UN Special N° 654 Septembre · September 2006 

Et le Club de jazz des Nations Unies

Alex Ezana *

Quel musicien de jazz n’a rêvé de jouer un jour à Montreux, dans le cadre du célèbre festival international du bout du lac, où tout n’est que musique et têtes d’affiches? C’est un peu ce qui est arrivé au Club de jazz de l’ONU, dont le Sextet avait été invité à venir jouer à l’improviste, parce que si, parce que là. On ne sait plus. Peu importe. T’y vas ou t’y vas pas. Bien sûr t’y vas. C’est un défi qui ne se refuse pas lorsque l’on a du coeur au ventre et la musique chevillée au corps, peut-être même à l’âme.
Alors voilà que je t’embarque qui mon biniou, qui mon clavier, qui ma contrebasse, qui mes cymbales, qui ma guitare. Mais voilà que Andrew, le batteur habituel, peut pas venir parce que… Et que, tendu comme un ressort de tapette à souris, moi je t’appelle Michel, qui jouait avec nous avant. Par bonheur, il n’est pas «booké» pour ce soir-là et il peut. Ouf! C’est pas cette fois-ci qu’on mettra la boîte à rythmes. Que j’attrape mes partitions et un câble et une prise de rechange, parce-qu’on-sait-jamais. Et que nous voilà partis sur la route de Montreux, excités comme c’est pas possible.

Pour les victimes du tsunami de Yogyakarta
C’est que l’occasion est importante. L’Association indonésienne de Montreux et Vevey qui organise une journée pour les victimes du tsunami de Yogyakarta. Notre pianiste, Chandra Darusman, est indonésien, donc c’est bien d’y être et de leur jouer de la belle musique pour les aider à collecter des fonds. Il nous a invités et nous tenons à lui faire plaisir.
Voilà donc, en hyper bref, comment ce samedi 15 juillet au beau milieu d’un bel été ensoleillé, on se retrouve, au pied levé, sur une scène dressée au beau milieu de la grande place de Montreux, entre le Grand Casino et la statue de Freddy Mercury. Du coup tout est hypergrand, trop grand pour nous. Et il y a du monde. Plusieurs centaines au moins. Et deux fois plus d’yeux et d’oreilles, qui
attendent. Et c’est Montreux. Faudra être bons.
Sous un chapiteau métal et bois, si haut qu’on est encore plus petits, la scène est assez grande pour prendre un big band tout entier avec danseurs et acrobates. On se sentirait un peu perdus s’il n’y avait toutes ces magnifiques tentures et décorations indonésiennes dont les couleurs vives réduisent un peu les espaces vides. Tout est en place. Le public est prêt. «Ohm. ohm.», tempo du premier morceau. On y va... On est.

Une rythmique impeccable
Montreux Blues Riff, Mercy Mercy Mercy, les premiers morceaux défilent, et comme par magie, tout marche super bien d’emblée. L’acoustique est bonne. Y a pas de larsen. Dès les premiers morceaux, le public accroche. C’est pas du pipeau et ça sonne. Au début, simple curiosité polie; les gens prêtaient négligemment l’oreille. Il ne manque pas de connaisseurs et ce groupe des Nations Unies, personnes les connaît. Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir nous jouer? Mais d’entrée c’est propre; nickel. La section rythmique est bien assise, impeccable avec Chandra Darusman aux claviers, Jay Wormus à la guitare rythmique, Michel Maurer à la batterie et Nicolas Stauble à la contrebasse. Cela swingue comme un seul homme. Et puis les solistes; Patrice Piguet au sax alto et à la flûte, et Freddy Simms-Protz à la guitare. Le public se détend, la partie est bien engagée.

Des solistes incroyables
Justement, Freddy est particulièrement inspiré. Est-ce l’air de Montreux ou le fait qu’il fait ses adieux au groupe puisqu’il part bientôt rejoindre un nouveau poste diplomatique en Australie? Toujours est-il qu’il met le feu à chacun de ses solos. La salle en est médusée. Sur Cantaloupe Island, de Herbie Hancock, il est particulièrement incroyable. A peine a-t-on repris son souffle sur un truc particulièrement génial que le voilà qui rebondit dans un nouveau solo de dingue à enfermer à double tour. Les connaisseurs en auront pour leur argent. Il passe en force et en puissance, mais toujours proprement et jamais de la même manière. Et il ne vous permet jamais d’oublier que la vérité est dans le tempo et que la loi rythmique est sans pitié.
Et c’est que les autres ne sont pas en reste. Sur Night in Tunisia, de Dizzie Gillespie, Michel, le batteur, renverse la salle sur chaque chorus qu’il prend en dialoguant avec Jay, qui lui donne, à la guitare, une réplique pleine d’invention magistralement maîtrisée, toute en souplesse et en finesse.
Mais il y a quelques moments d’apaisement, ceux où des morceaux plus doux viennent calmer le feu. Sur Fly me to the Moon, Patrice, à la flûte, est carrément à sept pas du Ciel. Avec Nicolas, qui prend un solo plein d’amplitude et de rondeur, il fait ressortir dans ses chorus toute la grâce un peu rêveuse de ce morceau. Mais sur Stolen Moments, c’est comme si son saxophone chantait en toute liberté, d’une voix tantôt de centaure ombrageux, tantôt de colorature passionnée. Sûr qu’Olivier Nelson, l’auteur de ce morceau, qui l’a joué en personne à Montreux, aurait aimé entendre cette interprétation.

Une chanteuse qui fait rêver
Entre en scène Danjela Kambaskovic-Sawers qui nous donne, Dream A Little Dream of Me, Embreceable You, Fly Me to the Moon. Séduction de la voix. De tout ce qu’elle suggère et laisse imaginer. Belle sculpture slave dessinée dans un ensemble noir, offerte à ses chansons et à son public. La conquête est totale. C’est aussi son dernier concert avec le groupe, pour les mêmes raisons professionnelles. All Of Me. Dans le public, son mari est profondément ému. Pas que lui, assurément. Elle est particulièrement applaudie.
Avec ou sans chanteuse, quelques tempos lents mettent en valeur le timbre des instruments. La contrebasse a le champ qui lui convient pour prendre longuement son essor dans un espace libéré, en toute sérénité. Le saxophone, peut dessiner ces lignes amples et verser dans ces plongées vertigineuses dont il a le secret, charpenter des architectures parfois surprenantes, se frayer des passages étonnants entre des accords étranges, jaillir en fulgurance et puis tout laisser tomber d’un seul coup dans un éclat farceur et jubilatoire. Et le pianiste. Tout d’une élégance de prince oriental: il joue en glissant sur de la soie comme d’autres frayent dans la poudre d’or. Sur Mercy Mercy son public national émerveillé lui fait une ovation spéciale. C’est trop d’émotion. S’installent ces moments ou le temps ne compte plus, car seul le moment présent importe. La musique devient dialogue en résonance. Chaque son laissent entendre tous les autres qui se donnent ou se refusent. Qui accourent ou s’enfuient. Le soleil a un
peu baissé. Midnight Sun…, un brin de nostalgie,… St Thomas…, un zeste d’exotisme caraïbéen. Quelques morceaux encore et la musique aura été belle.

*Président du Club de musique des Nations Unies

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