Malek El-Khoury coordination d’urgence de citoyens et amis du Liban
Lettre au blessé: «on ne m’a pas laissé arriver…»
Cher ami, te sachant blessé, j’ai voulu
courir à ta rescousse. On ne m’a pas
laissé arriver. L’aéroport était fermé.
Je n’ai pas pu venir par les airs. Les ports
étaient bloqués et détruits je n’ai pas pu non
plus venir en bateau. J’ai malgré tout essayé
de venir à la nage. Même comme cela je n’ai
pu y arriver, car une marée noire m’empêchait
d’accéder aux rivages. J’ai voulu prendre
la route et me suis trouvé nez à nez avec
des ponts détruits, des routes disparues. J’ai
bravé le tout et pris un mulet pour arriver
chez toi. Les quelques rares personnes que
j’ai croisé sur mon chemin m’ont dit de ne
plus avancer car le sol est jonché de détritus
des bombes à fragmentation qui explosent
au moindre contact.
J’ai quand même continué mon chemin en
prenant toutes les précautions nécessaires
sur mon mulet ou à pied. Je me suis fait guider
mon chemin pour arriver à ton village.
Ce village où nous jouions enfants dans les
champs. Ce village qui s’est développé
autour de l’école, cette école qui nous enseignait
que notre pays était grand, pas par sa
géographie, mais par sa tolérance envers les
autres. Ce village entouré de fraisiers qui,
quand arrivait la saison, devenait rouge de
la couleur des fraises.
Ce village, ton village, mon village, notre
village je ne l’ai pas trouvé. Je ne l’ai plus
trouvé. Je connais son emplacement par
coeur. Mais il n’était plus là. Il a disparu. A
sa place, des ruines, des cailloux, des
décombres. Des tâches rouges non pas de
fraises mais de sang. Du sang partout. Je
me suis assis sur un de ces cailloux, celui
de ta maison et j’ai pleuré. J’ai pleuré des
larmes qui feront repousser les fraises.
J’ai pleuré, sans te trouver, mais je sais
que tu es vivant, blessé, mais bien vivant,
prêt à recommencer. Cela m’a réconforté
et j’ai cessé de pleurer.
