UN Special N° 653 Juillet-Août · July-August 2006 

Les cinq chevaliers du millénaire (suite)

Jean Michel Jakobowicz, ONUG

— Quel est ton nom? Demande la journaliste.
— Je m’appelle Lulu, au moment où elle apparaît à l’écran tous les enfants du village se mettent à applaudir... Les adultes eux-mêmes ne peuvent retenir leurs applaudissements. Et pendant de longues minutes, Lulu explique aux téléspectateurs les difficultés que rencontrent les familles qui habitent dans ce bidonville. Le fait que la plupart d’entre eux vivent avec moins d’un dollar par jour, qu’ils se nourrissent très souvent des détritus trouvés sur les tas d’ordures. Elle raconte la maladie, la souffrance, la pluie et leur pauvreté. Elle est tellement convaincante que certains des habitants du village laissent échapper des larmes.
Quand elle a terminé, la journaliste dit:
— Cette situation est vraiment inadmissible, la famille de Lulu n’a plus rien comme vous avez pu le constater. Ces brutes ont tout détruit pour le plaisir de détruire. Nous avons essayé de joindre le propriétaire de ce terrain mais il a refusé de nous parler. Par contre, nous avons maintenant en ligne le maire de notre ville:
— Monsieur le maire, dit la journaliste, que pensez-vous des images que vous venez de voir?
— C’est une situation totalement inadmissible, dit le maire, nous allons prendre immédiatement des mesures pour y remédier!
— Que comptez-vous faire?
— Nous allons faire disparaître ce dépôt d’ordures et faire construire une usine d’incinération. D’autre part, le terrain sur lequel ces pauvres gens habitent sera réquisitionné par la ville et nous y construirons des logements pour tout le monde.
Dans la foule qui entoure le poste de télévision, quelques applaudissements fusent.
Les plus vieux ont déjà entendu de telles promesses à de nombreuses reprises.

— Ce ne sont là que des mots, Monsieur le maire, comment pouvons-nous être sûre que vous allez faire quelque chose? demande la journaliste.
— Mademoiselle, je prends le pays à témoin, je vous assure que si rien n’est fait d’ici à six mois, je remettrai ma démission.
A ce moment-là, l’image du téléviseur se met à sauter. Le visage du maire fait des grimaces indécentes. Son double menton saute lui aussi au rythme des images. Le propriétaire des lieux donne un grand coup sur le poste, l’image se stabilise sur la journaliste qui dit:
— Chers téléspectateurs, nous lançons une collecte nationale pour venir en aide à ces pauvres gens et les aider à se loger. Vous allez voir afficher à l’écran un numéro de compte sur lequel vous pourrez déposer de l’argent pour permettre à Lulu, à sa famille ainsi qu’à tous les habitants du village de se reloger. L’instant d’après, les nouvelles laissent la place au sport. Dans le bidonville, la
foule se disperse peu à peu. Les gens parlent entre eux.
— Tu crois que ça va marcher? demande Kaïnda.
— J’en suis certaine, dit Julie, parce que maintenant c’est le plan B qui va entrer en action.
— Et en quoi consiste ce plan B? demande Lulu.
— Simplement, lui dit Pablo, cette émission va être reprise par les plus grandes chaînes internationales. Nous avons réussi à contacter tout un réseau de journalistes qui est prêt à la diffuser. Et je peux vous dire que le maire qui a parlé a intérêt à ce que quelque chose soit fait, sinon il sera la risée de la planète entière.
— Comment avez-vous réussi à faire ça? demande Lulu.
— C’est un secret! dit Julie. En attendant, il faut qu’on discute du futur, ajoute-t-elle.

