UN Special N° 654 Septembre · September 2006 

Malek El-Khoury coordination d’urgence de citoyens et amis du Liban

Lettre au blessé: «on ne m’a pas laissé arriver…»

Cher ami, te sachant blessé, j’ai voulu courir à ta rescousse. On ne m’a pas laissé arriver. L’aéroport était fermé. Je n’ai pas pu venir par les airs. Les ports étaient bloqués et détruits je n’ai pas pu non plus venir en bateau. J’ai malgré tout essayé de venir à la nage. Même comme cela je n’ai pu y arriver, car une marée noire m’empêchait d’accéder aux rivages. J’ai voulu prendre la route et me suis trouvé nez à nez avec des ponts détruits, des routes disparues. J’ai bravé le tout et pris un mulet pour arriver chez toi. Les quelques rares personnes que j’ai croisé sur mon chemin m’ont dit de ne plus avancer car le sol est jonché de détritus des bombes à fragmentation qui explosent au moindre contact.
J’ai quand même continué mon chemin en prenant toutes les précautions nécessaires sur mon mulet ou à pied. Je me suis fait guider mon chemin pour arriver à ton village. Ce village où nous jouions enfants dans les champs. Ce village qui s’est développé autour de l’école, cette école qui nous enseignait que notre pays était grand, pas par sa géographie, mais par sa tolérance envers les autres. Ce village entouré de fraisiers qui, quand arrivait la saison, devenait rouge de la couleur des fraises.
Ce village, ton village, mon village, notre village je ne l’ai pas trouvé. Je ne l’ai plus trouvé. Je connais son emplacement par coeur. Mais il n’était plus là. Il a disparu. A sa place, des ruines, des cailloux, des décombres. Des tâches rouges non pas de fraises mais de sang. Du sang partout. Je me suis assis sur un de ces cailloux, celui de ta maison et j’ai pleuré. J’ai pleuré des larmes qui feront repousser les fraises. J’ai pleuré, sans te trouver, mais je sais que tu es vivant, blessé, mais bien vivant, prêt à recommencer. Cela m’a réconforté et j’ai cessé de pleurer.

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