L’essor des ONG
Peter Hall-Jones, PSI Communications Officer
Le secteur des ONG représente désormais
la huitième plus grande économie
du monde, avec plus d’un billiard de
dollars américains par an au niveau
mondial. Ce secteur emploie presque 19 millions
de travailleurs rémunérés, sans parler du nombre
incalculable de bénévoles. Les ONG dépensent
chaque année quelque 15 milliards de dollars
pour le développement, c’est-à-dire à peu près
autant que la Banque mondiale. Le mouvement
des ONG croît rapidement depuis les années 80,
alors même que le mouvement syndical décline.
Pourquoi cette situation? Quelles en sont les
conséquences pour les syndicats et les services
publics?
Les liens entre les organisations non gouvernementales
(ONG) et les syndicats sont très étroits.
C’est le militantisme de la société civile qui, mené
par les syndicats, a ouvert la voie à l’essor des ONG
après la Seconde guerre mondiale. Bon nombre
d’entre elles ont même été directement mises en
place par des syndicats.
Syndicats et ONG se regroupent parfois en puissantes
coalitions, comme l’Appel mondial à l’action
contre la pauvreté et la lutte contre l’exploitation
de la main-d’oeuvre. Ensemble, ils
organisent également des campagnes contre les
accords de libre-échange ou les sociétés gigantesques
(type Wal-Mart). Il peut s’agir d’une combinaison
gagnante, comme en témoigne la lutte
contre l’apartheid il y a une dizaine d’années ou,
aujourd’hui, contre la privatisation de l’eau. Le
terme de «syndicalisme de transformation sociale» (social movement unionism) a en effet été créé
pour refléter cette collaboration générale, qui a
changé bien des choses pour bon nombre de pays
en développement. Les derniers en date sont la
Géorgie et l’Ukraine et, avant eux, de nombreux
pays d’Amérique latine.
Un partenaire social?
Les ONG agissent souvent comme intermédiaires
des syndicats, dans les pays où le mouvement syndical
est réprimé. La pression commune ainsi exercée
permet souvent de faire respecter les codes de
conduite et d’encourager la responsabilité des
entreprises. Le personnel des ONG se compose
généralement de membres syndicaux actifs au sein
de leur organisation, tout comme le personnel syndical
participe souvent au travail des ONG. Chaque
année, ils échangent entre eux d’énormes sommes
d’argent pour soutenir les projets les uns des autres.
Certains pays, tels que l’Irlande et l’Afrique du Sud,
vont même plus loin que le tripartisme puisqu’ils
considèrent la société civile et les ONG comme le
quatrième partenaire social. L’OIT mène actuellement
(et passionnément) un débat sur une démarche
du même genre. Les Nations Unies ont donné
aux groupes de sensibilisation un cadre de travail
international.
Est-ce une occasion historique pour les syndicats et les ONG de former une grande alliance internationale? Ce n’est peut-être pas si simple.
Qu’est-ce qu’une ONG?
Le mouvement des ONG est un mélange complexe
d’alliances et de rivalités, d’associations caritatives
et d’entreprises, de radicaux et de conservateurs.
Le financement provient de toutes parts et est reversé
dans toutes les directions possibles et imaginables.
La définition que donne la Banque mondiale
de l’ONG est suffisamment générale pour que
l’ISP y apparaisse comme l’une des plus anciennes
au monde. Cette définition comprend également la
plupart des églises. La définition de l’OMC est
encore plus vaste, puisqu’elle y inclut les groupes
de pression industriels comme l’Association des
banquiers suisses et la Chambre de commerce internationale. L’expression «organisation non gouvernementale» a-t-elle d’ailleurs une quelconque
signification? La seule chose qu’on puisse sans
doute dire avec certitude, c’est que le mouvement
des ONG est la réaction la plus visible de la société
civile vis-à-vis de la mondialisation.
Le terme «ONG» est apparu à la fin de la
Seconde guerre mondiale, alors que les
Nations Unies cherchaient à établir une
distinction entre les agences spécialisées
intergouvernementales et les organisations
privées. Mais les origines du mouvement
sont bien plus anciennes. La première
ONG internationale fut probablement
l’organisation américaine contre l’esclavage
(Anti-Slavery Society), créée en 1833. Ce
sont souvent les guerres qui ont été à l’origine
de la création des premières ONG:
c’est notamment le cas de la Croix
Rouge qui a été fondée vers 1850 suite à la
guerre entre la France et l’Italie, de Save
the Children après la Première guerre
mondiale, et d’Oxfam et CARE après la
Seconde guerre mondiale.
Comment les ONG sont-elles
financées?
La Fondation Bill and Melinda Gates est
aujourd’hui la première ONG mondiale,
avec une dotation de 28,8 milliards de dollars.
Certaines ONG ont les faveurs des
médias; d’autres luttent inlassablement dans l’anonymat
au niveau de la base. Certaines,
comme Amnesty International, sont financées par
leurs adhérents et refusent de recevoir de l’argent
des gouvernements ou des partis politiques.
