UN Special N° 653 Juillet-Août · July-August 2006 

L’essor des ONG

Peter Hall-Jones, PSI Communications Officer

Le secteur des ONG représente désormais la huitième plus grande économie du monde, avec plus d’un billiard de dollars américains par an au niveau mondial. Ce secteur emploie presque 19 millions de travailleurs rémunérés, sans parler du nombre incalculable de bénévoles. Les ONG dépensent chaque année quelque 15 milliards de dollars pour le développement, c’est-à-dire à peu près autant que la Banque mondiale. Le mouvement des ONG croît rapidement depuis les années 80, alors même que le mouvement syndical décline. Pourquoi cette situation? Quelles en sont les conséquences pour les syndicats et les services publics?
Les liens entre les organisations non gouvernementales (ONG) et les syndicats sont très étroits. C’est le militantisme de la société civile qui, mené par les syndicats, a ouvert la voie à l’essor des ONG après la Seconde guerre mondiale. Bon nombre d’entre elles ont même été directement mises en place par des syndicats.
Syndicats et ONG se regroupent parfois en puissantes coalitions, comme l’Appel mondial à l’action contre la pauvreté et la lutte contre l’exploitation de la main-d’oeuvre. Ensemble, ils organisent également des campagnes contre les accords de libre-échange ou les sociétés gigantesques (type Wal-Mart). Il peut s’agir d’une combinaison gagnante, comme en témoigne la lutte contre l’apartheid il y a une dizaine d’années ou, aujourd’hui, contre la privatisation de l’eau. Le terme de «syndicalisme de transformation sociale» (social movement unionism) a en effet été créé pour refléter cette collaboration générale, qui a changé bien des choses pour bon nombre de pays en développement. Les derniers en date sont la Géorgie et l’Ukraine et, avant eux, de nombreux pays d’Amérique latine.

Un partenaire social?
Les ONG agissent souvent comme intermédiaires des syndicats, dans les pays où le mouvement syndical est réprimé. La pression commune ainsi exercée permet souvent de faire respecter les codes de conduite et d’encourager la responsabilité des entreprises. Le personnel des ONG se compose généralement de membres syndicaux actifs au sein de leur organisation, tout comme le personnel syndical participe souvent au travail des ONG. Chaque année, ils échangent entre eux d’énormes sommes d’argent pour soutenir les projets les uns des autres. Certains pays, tels que l’Irlande et l’Afrique du Sud, vont même plus loin que le tripartisme puisqu’ils considèrent la société civile et les ONG comme le quatrième partenaire social. L’OIT mène actuellement (et passionnément) un débat sur une démarche du même genre. Les Nations Unies ont donné aux groupes de sensibilisation un cadre de travail international.

Est-ce une occasion historique pour les syndicats et les ONG de former une grande alliance internationale? Ce n’est peut-être pas si simple.

Qu’est-ce qu’une ONG?
Le mouvement des ONG est un mélange complexe d’alliances et de rivalités, d’associations caritatives et d’entreprises, de radicaux et de conservateurs. Le financement provient de toutes parts et est reversé dans toutes les directions possibles et imaginables. La définition que donne la Banque mondiale de l’ONG est suffisamment générale pour que l’ISP y apparaisse comme l’une des plus anciennes au monde. Cette définition comprend également la plupart des églises. La définition de l’OMC est encore plus vaste, puisqu’elle y inclut les groupes de pression industriels comme l’Association des banquiers suisses et la Chambre de commerce internationale. L’expression «organisation non gouvernementale» a-t-elle d’ailleurs une quelconque signification? La seule chose qu’on puisse sans doute dire avec certitude, c’est que le mouvement des ONG est la réaction la plus visible de la société civile vis-à-vis de la mondialisation.
Le terme «ONG» est apparu à la fin de la Seconde guerre mondiale, alors que les Nations Unies cherchaient à établir une distinction entre les agences spécialisées intergouvernementales et les organisations privées. Mais les origines du mouvement sont bien plus anciennes. La première ONG internationale fut probablement l’organisation américaine contre l’esclavage (Anti-Slavery Society), créée en 1833. Ce sont souvent les guerres qui ont été à l’origine de la création des premières ONG: c’est notamment le cas de la Croix Rouge qui a été fondée vers 1850 suite à la guerre entre la France et l’Italie, de Save the Children après la Première guerre mondiale, et d’Oxfam et CARE après la Seconde guerre mondiale.

