Les Chevaliers du Millénaire — Chapitre 2
Le premier voyage (suite)
Jean Michel Jakobowicz, ONUG
Une fois qu’ils ont quitté les lieux, Lulu
se retourne. Son assurance a disparu,
ses frêles épaules s’agitent. Elle pleure
maintenant comme une toute petite
fille avec de longs sanglots.
— Il faut faire quelque chose! Dit Shibao.
— Mais que voulez-vous faire, dit Lulu en
reniflant. On ne peut rien contre ces types-là.
Ce soir nous serons obligés de partir. Et je ne
sais vraiment pas où nous irons dormir.
— Je peux te garantir, dit Julie, que tu ne partiras
pas d’ici, ni toi, ni ta famille. Je crois
que j’ai une petite idée. Venez, dit-elle à ses
amis, il faut qu’on fasse un plan.
— Vous allez partir, dit Lulu affolée en éclatant
en sanglots. C’est facile pour vous. Vous êtes venus et maintenant vous repartez en
nous laissant tomber.
— Pas du tout, dit Pablo. Et pour te rassurer,
je vais te donner l’argent pour payer ton
loyer. Combien te faut-il?
— 20 dollars, lui répond Lulu. C’est une
somme énorme que nous n’arriverons
jamais à réunir. Maman ne gagne qu’un dollar
par jour et moi au mieux trois par semaine
et avec ça, il faut qu’on nourrisse tout le
monde.
— Tiens, prends ces 30 francs suisses, cela
devrait te permettre de payer ton loyer. C’est
l’argent que j’ai reçu pour Noël. Mais je t’assure
qu’avant ce soir nous aurons trouvé une
solution.
— Sais-tu où il y a un ordinateur? Demande
Julie à Lulu.
— Oui, il y a un cybercafé un peu plus loin sur
la route.
Il fait vraiment très chaud, les cinq amis
sont trempés de transpiration. Sur la route il
y a une circulation particulièrement intense, surtout des camions qui font un bruit
effroyable en dégageant une poussière et
une pollution pas possibles.
Effectivement à quelque 500 mètres de
l’endroit où ils ont quitté Lulu, ils découvrent
une sorte de cabane en tôle ondulée.
C’est ce que Lulu appelle pompeusement le
cybercafé. Il n’y a en tout et pour tout qu’une
table en bois avec des bancs de chaque côté.
Sur la table sont alignés trois vieux ordinateurs.
— Tu as vraiment un plan? Demande Pablo à Julie.
— Oui, répond-t-elle, et un plan infaillible. Et
elle explique aux autres ce qu’elle a en tête.
— Pas mal! Dit Shibao. Dans sa bouche cette
constatation équivaut à des tas de compliments.
Les enfants passèrent plus de deux heures à taper chacun à leur tour sur ces trois malheureux
ordinateurs. Le plan de Julie était
très précis et chacun d’entre eux avait une
tâche à accomplir. Vers quatre heures, tout était prêt.
Chapitre 3
La bataille
A 4 h 30, les cinq frères et soeurs
sont de retour chez leur amie
Lulu. Le village est étrangement
vide comme si les habitants
avaient fui. Lulu, sa mère, sa grandmère
et ses petits frères sont tous à la
maison. Eux aussi attendent. Kaïnda a utilisé
le reste de son argent de poche pour
acheter des choses à manger. Mais pour
cette famille affamée rien ne semble pouvoir
les rassasier.
Julie expose à Lulu et aux siens ce qu’ils
vont faire.
— Tu crois vraiment que ça va marcher?
Demande Lulu.
— Ne t’en fais pas, lui répond Kaïnda gentiment,
tout va bien aller! Et les cinq amis vont
se cacher dans la ruelle voisine.
À cinq heures précises, deux 4x4 suivis
d’une longue limousine noire s’arrêtent à
l’entrée du village. Les quatre costauds du
matin sortent du premier véhicule; dans le
second se trouvent aussi quatre gardes du
corps. Par contre, rien ne bouge dans la
limousine noire.
Les quatre malabars se dirigent vers la
maison de Lulu. Dans le reste du village
règne un silence à couper au couteau. Les
quatre hommes portent leur batte de baseball
qu’ils font tournoyer en rigolant. Arrivé
devant la maison, le chef tapote avec une
douceur feinte la porte avec sa batte de baseball.
Il dit:
— Il y a quelqu’un? Cette question est parfaitement
ridicule puisqu’il voit à l’intérieur de
la maison Lulu et sa famille. La maman de
Lulu répond quand même timidement.
— Oui, nous sommes là! Puis l’homme
reprend beaucoup plus brutalement:
— Vous avez l’argent?
— Nous n’avons pas d’argent! Lui répond
Lulu fermement. La voix de l’homme se
transforme immédiatement et il met à crier.
