UN Special N° 654 Septembre · September 2006 

Les chevaliers du millénaire

Les phénomènes d’interférences

Jean Michel Jakobowicz, ONUG

Le lendemain matin au petit déjeuner, toute la famille est réunie autour de la table de la cuisine. C’est le seul moment de la journée où tout le monde est là, car bien souvent le soir, soit Esther la mère travaille tard, soit Nari le père assiste à une réunion. Le petit déjeuner est toujours copieux car comme le dit Esther:

— Le matin il faut manger comme un empereur, à midi comme un roi et le soir comme un mendiant!

C’est au moment où Nari entame son quatrième toast que Kaïnda demande à Esther:

— Dis, Maman, en fait la machine que tu as fabriquée, elle marche bien?
— Oui, répond la mère elle marche très bien. Mais elle est encore totalement expérimentale!
— Et dans combien de temps les hommes pourront-ils l’utiliser? Demande Leïla.
— Pas avant quelques années, il y a encore beaucoup trop de problèmes en particulier il y a fréquemment des phénomènes d’interférences!
— Et c’est quoi, les phénomènes d’interférences? Demande Paulo.
— Il arrive parfois que lors du transfert, certaines particules se mélangent à d’autres! Enfin vous voyez ce que je veux dire…
— Non, pas exactement, dit Shibao, est-ce que tu veux dire que les particules se mélangent et lorsqu’elles se recomposent leur structure est différente?
— Exactement, lui répond Esther, les particules se mélangent et forment de nouvelles structures. Pour vous donner un exemple concret, on pourrait très bien imaginer qu’on envoie un animal d’un point à un autre et qu’il arrive à destination incomplet!

Les enfants se regardent inquiets, certains même comme Julie et Leïla deviennent légèrement pâles. Pablo demande:

— Et ces phénomènes d’interférences arrivent fréquemment?
— Non pas très souvent mais suffisamment souvent quand même pour qu’il soit hors de question d’utiliser cette machine avec des êtres humains! Conclut Esther. Le tout est une question de mise au point et d’ici quelque temps cette machine fonctionnera très bien.
— Tu es certaine que maintenant elle ne fonctionne pas très bien? Insiste Pablo.
— Oui! Mais pourquoi vous intéressez-vous autantà cette machine tout à coup? Demande Esther.
— Pour rien, dit Julie, c’est juste pour savoir.

Le petit déjeuner se termine sur un silence lourd d’inquiétudes. Ce silence est loin d’être courant, d’ordinaire il règne plutôt une joyeuse animation autour de la table. Esther se demande ce qui se passe et se promet d’en parler à Nari le soir même. Mais bien vite les impératifs de l’horaire reprennent le dessus et après avoir embrassé les enfants, Esther et Nari s’en vont en coup de vent.
À peine les parents ont-ils tourné les talons que les enfants se mettent à parler tous ensemble. Bien vite Leïla prend le dessus:

— Tu nous as mis dans un drôle de pétrin! Dit-elle Pablo.
— Vous vous rendez compte, dit Julie, des fois il y a des interférences!
— Vous croyez qu’on a été soumis à des interférences? Demande Kaïnda.
— Je ne sais pas, répond Pablo, il faut regarder!
— Il n’est pas question que je me déshabille devant les garçons! Dit Julie.
— Qui a parlé de se déshabiller devant les garçons, réplique Pablo, tu n’as qu’à le faire devant le grand miroir de la chambre des parents.
— Qui veut être le premier? Demande Leïla.
— Pas moi, répond immédiatement Pablo affolé à l’idée de découvrir qu’il n’est pas vraiment entier.
— Eh bien moi j’y vais, dit Shibao. Puis il disparaît dans la chambre des parents.

L’attente est longue pour les quatre autres. Que va-t-il bien pouvoir leur annoncer lorsqu’il reviendra? A-t-il perdu un doigt de pied ou une énorme verrue a-t-elle poussé sur sa fesse gauche? Personne n’ose parler. Quand enfin la porte s’ouvre, Pablo ne peut s’empêcher de demander:

— Alors tu es normal?
— Je n’ai pas l’impression qu’il y a eu des interférences, dit Shibao.
Puis chacun à leur tour les enfants disparaissent dans la chambre. Chacun en ressort soulagé. Il semble que la machine a fonctionné à la perfection. Le dernier à entrer est Pablo. Au bout de quelques minutes à peine, un cri jaillit dans la chambre voisine:
— Je suis interféré! Je suis interféré! Et les quatre frères et soeurs voient apparaître un Pablo tout nu et totalement paniqué qui répète sans cesse «je suis interféré».