Les enfants passent une grande partie de la soirée avec Lulu et sa famille. Car tout n’est pas résolu, loin de là. Il ne suffit pas de reloger la famille de Lulu mais il faut penser à la suite.
— Mais je peux continuer à travailler, dit Lulu, et en grandissant, je devrais pouvoir gagner beaucoup plus de sous!
— Il n’en est pas question, dit Pablo, tu dois aller à l’école pour apprendre à lire et à écrire!
— Mais nous ne pourrons jamais nous en sortir avec le seul salaire de Maman! dit Lulu inquiète.
— C’est bien là où il faut faire quelque chose, lui répond Julie.
— Vous pourriez changer de travail pour gagner plus, suggère Leïla à la mère de Lulu.
— Mais je ne sais ni lire, ni écrire, dit la maman de Lulu, je ne vois vraiment pas ce que je pourrais faire!
— Vous pourriez ouvrir un commerce, suggère Pablo.
— Mais pour avoir un commerce, il faut des sous, des marchandises et un local! Or nous n’avons rien de tout ça, dit Lulu désespérée.
— Je crois que j’ai une idée, dit Kaïnda. Nous n’avons plus beaucoup de temps à rester avec vous, malheureusement. Il va nous falloir rentrer d’ici quelques heures mais ne vous inquiétez pas, nous ne vous laisserons pas tomber!

Peu de temps avant l’heure du départ, une délégation des gens du village s’approche de la maison de Lulu. Le plus vieux des villageois se détache du groupe et s’approche des cinq enfants.

— Nous ne savons pas d’où vous venez, dit le vieil homme, mais ce que nous savons c’est que vous avez un grand coeur. Nous tenons absolument à vous remercier. Je ne sais pas si le maire et les politiciens vont tenir leurs paroles mais je crois que les choses ne pourront plus être comme avant. Merci encore, nous vous souhaitons une longue vie heureuse et prospère.

Tout le monde est visiblement très ému. Julie essuie même une larme. C’est Pablo qui prend la parole pour répondre au messager des villageois. Lui qui d’ordinaire parle beaucoup ne réussit qu’à dire:
— De rien! Et comme aucune autre parole ne vient, tout le monde finit par éclater de rire. Après avoir embrassé Lulu et le restant de sa famille, les enfants s’éloignent du village et retournent là où ils sont arrivés. Shibao regarda sa montre et dit:
— Il ne nous reste plus que trois minutes. Une minute... 30 secondes... 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1, zéro.
Un sifflement se fait entendre et…

«Toute petite la planète»

L’ensemble de ces aventures est basé sur des faits et anecdotes réels qui ont été «très fortement romancés». L’histoire raconte les aventure de trois filles et deux garçons Julie, Kaïnda, Leïla, Pablo et Shibao. Les enfants adoptifs de Nari qui est économiste à l’ONU et d’Esther qui elle travaille au CERN à Genève.
Dans le plus grand des secret, Julie, Kaïnda, Leïla, Pablo et Shibao ont décidé d’aider les enfants pauvres. Pour ce faire, ils ont créé un site Internet sur lequel ils reçoivent les demandes de secours d’enfants désespérés des quatre coins du monde.

— On a réussi! dit Pablo. C’était vraiment super. Maintenant on part le plus vite possible. Je ne tiens pas avoir d’ennuis avec Maman!

Les enfants remettent tout en place. Kaïnda efface toutes traces de leur passage sur l’ordinateur. Quand tout est fait, Pablo ouvre la porte et scrute le couloir d’un côté puis de l’autre. Il fait un signe et les autres enfants le suivent à la queue leu leu. Le couloir est toujours aussi désert. Mais à peine ont-ils tourné à droite qu’une voix retentit:

— Hep! Les enfants! Où allez-vous comme ça? Il s’agit d’un garde du CERN.
— Nous cherchons notre mère, dit Pablo sans se démonter. Elle nous avait donné rendez-vous ici mais je crois que nous avons dû nous tromper ou alors elle a oublié. Nous allons ressortir immédiatement pour lui téléphoner.
— Dépêchez-vous, les enfants, vous n’avez absolument rien à faire dans ce secteur.
— Bonne soirée, Monsieur, lui dit Pablo presque trop poliment. Visiblement c’est un nouveau, ajoute-t-il plus bas, il ne connaît pas Maman!
Une fois dehors, les enfants poussent un soupir de soulagement.
— Tout s’est bien passé, dit Julie, mais je ne suis pas près de recommencer!
— C’est pas le tout, dit Kaïnda, mais il faut tenir nos promesses maintenant. De combien disposons-nous?
— Moi j’ai 120 Francs, dit Leïla, mes économies pour mes rollers.
— Moi j’ai 50 Francs, dit Shibao, c’est l’argent que j’ai économisé pour m’acheter un nouveau skate.
— Moi, dit Kaïnda, j’ai 221 Francs, j’ai gagné ces sous en aidant l’oncle Michel à installer son système informatique.
— J’ai encore 25 Francs, dit Pablo, c’est ce qui me reste de mon cadeau d’anniversaire.
— Et moi, dit Julie, j’ai tout juste 60 Francs.
— 476 Francs, dit aussitôt Pablo. Ce n’est pas grand chose mais au moins cela devrait permettre à la maman de Lulu d’acheter quelques trucs à vendre.
— Et en plus, dit Kaïnda, je suis certaine que la campagne lancée par la télé va porter ses fruits. Ce soir-là quand les cinq enfants rentrent à la maison, les parents sont déjà à table.
— D’où venez-vous? demande Nari le père.
— On a été se promener en ville! dit Pablo.
— Vous promener, dit Esther la mère surprise, mais il a plu tout l’après-midi!
— C’est … qu’on est passé entre les gouttes! répond Kaïnda en bafouillant.
— Tu sais s’il y a beaucoup de gens qui vivent avec un dollar par jour dans le monde? demande Julie pour changer de sujet.
— Il y en a environ un milliard de personnes dans le monde qui vivent avec moins d’un dollar par jour, répond Nari. Cela représente à peu près une personne sur six. Il y a des régions du monde où la proportion est beaucoup plus grande. Si vous prenez le cas de l’Afrique subsaharienne, là il y a pratiquement une personne sur deux qui vit avec moins d’un dollar par jour.
— C’est beaucoup! dit Kaïnda.
— Mais qu’est-ce qu’on peut faire pour eux? demande Pablo.
— Il n’y a pas de solution toute prête! répond le père. Mais donner de l’argent n’est pas suffisant, il faut donner aux gens les moyens de se débrouiller tout seuls.

Après le repas, toute la famille se réunit autour de la télévision pour regarder les informations. C’est un rituel! En général, Esther la
mère n’aime pas que les enfants passent trop de temps devant la télé, mais ils ont décidé en conseil de famille que chaque soir ils regarderaient pendant une demi-heure les informations de façon à se tenir au courant de ce qui se passe dans le monde.
Comme ils sont arrivés un peu en retard, le journal de 20 heures a déjà commencé.

— Nous recevons à l’instant, dit le présentateur, un reportage incroyable qui montre les conditions dans lesquelles vivent les enfants dans certains pays.

Un léger frisson passe parmi les enfants. Ils se regardent. Dès les premières images, ils se rendent compte qu’il s’agit bien du reportage qui a été tourné dans le bidonville qu’ils viennent de quitter. Au moment où débute le combat qui a opposé Shibao aux méchants, Julie, qui tient à la main la télécommande, appuie au hasard sur un bouton. L’image change et montre un concours hippique.

— Qu’est-ce que tu fais? dit Nari. C’est très intéressant et ça recoupe exactement la discussion que nous venons d’avoir!
— Pardon papa, dit Julie, je n’ai pas fait exprès.

A plusieurs reprises, elle appuie sur n’importe quel bouton pour ne pas revenir sur les nouvelles de peur que ses parents reconnaissent ceux qui s’étaient battus contre les malabars. Quand elle juge que le combat doit être terminé, elle retourne sur le journal télévisé. Ce retour est un peu trop rapide car tous ont le temps de voir Pablo faire une dernière prise à l’un de ses adversaires.

— Tiens c’est drôle, dit la mère, on dirait Pablo!
— C’est tout à fait lui! dit Leïla. Tu nous avais caché que tu allais te battre aux quatre coins du monde! ajoute-t-elle en riant.

A suivre…

Δ

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