UN Special N° 653 Juillet-Août · July-August 2006 

M Jean-Christophe Hadorn
Interview avec Jean-Christophe Hadorn, responsable du programme de recherche suisse «Solar heat» et «Heat storage» sous l’égide de l’Office fédéral suisse de l’énergie solaire.
Par Emmanuelle Gantet, ONUG.

«Le solaire chez soi, une réalité»

Le prix du pétrole dépasse aujourd’hui les 70 dollars le baril. De nombreux problèmes de pollution sont liés à l’utilisation des énergies fossiles que sont le charbon, le gaz ou le pétrole, et pour lesquelles leur épuisement est prévisible dans quelques générations. D’autre part, la demande en énergie ne cesse de progresser dans le monde et d’une manière exponentielle. Dans ce contexte, une nouvelle politique énergétique s’impose.
La communauté internationale se réunissait en 1972 à Stockholm à l’occasion de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement. Le Sommet Planète Terre à Rio de Janeiro en 1992 a donné naissance au concept de développement durable. L’accès à des sources d’énergie non polluantes, renouvelables et économiques est une des conditions du développement.
Monsieur Jean-Christophe Hadorn, ingénieur génie civil spécialisé en énergie solaire, nous fait partager son regard éclairé par trente années d’expérience dans le solaire.

L’énergie solaire est souvent définie comme abondante, non polluante et gratuite. Etes-vous d’accord avec ces affirmations?
L’énergie solaire est effectivement illimitée. A l’utilisation, elle est non polluante. Cependant, elle n’est pas gratuite et recouvre des problématiques différentes selon les usages que l’on en fait entre le transport d’une part, l’eau chaude sanitaire et le chauffage d’autre part, ou encore la production d’électricité.

En quoi les problématiques sont-elles différentes entre le transport, l’eau chaude sanitaire et la production d’électricité?
Ce sont des métiers et des applications du solaire totalement différents. Dans les transports par exemple, les biocarburants, les carburants issus des végétaux, ont une technologie très spécifique et une recherche propre à cette application. Grâce à l’énergie solaire stockée dans des végétaux, ces derniers peuvent être transformés en alcool (betterave, canne à sucre, maïs, etc.) ou en huile (colza essentiellement). Il faut savoir que depuis plus de trente ans le Brésil substitue 30% de son pétrole avec des biocarburants. Cette filière était relativement chère quand le prix du baril était bas mais, aujourd’hui, ce n’est plus le cas et elle devrait connaître un réel essor.

Vous citez les biocarburants comme produits de substitution partielle à l’essence, mais qu’en est-il du véhicule à hydrogène ou électrique?
En fait, les biocarburants sont une forme dérivée de l’énergie solaire, tout comme l’énergie du vent ou les marées par exemple. L’hydrogène, lui, n’est pas produit dans la nature et sa production, souvent à partir du gaz naturel, a un bilan CO2 assez mauvais. Quant aux voitures électriques à partir de l’énergie solaire, on rejoint le domaine vaste des usages multiples de l’électricité produite de manière directe par l’énergie solaire.


En sites isolés, pas d’autres alternatives que le photovoltaïque
pour se fournir en électricité.

Dans la pratique, comment l’énergie solaire produit-elle de l’électricité?
L’énergie solaire est captée et transformée en électricité par des panneaux photovoltaïques fabriqués à base de silicium. Leur efficacité, rapport entre la quantité d’énergie retirée d’1m2 de capteurs solaires et la quantité d’énergie solaire que ce m2 a reçue, est dans nos régions de15%. La plupart dans le monde plafonnent à 10% et, d’ici dix ans, on peut estimer que le rendement montera à 30%. Il est certain qu’au Sahara, l’efficacité est meilleure que dans nos zones tempérées.

Avec une efficacité de 15%, le panneau photovoltaïque est-il d’actualité dans une maison individuelle pour produire son électricité?
Plus que jamais. Il peut couvrir tout ou partie des besoins énergétiques. Son intérêt dans nos régions, en Suisse, en France ou en Allemagne, est que toute l’électricité produite et non consommée peut être injectée dans le réseau électrique local et le distributeur a l’obligation de la racheter à un prix convenu. Ce prix convenu doit permettre de payer à terme le coût de l’installation des panneaux photovoltaïques. Ainsi, en Allemagne, la politique tarifaire permet de rentabiliser son installation en 20 ans. Le facteur clé de succès de cette énergie est donc la politique gouvernementale des tarifs d’achat de l’électricité photovoltaïque et de vente au réseau électrique.

Où sont produits les panneaux photovoltaïques et quelles sont leurs perspectives de développement?
Les panneaux photovoltaïques sont produits là où le marché est aujourd’hui le plus développé, à savoir au Japon et en Allemagne. Aux Etats-Unis, les applications sont davantage orientées vers le domaine de la défense. Le Japon est le premier producteur mondial d’énergie solaire pour trois raisons. Le coût de l’électricité est deux fois plus élevé là-bas qu’en France, 22 cts d’euros contre 11 cts d’euros le kWh. LeJapon est préoccupé par son indépendance énergétique face au pétrole. Et enfin, il bénéficie, tout comme en Allemagne, d’une forte conscience collective de protection de l’environnement.
Aujourd’hui dans le monde, sont posés 1’500 Megawatts de photovoltaïque, soit seulement le dixième de la puissance électrique suisse. La marge de progression est importante. En Europe, l’objectif est que l’énergie photovoltaïque pèse d’ici 2030 10% de l’énergie électrique totale.
On évalue le point d’équilibre, électricité photovoltaïque versus électricité traditionnelle, en 2018 au Japon et en 2025 en Europe. Nonobstant les avancées technologiques, il est certain que plus le prix du pétrole augmentera rapidement, plus tôt le photovoltaïque atteindra son point d’équilibre.