Quand il s’aperçoit qu’il est nu devant les autres, il se couvre pudiquement avec le T-shirt qu’il tient à la main.

— Qu’est-ce qui t’arrive? Demande Kaïnda.
— Regardez dans mon dos, il y a un truc rouge énorme. Tous se penchent sur le dos de Pablo. Puis l’un après l’autre, ils se mettent à rire.
— Vous vous moquez de moi, dit Pablo, totalement désespéré, je suis défiguré du dos et ça vous fait rire!
— Mais pas du tout, lui répond Kaïnda, c’est juste une piqûre de moustique!
— Une piqûre de moustique, s’exclame Pablo, vous êtes sûrs que ce n’est pas une interférence?

À peine rassuré, Pablo retourne dans la chambre pour s’habiller. Quand tous sont à nouveau réunis, c’est Julie qui prend la parole:

— En tous les cas une chose est certaine, il n’est absolument pas question que nous utilisions à nouveau cette machine, c’est beaucoup trop dangereux!
— Je suis tout à fait d’accord avec toi, ajoute Leïla, il faudra qu’on se débrouille autrement!
— Mais si on a une nouvelle mission, demande Pablo, comment allons-nous faire?
— Mission ou pas mission, moi je n’utilise plus cette machine, dit Julie catégorique.

La journée à l’école se passe un peu comme toutes les journées. Les cinq frères et soeurs sont de bons élèves, même si chacun d’entre eux a ses caractéristiques propres. Les uns préfèrent la littérature, les autres les mathématiques ou la physique. Mais, en général, leurs professeurs sont très contents d’eux. Ce sont des enfants vifs et sympathiques.
En rentrant le soir à la maison, la première chose que fait Kaïnda, c’est d’aller vérifier sur son ordinateur si de nouveaux messages sont arrivés. Pendant ce temps, les autres se précipitent sur le réfrigérateur pour se préparer un copieux quatre heures à base de jus d’orange, de yogourt et de glace au chocolat.

— Il y a un message, dit Kaïnda, venez vite. À peine a-t-elle terminé sa phrase que les quatre autres enfants se regroupent autour d’elle. Kaïnda lit le message à haute voix: «J’ai un problème. Je suis un maître d’école et aucun enfant ne veut venir en classe, pourriez-vous m’aider?»
— Ça c’est vraiment bizarre, dit Leïla, d’habitude les parents sont là pour obliger les enfants récalcitrantsà aller à l’école!
— Je crois effectivement que c’est bizarre et qu’il faudrait qu’on y aille! Dit Pablo.
— Ah non, s’insurge Julie, on ne va pas recommencer la même histoire. Il habite vraiment très loin et je ne vois pas comment nous pourrions y aller. On ne va pas réutiliser cette satanée machine, c’est beaucoup trop dangereux.
— Pourtant, dit Shibao, on ne peut pas rester sans rien faire. Si un maître d’école appelle au secours, nous nous devons de l’aider.
— Justement, dit Leïla, cela ne vous paraît pas bizarre comme genre de message? C’est peut-être un guet-apens!
— D’après notre site, il ne peut absolument pas savoir que nous sommes des enfants. Et je ne vois vraiment pas ce que nous risquons! Dit Pablo. En tout cas, si vous ne voulez pas venir, j’y vais tout seul.
— Tu ne peux pas y aller tout seul, tu ne sais même pas faire marcher l’ordinateur! Dit Kaïnda.
— Comment, je ne sais pas faire marcher l’ordinateur, dit Pablo furieux, j’en sais au moins autant que toi sur les ordinateurs.
— La question n’est pas là, lui répond Kaïnda, tu ne connais pas le mot de passe et il n’est pas question que je te le donne! Pablo sort en haussant lesépaules et se dirige vers la cuisine où l’attend uneénorme tartine beurrée avec du chocolat dessus.
— N’importe comment, ajoute-t-il la bouche pleine, aujourd’hui il y a beaucoup trop de monde au CERN, il vaut mieux attendre samedi prochain.
— Et en plus, dit Kaïnda, on n’a pas la carte de Maman, donc on ne peut pas rentrer dans le labo.
— Pour cela ne vous en faites pas, dit Pablo, je m’en occupe!
— Ça ne va pas, dit Leïla, tu ne vas pas lui voler sa carte à nouveau. C’est vraiment trop crade de faireça. Tu trahis sa confiance!
— Qui a parlé de voler? Reprend Pablo. J’en ai juste fait une petite copie et le tour est joué.
— C’est la même chose, lui répond Leïla, tu trahis tout de même sa confiance!
— Oh toi avec ta morale, dit Pablo, on ne peut jamais s’en sortir.

