Pension: attention danger
Jean Michel Jakobowicz, ONUG
Dans quelques jours à peine, aura lieu la réunion biennale du Comité mixte des pensions. La réunion sera chaude non seulement parce qu’elle a lieu à Nairobi (pourquoi Nairobi?) mais aussi à cause des sujets qui vont y être abordés. L’un d’entre eux nous intéresse tous au premier plan: il s’agit de la gestion de nos investissements.
De bonnes nouvelles!
Commençons tout d’abord par les bonnes nouvelles. Notre fonds de
pension va très bien... Au 31 mai 2006, il était évalué à plus de 33,2
milliards de dollars. La catastrophe de l’an 2000 est loin derrière
nous. Bien sûr, pour la plupart d’entre nous, ce chiffre ne veut absolument
rien dire, c’est pourquoi des actuaires se penchent périodiquement
sur notre Caisse des pensions pour évaluer sa fiabilité
dans le long terme. Et bien, là aussi, soyez rassurés: pour la 10e
année consécutive, nous disposons d’un excédent actuariel de 1,29
%. Ce qui, en d’autres termes, veut dire qu’en tenant compte de
notre espérance de vie, de l’évolution possible de l’inflation, de
l’évolution de la taille de nos organisations, de nos salaires, notre
Caisse est à même de payer tout ce qu’elle doit à tous les fonctionnaires,
et ceci jusqu’à ce que le dernier ou la dernière disparaisse– non seulement le fonctionnaire mais aussi son ou sa conjointe. Ce
chiffre est d’autant plus positif qu’il est évalué sur la base non pas
de 33 milliards de dollars mais d’un chiffre beaucoup plus bas puisque
la valeur du fonds (pour ceux qui n’aiment pas les chiffres, sautez
quelques phrases) est évaluée sur la base d’une moyenne mobile
de cinq ans: ce qui signifie que l’on ne prend pas la valeur
courante du fonds mais la moyenne de ce qu’il était au 31 décembre
des cinq dernières années.
Ces résultats sont d’autant meilleurs que l’on pouvait croire
notre fonds arrivé à maturité, c’est-à-dire que le nombre
des retraités étant croissant, les contributions ne suffiraient
plus à payer les pensions et qu’il faudrait comme prévu utiliser
les dividendes de notre capital. Or tel n’est pas le cas: on s’aperçoit ainsi qu’actuellement, les retraites sont uniquement
payées par les contributions, ce qui en d’autres termes
veut dire que nous ne touchons pas à nos 33 milliards de dollars
qui continuent à fructifier. Vous me direz donc puisque
notre fonds va si bien, pourquoi ne pas augmenter les prestations
ou diminuer les contributions? Et bien, ce n’est pas si
simple! Un ensemble de propositions dans ce sens ont été
faites il y a quatre ans mais les États membres considèrent
qu’il faudrait un excédent plus durable. Ceci sera à nouveau
discuté à la prochaine réunion. Parlons maintenant des dangers
qui nous menacent.
Attention danger!
Deux menaces planent sur le fonds: l’une externe, l’autre interne.
Malgré ce qui nous est arrivé au début des années 2000 –
notre forte exposition en actions nous a fait perdre la bagatelle
de 5 milliards de dollars en quelques mois – nous restons très
fortement exposés vis-à-vis des actions. 60 % de nos avoirs y sont
investis. Pour les Américains, ce n’est pas suffisant, pour les
Européens, c’est beaucoup trop. Le fait est que nombreuses
sont les caisses de pensions américaines qui ont «bu un
bouillon» dans les années 2000 par suite de leur forte exposition
en actions. Certes, nous sommes passés de 68 % à 60 % mais
cela demeure toujours très élevé. Mais le plus grave danger
n’est pas là, il vient de l’intérieur.
Il y a un an, le Secrétaire général a nommé comme chef d’administration
des Nations Unies un ex-banquier d’affaires
américain qui dans les colonnes de UN Special affirmait qu’il
allait moderniser le fonds (UN Special n° 643, septembre 2005).
Et c’est là où le bât blesse. Ce qui était à l’origine proposé par
notre nouveau chef de l’administration est tout bonnement de
confier la gestion de notre Caisse, de nos 33 milliards de dollarsà des investisseurs ou des banquiers extérieurs. Au fil des
semaines et des auditoires, son projet a évolué. Ainsi, devant
le Comité des investissements, il a affirmé vouloir privatiser
la totalité de la gestion du fonds, puis en visite à Vienne, c’était
70%, à Genève ce n’était plus que 40%.