L’électricité photovoltaïque répondrait avant tout à une démarche individuelle?
Individuelle et collective. L’objectif est d’atteindre un niveau de production d’électricité photovoltaïque qui par effet de volume fera baisser ses coûts. Toute personne possédant une maison individuelle peut contribuer à cet objectif, mais également toute entité privée ou publique disposant d’une surface pour capter le soleil. Ainsi, depuis peu, quelque 1’650 panneaux solaires surmontent le grand hangar de l’Aéroport International de Genève qui devient la deuxième plus grande installation photovoltaïque à être aménagée sur un toit en Suisse après celle du stade de Berne. Cette installation d’une surface de 2’000 m2 devrait fournir une production annuelle d’électricité de l’ordre de 250’000 kWh.

Peut-on se chauffer avec l’électricité photovoltaïque?
Le développement du chauffage électrique en France a été ce que je qualifie une «aberration nucléaire française» en raison du surplus de production d’électricité généré par les centrales nucléaires, alors que partout ailleurs on se chauffe au charbon, au gaz ou au fuel. Lorsque l’on parle de chauffage solaire, il est donc plus questions de chauffage par capteurs solaires thermiques que par capteurs photovoltaïques. Le solaire thermique présente cependant aujourd’hui une faiblesse au niveau du stockage de chaleur alors que le maximum de la demande est lorsqu’il y a peu de soleil. Dans le domaine du solaire thermique l’application par excellence est l’eau chaude sanitaire. Cela fait 35 ans que les chauffe-eau solaires sont développés dans les pays à fort ensoleillement, tels la Grèce, mais également en Suisse ou en France.


Aéroport International de Genève:
deuxième plus grande installation photovoltaïque en Suisse.

Quel est le budget pour une maison «solaire» équipée de panneaux photovoltaïques pour son électricité, et de panneaux thermiques pour son eau chaude sanitaire et son chauffage?
Dans nos régions, une villa de 200m2 consommant 3’000 kWh d’électricité par an s’équipera de 30m2 de photovoltaïque et de 3m2 de capteurs solaires thermiques. Le budget sera de l’ordre de 25’000 euros pour le photovoltaïque et de 5’000 euros pour le thermique. Les besoins électriques seront non seulement couverts mais l’installation sera rentabilisée à terme par le prix de la vente de l’électricité non consommée. Pour l’eau chaude sanitaire, les besoins seront couverts à hauteur de 70% lissés sur l’année (en été 100% des besoins et en hiver seulement 30%). Pour le chauffage, jusqu’à 50% des besoins peuvent être couverts si la maison est très bien isolée. Il faut savoir que ce secteur bénéficie aujourd’hui, dans de nombreux pays dont la France et la Suisse, de nombreuses aides financières gouvernementales qui rendent l’installation du solaire photovoltaïque et thermique très attractive.

Vous présentez l’énergie solaire comme non polluante à l’utilisation. Qu’en est-il au niveau de sa production?
Aujourd’hui la fabrication des panneaux photovoltaïques à base de silicium se fait avec des énergies polluantes, tels le pétrole ou le charbon, mais les émissions polluantes générées lors de la fabrication, sont de l’ordre d’un an de production d’électricité alors que le panneau photovoltaïque produit de l’électricité sans émissions de CO2 pendant 40 ans! Ce bilan CO2 comparé à celui du charbon, du pétrole ou du nucléaire, qui polluent tout au long de leur vie, parle de lui même. L’idéal serait que la production d’électricité photovoltaïque soit suffisante pour couvrir les besoins énergétiques nécessaires à la fabrication des panneaux.

Où se situe l’enjeu du solaire?
Dans la recherche, pour un meilleur rendement électrique des panneaux photovoltaïques et, dans l’investissement individuel et collectif, pour augmenter la quantité produite de cette électricité non polluante. Je tiens à souligner que pour plus de 2milliards d’individus en sites isolés, souvent dans des zones à fort ensoleillement, il n’y a pas d’autres alternatives que le photovoltaïque pour se fournir en électricité.
L’enjeu se situe également sur d’autres applications, tels celui des biocarburants, évoqués au début de notre entretien.

Vous êtes passionné par le solaire et de ce fait passionnant. Quel a été votre parcours?
J’ai toujours été attiré par l’énergie solaire qui m’est toujours parue comme la seule solution à long terme pour la planète. Après mes études d’ingénieur en génie civil à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, j’ai rapidement intégré des bureaux d’études spécialisés dans l’énergie solaire. J’ai complété ma formation par un MBA à HEC Lausanne et, depuis, je me suis spécialisé en conseil en entreprises et plus particulièrement autour des problèmes énergétiques.

Un dernier mot?
Le solaire, à contrario des autres énergies fossiles, a été la première des énergies sur terre et il est à prévoir qu’elle restera la dernière, ce qui n’est pas le cas des autres énergies aujourd’hui utilisées. La recherche permet un rendement toujours meilleur de cette énergie et une baisse de ses coûts de fabrication. Le solaire est une énergie d’avenir dans laquelle nous devons, tout un chacun, dès aujourd’hui, investir.

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