— Vous savez ce qu’il vous reste à faire: vous
pliez vos bagages et vous partez!
— On ne peut pas partir, dit Lulu, ma grandmère
est malade et nous ne savons pas où
aller!
— S’il vous plaît, ajoute l’un des petits frères
de Lulu, soyez gentils.
— Il n’y a pas de «gentil» qui tienne. Pas d’argent,
pas de maison et il donne un grand
coup de sa batte de base-ball contre le mur
en carton qui s’envole comme une feuille de
papier.
A ce moment-là, Shibao sort tranquillement
de la petite ruelle et s’approche de la
maison de Lulu. Puis il s’adresse calmement
aux chefs de la bande:
— Vous n’avez pas le droit de faire ça!
— C’est qui toi? Demande l’homme amusé.
Et d’abord qu’est-ce que tu fais là, tu ne vois
pas tu es dans une propriété privée? On n’aime
pas les étrangers ici!
— Je suis un ami de Lulu, dit Shibao, et il
n’est absolument pas question qu’elle quitte
sa maison!
— Voyez-vous ça, dit le chef du groupe, «il n’est
absolument pas question qu’elle quitte sa maison!» répète-t-il en imitant la voix de Shibao en
riant. Ses acolytes rigolent eux aussi. Tu vas me
ficher le camp, sale morveux! Et pour appuyer
ses dires, il donne plusieurs coups de batte sur
les restes de la maison de Lulu qui s’écroule
complètement. Les frères de Lulu se serrent
contre leur mère, visiblement affolés. Les
quatre hommes continuent de rire devant ce
spectacle pitoyable.
— Vous pouvez rire, dit Shibao sans se
démonter, vous n’êtes qu’une bande de
lâches. Vous vous attaquez à des femmes et à
des enfants, c’est facile pour des gros bras
comme vous.
Visiblement, le ton calme de Shibao et l’insulte
portent. Le visage du chef des quatre
costauds devient rouge puis légèrement violet.
Il semble sur le point d’exploser. Il fait un
petit geste de la tête et l’homme qui se trouve
derrière Shibao lève sa batte de base-ball
et sans crier gare, il l’abat en direction du
garçon. Ce dernier, comme s’il avait des yeux
derrière la tête, esquive le coup et attrape au
passage la main de l’agresseur. Utilisant
l’élan et le poids de l’homme, Shibao propulse
le mastodonte sur le sol.
Cette prise d’aïkido, Shibao l’a répétée
mille fois avec un sabre en bois et même parfois
avec un vrai sabre. Elle est très impressionnante
et son secret consiste à sentir
venir le coup. Le mastodonte sonné est maintenant
par terre. L’un de ses copains se baisse
pour l’aider à se relever et le chef dit en
tapotant sa batte de base-ball:
— Ce n’est pas bien ce que tu viens de faire,
mon petit, tu vas le payer très cher et il
balance de toutes ses forces son arme en
direction de Shibao. Ce dernier avec une agilité
incroyable l’évite et c’est l’un des autres
malabars qui reçoit le coup sur l’épaule. Il
pousse un hurlement et tombe à genoux par
terre. Fous furieux, ses trois autres acolytes
se précipitent sur Shibao. C’est à cet instant
qu’apparaissent les quatre autres enfants.
La bagarre devient générale. Alors que les
quatre costauds attaquent, pareils à des taureaux
enragés, les quatre enfants procèdent
avec méthode. On dirait qu’ils dansent un
ballet très bien réglé. Esquivant les coups,
ils semblent insaisissables, ce qui a le don
d’énerver encore plus leurs agresseurs. Au
bout de quelques minutes à peine, les quatre
malfrats sont par terre à moitié assommés.
Les gens du village sont réapparus comme
par miracle. C’est tout d’abord un petit garçon
qui applaudit, puis une autre et enfin
tous les habitants en font autant tout en riant à gorge déployée.
A ce moment-là, la porte de la limousine
noire s’ouvre et un homme imposant en sort.
Il fait signe aux quatre occupants du second
4x4 de le suivre et ils s’avancent menaçants
dans la rue du pauvre village. Les gardes du
corps tiennent à la main de lourdes
matraques en plomb. Pour faire bon poids,
ils cassent tout ce qui leur tombe sous la
main. Aucune des misérables maisons ne
résiste à leurs coups.
L’homme de la limousine porte un costume
noir, des lunettes noires et un chapeau
sur la tête, un vrai mafioso comme dans les
films à la télé. Cinq enfants contre huit malabars,
les gens du village ne se font guère
d’illusions et ils disparaissent à nouveau.
Les cinq amis ont eux aussi disparu. C’est là
que commence la deuxième partie de leur
plan.