Comment les ONG sont-elles financées?
La Fondation Bill and Melinda Gates est aujourd’hui la première ONG mondiale, avec une dotation de 28,8 milliards de dollars. Certaines ONG ont les faveurs des médias; d’autres luttent inlassablement dans l’anonymat au niveau de la base. Certaines, comme Amnesty International, sont financées par leurs adhérents et refusent de recevoir de l’argent des gouvernements ou des partis politiques. D’autres encore sont de colossales organisations lucratives, dont le seul but est de faire du lobbying pour engranger des bénéfices.
De plus en plus souvent, les ONG se retrouvent cependant liées aux gouvernements par des accords de financement et des contrats de service. En 2001, presque 70% du budget de CARE International, d’un montant de 420 millions de dollars, provenait
de contributions gouvernementales. Une enquête de 1998 montre qu’un quart des revenus d’Oxfam provient du gouvernement britannique et de l’UE. Aux Etats-Unis, World Vision a reçu du gouvernement américain des fournitures pour une valeur de 55 millions de dollars. La même année, 46% des revenus de Médecins Sans Frontières étaient issus de sources gouvernementales.

Syndicats : la force démocratique
D’un point de vue historique, le mouvement syndical a commencé à se développer à peu près au même moment que celui des ONG, mais en réactionà la Révolution industrielle. L’évolution des syndicats a suivi une voie tout à fait différente. Au bout de 175 ans, le mouvement est devenu la plus grande force démocratique au monde, du syndicat de base aux fédérations mondiales en passant par les syndicats nationaux. La plus grande organisation internationale, la CISL, représente non moins de 155 millions de personnes à travers le monde.
Il se peut que les deux mouvements aient de nombreux intérêts communs, mais l’industrialisation et la mondialisation sont deux révolutions très différentes. Leur mode d’évolution respectif, et les disparités culturelles en résultant, ont souvent été source de difficultés et de tensions. Comme l’a récemment indiqué un dirigeant syndical,«le mouvement des ONG est peut-être une grande force en faveur du changement, mais il est incapable de dire quelle doit être la nature de ce changement.»

Aussi cher !
Paradoxalement, ce manque de consensus politique peut expliquer la spectaculaire croissance des ONG depuis les années 80. Pendant que la Banque mondiale et le FMI imposaient toutes sortes de réductions aux services publics, on encourageait les ONG à intervenir pour «boucher les trous». On considérait alors qu’elles étaient «le mode préféré de fourniture de services venant se substituer à l’Etat». La Banque mondiale non seulement encourage les gouvernements à travailler avec les ONG sur les projets de développement, mais en plus elle les finance. De 1973 à 1988, les ONG ont participé, chaque année, à environ 15 projets de la Banque mondiale. En 1990, ce chiffre est passé à 89 (soit 40% de tous les nouveaux projets approuvés).
Il n’y a pas de logique particulière derrière cette transition, qui semble servir des intérêts davantage idéologiques qu’économiques. Il n’est pas prouvé que la fourniture des services par les ONG soit moins chère que par le secteur public. A vrai dire, «… aux Etats-Unis, un pays où les ONG jouent un grand rôle dans la distribution des services sous contrat gouvernemental, elles sont désormais critiquées justement parce qu’elles gonflent les coûts des programmes et qu’elles créent de nouveaux problèmes administratifs sur le plan de la comptabilité.»

Travailler ensemble
Il n’existe pas de formule simple pour expliquer ou établir le lien qui existe entre les syndicats et les ONG. Beaucoup sont des alliés naturels, d’autres travaillent dans des domaines complémentaires. Mais certains de ces organismes sont pour ainsi dire concurrents.
Au cours de ces dernières années, l’ISP a travaillé avec des ONG du monde entier, aussi bien au niveau national qu’international,
comme l’année dernière avec l’Appel mondial à l’action contre la pauvreté et le réseau axé sur le commerce Our World is Not for Sale. Alan Leather, le Secrétaire général adjoint de l’ISP, a récemment coédité un ouvrage sur la relation entre les ONG et les syndicats*, dans lequel il apporte la conclusion suivante: «Il existe des questions tellement importantes pour la société civile,
notamment pour les travailleurs et leurs organisations, que le seul moyen d’y faire face est de créer les plus grandes coalitions possibles.»
En ce qui concerne la mondialisation, les syndicats en ont peut-être plus à apprendre des ONG que de n’importe quel autre partenaire. En effet, les meilleures ONG ne se contentent pas de répondre à nos attentes: elles les changent, aussi.

«Development NGOs and Labor Unions: Terms of Engagement».
Ed. Deborah Eade and Alan Leather,
Kumarian Press 2005.

La version intégrale de cet article, références incluses, est disponible sur le site Internet http://www.world-psi.org/ngos

Le phénomène des ONG peut être comparé à celui de l’Internet. Il faut, comme pour Internet:
— ne pas trop se fier aux premières impressions;
— élaborer un classement dans le temps en revenant plus souvent sur ce qui fonctionne, et moins sur ce qui ne fonctionne pas;
— être ouvert aux idées nouvelles: le processus de recherche fait souvent avancer la question;
— établir des liens mutuels plutôt que d’essayer de partager des structures.

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