D’autres encore sont de colossales organisations
lucratives, dont le seul but est de faire du lobbying
pour engranger des bénéfices.
De plus en plus souvent, les ONG se retrouvent
cependant liées aux gouvernements par des
accords de financement et des contrats de service.
En 2001, presque 70% du budget de CARE International,
d’un montant de 420 millions de dollars, provenait
de contributions gouvernementales. Une
enquête de 1998 montre qu’un quart des revenus
d’Oxfam provient du gouvernement britannique et
de l’UE. Aux Etats-Unis, World Vision a reçu du
gouvernement américain des fournitures pour une
valeur de 55 millions de dollars. La même année,
46% des revenus de Médecins Sans Frontières étaient issus de sources gouvernementales.
Syndicats : la force démocratique
D’un point de vue historique, le mouvement syndical
a commencé à se développer à peu près au
même moment que celui des ONG, mais en réactionà la Révolution industrielle. L’évolution des syndicats
a suivi une voie tout à fait différente. Au bout de
175 ans, le mouvement est devenu la plus grande
force démocratique au monde, du syndicat de base
aux fédérations mondiales en passant par les syndicats
nationaux. La plus grande organisation internationale,
la CISL, représente non moins de 155
millions de personnes à travers le monde.
Il se peut que les deux mouvements aient de
nombreux intérêts communs, mais l’industrialisation
et la mondialisation sont deux révolutions
très différentes. Leur mode d’évolution respectif,
et les disparités culturelles en résultant, ont
souvent été source de difficultés et de tensions.
Comme l’a récemment indiqué un dirigeant syndical,«le mouvement des ONG est peut-être une
grande force en faveur du changement, mais il
est incapable de dire quelle doit être la nature
de ce changement.»
Aussi cher !
Paradoxalement, ce manque de consensus politique
peut expliquer la spectaculaire croissance
des ONG depuis les années 80. Pendant que la Banque
mondiale et le FMI imposaient toutes sortes de
réductions aux services publics, on encourageait
les ONG à intervenir pour «boucher les trous». On
considérait alors qu’elles étaient «le mode préféré
de fourniture de services venant se substituer à
l’Etat». La Banque mondiale non seulement encourage
les gouvernements à travailler avec les ONG
sur les projets de développement, mais en plus elle
les finance. De 1973 à 1988, les ONG ont participé,
chaque année, à environ 15 projets de la Banque
mondiale. En 1990, ce chiffre est passé à 89 (soit 40%
de tous les nouveaux projets approuvés).
Il n’y a pas de logique particulière derrière cette
transition, qui semble servir des intérêts davantage
idéologiques qu’économiques. Il n’est pas
prouvé que la fourniture des services par les ONG
soit moins chère que par le secteur public. A vrai
dire, «… aux Etats-Unis, un pays où les ONG
jouent un grand rôle dans la distribution des services
sous contrat gouvernemental, elles
sont désormais critiquées justement
parce qu’elles gonflent les coûts des programmes
et qu’elles créent de nouveaux
problèmes administratifs sur le plan de
la comptabilité.»
Travailler ensemble
Il n’existe pas de formule simple pour
expliquer ou établir le lien qui existe
entre les syndicats et les ONG. Beaucoup
sont des alliés naturels, d’autres travaillent
dans des domaines complémentaires.
Mais certains de ces organismes
sont pour ainsi dire concurrents.
Au cours de ces dernières années, l’ISP a
travaillé avec des ONG du monde entier,
aussi bien au niveau national qu’international,
comme l’année dernière avec l’Appel
mondial à l’action contre la pauvreté
et le réseau axé sur le commerce Our
World is Not for Sale. Alan Leather, le
Secrétaire général adjoint de l’ISP, a
récemment coédité un ouvrage sur la relation
entre les ONG et les syndicats*, dans lequel il
apporte la conclusion suivante: «Il existe des questions
tellement importantes pour la société civile,
notamment pour les travailleurs et leurs organisations,
que le seul moyen d’y faire face est de créer
les plus grandes coalitions possibles.»
En ce qui concerne la mondialisation, les syndicats
en ont peut-être plus à apprendre des ONG que de
n’importe quel autre partenaire. En effet, les meilleures
ONG ne se contentent pas de répondre à nos
attentes: elles les changent, aussi.
«Development NGOs and Labor Unions: Terms of
Engagement».
Ed. Deborah Eade and Alan Leather,
Kumarian Press 2005.
La version intégrale de cet article, références incluses, est disponible sur le site Internet http://www.world-psi.org/ngos
Le phénomène des ONG peut être
comparé à celui de l’Internet. Il faut,
comme pour Internet:
— ne pas trop se fier aux premières impressions;
— élaborer un classement dans le temps en
revenant plus souvent sur ce qui fonctionne,
et moins sur ce qui ne fonctionne pas;
— être ouvert aux idées nouvelles: le processus
de recherche fait souvent avancer la
question;
— établir des liens mutuels plutôt que d’essayer
de partager des structures.
