Quel musicien de jazz n’a rêvé de
jouer un jour à Montreux, dans
le cadre du célèbre festival
international du bout du lac, où
tout n’est que musique et têtes d’affiches?
C’est un peu ce qui est arrivé au Club de
jazz de l’ONU, dont le Sextet avait été invité
à venir jouer à l’improviste, parce que si,
parce que là. On ne sait plus. Peu importe.
T’y vas ou t’y vas pas. Bien sûr t’y vas. C’est un
défi qui ne se refuse pas lorsque l’on a du
coeur au ventre et la musique chevillée au
corps, peut-être même à l’âme.
Alors voilà que je t’embarque qui mon
biniou, qui mon clavier, qui ma contrebasse,
qui mes cymbales, qui ma guitare. Mais voilà
que Andrew, le batteur habituel, peut pas
venir parce que… Et que, tendu comme un
ressort de tapette à souris, moi je t’appelle
Michel, qui jouait avec nous avant. Par bonheur,
il n’est pas «booké» pour ce soir-là et il
peut. Ouf! C’est pas cette fois-ci qu’on mettra
la boîte à rythmes. Que j’attrape mes partitions
et un câble et une prise de rechange,
parce-qu’on-sait-jamais. Et que nous voilà
partis sur la route de Montreux, excités
comme c’est pas possible.
Pour les victimes du tsunami
de Yogyakarta
C’est que l’occasion est importante.
L’Association indonésienne de Montreux et
Vevey qui organise une journée pour les victimes
du tsunami de Yogyakarta. Notre pianiste,
Chandra Darusman, est indonésien,
donc c’est bien d’y être et de leur jouer de la
belle musique pour les aider à collecter des
fonds. Il nous a invités et nous tenons à lui
faire plaisir.
Voilà donc, en hyper bref, comment ce
samedi 15 juillet au beau milieu d’un bel été
ensoleillé, on se retrouve, au pied levé, sur
une scène dressée au beau milieu de la grande
place de Montreux, entre le Grand Casino
et la statue de Freddy Mercury. Du coup tout
est hypergrand, trop grand pour nous. Et il y
a du monde. Plusieurs centaines au moins.
Et deux fois plus d’yeux et d’oreilles, qui
attendent. Et c’est Montreux. Faudra être
bons.
Sous un chapiteau métal et bois, si haut
qu’on est encore plus petits, la scène est
assez grande pour prendre un big band tout
entier avec danseurs et acrobates. On se sentirait
un peu perdus s’il n’y avait toutes ces
magnifiques tentures et décorations indonésiennes
dont les couleurs vives réduisent un
peu les espaces vides. Tout est en place. Le
public est prêt. «Ohm. ohm.», tempo du premier
morceau. On y va... On est.
Une rythmique impeccable
Montreux Blues Riff, Mercy Mercy Mercy, les
premiers morceaux défilent, et comme par
magie, tout marche super bien d’emblée.
L’acoustique est bonne. Y a pas de larsen.
Dès les premiers morceaux, le public
accroche. C’est pas du pipeau et ça sonne. Au
début, simple curiosité polie; les gens prêtaient
négligemment l’oreille. Il ne manque
pas de connaisseurs et ce groupe des
Nations Unies, personnes les connaît.
Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir nous
jouer? Mais d’entrée c’est propre; nickel. La
section rythmique est bien assise, impeccable
avec Chandra Darusman aux claviers,
Jay Wormus à la guitare rythmique, Michel
Maurer à la batterie et Nicolas Stauble à la
contrebasse. Cela swingue comme un seul
homme. Et puis les solistes; Patrice Piguet
au sax alto et à la flûte, et Freddy Simms-Protz à la guitare. Le public se détend, la
partie est bien engagée.
Des solistes incroyables
Justement, Freddy est particulièrement
inspiré. Est-ce l’air de Montreux ou le fait
qu’il fait ses adieux au groupe puisqu’il part
bientôt rejoindre un nouveau poste diplomatique
en Australie? Toujours est-il qu’il
met le feu à chacun de ses solos. La salle en
est médusée. Sur Cantaloupe Island, de
Herbie Hancock, il est particulièrement
incroyable. A peine a-t-on repris son souffle
sur un truc particulièrement génial que le
voilà qui rebondit dans un nouveau solo de dingue à enfermer à double tour. Les
connaisseurs en auront pour leur argent. Il
passe en force et en puissance, mais toujours
proprement et jamais de la même manière.
Et il ne vous permet jamais d’oublier que la
vérité est dans le tempo et que la loi rythmique
est sans pitié.
Et c’est que les autres ne sont pas en reste.
Sur Night in Tunisia, de Dizzie Gillespie,
Michel, le batteur, renverse la salle sur chaque
chorus qu’il prend en dialoguant avec
Jay, qui lui donne, à la guitare, une réplique
pleine d’invention magistralement maîtrisée,
toute en souplesse et en finesse.
Mais il y a quelques moments d’apaisement,
ceux où des morceaux plus doux viennent calmer
le feu. Sur Fly me to the Moon, Patrice, à la
flûte, est carrément à sept pas du Ciel. Avec
Nicolas, qui prend un solo plein d’amplitude et
de rondeur, il fait ressortir dans ses chorus
toute la grâce un peu rêveuse de ce morceau.
Mais sur Stolen Moments, c’est comme si son
saxophone chantait en toute liberté, d’une voix
tantôt de centaure ombrageux, tantôt de colorature
passionnée. Sûr qu’Olivier Nelson, l’auteur
de ce morceau, qui l’a joué en personne à
Montreux, aurait aimé entendre cette interprétation.
Une chanteuse qui fait rêver
Entre en scène Danjela Kambaskovic-Sawers qui nous donne, Dream A Little Dream
of Me, Embreceable You, Fly Me to the Moon.
Séduction de la voix. De tout ce qu’elle
suggère et laisse imaginer. Belle sculpture
slave dessinée dans un ensemble noir, offerte
à ses chansons et à son public. La conquête
est totale. C’est aussi son dernier concert
avec le groupe, pour les mêmes raisons professionnelles.
All Of Me. Dans le public, son
mari est profondément ému. Pas que lui,
assurément. Elle est particulièrement
applaudie.
Avec ou sans chanteuse, quelques tempos
lents mettent en valeur le timbre des instruments.
La contrebasse a le champ qui lui
convient pour prendre longuement son
essor dans un espace libéré, en toute sérénité.
Le saxophone, peut dessiner ces lignes
amples et verser dans ces plongées vertigineuses
dont il a le secret, charpenter des
architectures parfois surprenantes, se frayer
des passages étonnants entre des accords
étranges, jaillir en fulgurance et puis tout
laisser tomber d’un seul coup dans un éclat
farceur et jubilatoire. Et le pianiste. Tout
d’une élégance de prince oriental: il joue en
glissant sur de la soie comme d’autres
frayent dans la poudre d’or. Sur Mercy Mercy
son public national émerveillé lui fait une
ovation spéciale. C’est trop d’émotion.
S’installent ces moments ou le temps ne
compte plus, car seul le moment présent
importe. La musique devient dialogue en
résonance. Chaque son laissent entendre
tous les autres qui se donnent ou se refusent.
Qui accourent ou s’enfuient. Le soleil a un
peu baissé. Midnight Sun…, un brin de nostalgie,…
St Thomas…, un zeste d’exotisme
caraïbéen. Quelques morceaux encore et la
musique aura été belle.
*Président du Club de musique des Nations Unies