Pour Pablo, la semaine se traîne en longueur. Il a hâte de repartir vers de nouvelles aventures. Il est bien sûr un peu inquiet parce que personne ne veut le suivre. Mais il est tout de même décidé à aller porter secours à cet étrange instituteur. Quel peut bien être son problème?
Le samedi, juste après le repas de midi, il annonce à ses parents qu’il va faire un tour en ville et qu’il sera de retour en fin d’après-midi.

— Tu y vas tout seul? Demande sa mère.
— Non, intervient Kaïnda à la grande surprise de Pablo, je vais avec lui!
— Moi aussi, dit Shibao.
— Et vous les filles? Demande Esther à Leïla et Julie.
— On ne sait pas encore, lui répond Julie.
— On va peut-être faire les magasins! Ajoute Leïla.
— Essayez de ne pas rentrer trop tard, dit Nari. Ce soir, je fais la pizza «toutmis».

Cette pizza fameuse entre toutes consiste pour Nari à mettre ce qu’il trouve sur la pâte. Les résultats ne sont pas tous exceptionnels, surtout quand les tomates et la mozzarella voisinent avec du chocolat en plaque ou des caramels mous. Mais, au moins, tout le monde s’amuse beaucoup.

— Ne t’en fais pas, Papa, nous serons à l’heure. Et tous les enfants s’en vont en courant.

Arrivés au CERN, Pablo, Shibao et Kaïnda disent un grand bonjour au garde en faction devant l’entrée. Ce dernier les connaît bien: il les a souvent vus venir depuis leur plus jeune âge avec Esther leur mère.

— Ça va, les enfants? Demande-t-il.
— Très bien, Monsieur, lui répond Kaïnda. On va voir Maman! Puis sans attendre de réponse, les trois enfants s’enfoncent dans le dédale des couloirs du CERN. En route, ils rencontrent quelques personnes qui les saluent et à qui ils répondent gaiement.
— Il y a beaucoup de monde cette semaine, constate Shibao.
— J’espère seulement qu’il n’y aura personne au labo de Maman, dit Kaïnda

Arrivé devant la porte du fameux labo, Pablo fait glisser la carte copiée dans la fente située à gauche de la porte. La porte s’ouvre, il regarde à l’intérieur et fait signe à Kaïnda et Shibao de le suivre. Au moment où la porte va se refermer, une voix grave se fait entendre:
— Que faites-vous là, les enfants? Pablo, Kaïnda et Shibao sursautent mais quelle n’est pas leur surprise de voir arriver dans la salle Julie et Leïla.
— On vous a bien eus! Dit Julie en riant.
— C’est pas malin, dit Pablo. Vous êtes quand même venues!
— On n’allait pas vous laisser partir seuls, dit Leïla.
— Et les problèmes d’interférences ne vous font plus peur? Demande Pablo.
— Si, mais je crois que j’ai une petite idée, dit Leïla, pour éviter les interférences. Tous les enfants se tournent vers elle intéressés.
— Il suffit, poursuit-elle, que nous partions les uns après les autres à environ une minute d’intervalle. Cela devrait éviter que je me retrouve avec les cheveux de Shibao et la folie de Pablo.
— C’est une très bonne idée, dit Kaïnda, je vais régler l’ordinateur de façon à ce que tout se passe automatiquement à environ deux minutes d’intervalle.
— Cela n’empêche pas, ajoute Julie fataliste, que nous risquons de nous retrouver avec un ou deux trucs en moins, c’est ce que Maman a dit!
— Tu n’es toujours pas obligée nous suivre, lui répond Pablo excédé.
— Bon ça va, je ne dis plus rien, finit par dire Julie.

Immédiatement, Kaïnda se met au travail.
— Combien de temps allons nous rester? Demande-t-elle à ses compagnons.

A suivre…

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