Pourquoi vouloir changer quelque chose qui marche? L’argument
développé par notre chef de l’administration est de dire que
nous pourrions gagner beaucoup plus d’argent tout d’abord en
confiant nos fonds à des spécialistes et ensuite en investissant dans
des domaines un peu plus risqués comme les pays émergents et
d’autres actions plus volatiles. À qui veut bien l’entendre, il déclare
en exhibant un graphique préparé par un consultant extérieur
que notre Caisse des pensions n’aurait pas eu une performance
satisfaisante durant ces dernières années.
Le problème du graphique qui nous a été présenté est qu’il mélange
serviettes et torchons: des fonds d’un milliard de dollars et de 200
milliards de dollars. Que certains de ces fonds qui ont si bien rapporté
pendant quelques années ont peut être disparu parce qu’ils ontété investis d’une façon trop risquée. Quoi qu’il en soit, si l’on tient
compte uniquement des fonds qui gèrent 30 milliards et plus, la Caisse
des pensions des Nations Unies arrive en troisième position sur
environ une centaine de fonds américains. De plus, lorsqu’il est venuà Genève il y a quelques semaines pour présenter son projet, il a affirmé
avoir le soutien du Comité des investissements. Or, d’après le rapport
dudit comité, il est loin d’être unanime; bien au contraire, il pose
un certain nombre de questions de fond, en particulier, il demande
une étude beaucoup plus sérieuse de ce qui est proposé par notre
chef de l’administration. Ce dernier se plaint aussi de son manque
d’effectifs, or d’après ce que nous avons pu apprendre, certains
postes du service des investissements sont vacants depuis plusieurs
mois. La question se pose: peut-on avoir confiance dans une telle gestion?
Pourquoi vouloir changer? Il faut voir que le fait de confier la gestion
de nos fonds à des banquiers externes rapportera aux-dits banquiers
130 millions de dollars par an. Si l’on ajoute les autres frais
annexes liés à ces investissements, l’on parvient à la somme annuelle
de 200 millions de dollars qui devront être déboursés. Une sommeénorme qui représente à elle seule 15 % des cotisations versées chaque
année. Ceci dans l’espoir que des banquiers extérieurs feront
mieux que ce qui est fait actuellement.
Après la présentation du chef de l’administration, les représentants
des participants ont immédiatement envoyé une lettre au
Secrétaire général pour lui témoigner de leur inquiétude face à ce
qu’ils considèrent comme une attitude aventureuse. Certes, le Comité
mixte qui se réunira en juillet ne pourra guère faire quelque chose
contre ce projet risqué car son rôle est uniquement consultatif mais
il pourra au moins tirer le signal d’alarme et dire au Secrétaire général
qu’il n’est pas d’accord avec ce qui se prépare. Quoi qu’il en soit,
vous serez tenu au courant de ce qui se passe!
Actuellement, la gestion de notre fonds se fait de la façon suivante: le responsable en est le Secrétaire général, qui délègue sa responsabilité à son chef de l’administration. Ce chef de l’administration dispose d’un service des investissements au sein de la Caisse des pensions; à la tête de ce service des investissements une personne qui dispose de toute une équipe chargée de gérer 98 % des fonds de la Caisse. Chaque gestionnaire est conseillé par des banquiers extérieurs. Étant donné la taille de la Caisse mais aussi son horizon à long terme, les achats et les ventes d’actions, d’obligations ou d’immobilier ne se font pas tous les jours, loin de là. D’autre part, les grandes orientations de la Caisse sont données par un groupe de banquiers qui travaillent gratuitement pour les Nations Unies sous le nom de Comité des investissements. Ce comité se réunit 3 à 4 fois par an.
Reprenons les faits très simplement: je suis rentré au fonds de pension il y a 10 ans exactement. À cette époque, le fonds de pension possédait 15 milliards de dollars, actuellement il en possède le double. Si l’on compare l’évolution de ce fonds de pension avec les indices du marché, on s’aperçoit que dans la plupart des cas sur les sept dernières années, le fonds de pension a une rentabilité bien supérieure au fonds de référence. D’autre part, dans les hypothèses actuarielles, il nous faut un taux de rendement réel à long terme de 3,5 %, or sur les 46 dernières années, ce taux a été de 4,3 %, c’est-à-dire nettement supérieur aux besoins hypothétiques de la Caisse. Rien que sur les trois dernières années, ce taux de rendement a été de 14,1 %, là aussi très nettement supérieur à ce qui est supposé dans les hypothèses.