Lulu et ses petits frères se sont regroupés
autour du lit de la grand-mère. Quant à la
mère, elle essaie de faire un rempart de son
maigre corps décharné pour protéger sa
famille. Les huit hommes forment à un demicercle
autour de la maison et la voix de leur
patron résonne brutale.
— Alors, on fait de la résistance devant les
forces de l’ordre! Et il fait un signe à deux de
ses acolytes qui piétinent furieusement tout
ce qui reste de la maison de Lulu, même la
poupée en chiffon de l’un des petits frères.
A ce moment-là, l’un des enfants s’approche
du gros homme et lui tend une enveloppe.
— C’est le loyer, dit-il de sa petite voix. Le
gros homme ne sait trop quoi faire. Il semble
ne pas vouloir prendre l’enveloppe de peur
de se salir. Il fait un geste à l’un de ses gardes
du corps qui prend l’enveloppe, l’ouvre,
compte les billets et fait un signe de la tête à
son chef. Le compte y est.
— Ne nous mets pas dehors, dit le petit, en se
précipitant au pied du gros bonhomme, ma
grand-mère est malade et nous ne savons pas
où aller.
Ce dernier hausse les épaules et se tourne
vers ses hommes de main en leur faisant
signe de partir.
— C’est la dernière fois, dit-il d’une voix
méchante, que vous me faites attendre si
longtemps pour payer votre loyer. La prochaine
fois, c’est la porte. Deux de ses hommes
pour faire bonne mesure donnent un
dernier coup de matraque sur le lit de la
grand-mère qui s’écroule et la vieille femme
tombe sur le sol. Puis les hommes s’éloignent
sans un regard.
Quand les trois voitures ont disparu, les
cinq amis se précipitent vers les ruines de la
maison de Lulu.
— Est-ce que ça a marché? Demande Lulu.
— Je crois! Lui répond Leïla. Et à ce momentlà
apparaît de derrière une des maisons
toute proche un homme portant une caméra
suivi d’une journaliste.
— C’est vraiment pire que ce que vous nous
aviez dit, s’exclame la journaliste outrée.
— Vous avez pu tout tourner? Demande
Pablo.
— Tout est dans la boîte, dit le cameraman en
tapotant son appareil.
— Et vous croyez que ça va passer? Demande
Leïla.
— Pour ça, je m’en charge! Dit la journaliste.
— Mais où allez-vous dormir cette nuit?
Demande Julie à Lulu. Ils ont tout cassé!
— Les petits iront dormir chez des copains et
nous nous arrangerons avec les voisins.
— À quelle heure cela va-t-il passer à la télé?
Demande Kaïnda à la journaliste.
— Si nous nous dépêchons, je crois que cela
peut encore passer au journal de 20 heures.
Mais en attendant j’aimerais poser quelques
questions à Lulu et à sa famille.
19 heures 45. Tout le village est regroupé
devant le poste de télévision du marchand du
village. Dans sa boutique qui comme toutes les
autres bâtisses du village n’a pas de toit, on trouve
un peu de tout, depuis le pain jusqu’au balai,
en passant par les produits contre les poux et la
poudre à laver. Il est le seul à avoir une télévision.
Un vieux poste que son gendre a réparé il
y a quelques années. De temps à autre, l’image
se met à sauter, alors l’homme donne un grand
coup de poing sur le téléviseur et l’image se stabilise.
Ce soir, tout le monde est suspendu à ce qui
va se passer. Les enfants du village sont accroupis
devant le poste qui se trouve en haut d’une étagère. Derrière, les adultes sont soit assis sur
des chaises ou des caisses qu’ils ont apportées,
soit debout. Le patron lui trône derrière son
comptoir, c’est lui qui est le plus près du poste
de télévision.
À 20 heures précises, les informations
commencent. Il y a tout d’abord les nouvelles
de politique étrangère qui n’intéressent que
fort peu de monde. Puis viennent les nouvelles
de politique intérieure. Les enfants
qui commencent à s’impatienter se mettent à parler. Ils se font vite rabrouer. Certains
adultes ont envie d’écouter ces nouvelles.
Plus le journal avance et plus les cinq amis
sont inquiets. La question qui leur brûle les
lèvres est de savoir si la journaliste leur a
fait faux bond ou non. Lulu de son côté leur
lance des regards interrogateurs avec l’air
de dire «vous croyez vraiment qu’il vont en
parler?» Et puis tout à coup...
Des images apparaissent à l’écran sans
aucun commentaire. Tout d’abord la caméra
balaye des monceaux d’ordures que tous les
gens du village reconnaissent immédiatement.
Certains enfants se mettent à pousser
des cris en montrant du doigt tel et tel
endroit. Bien vite les adultes leur disent de
se taire. Puis la caméra rentre tout doucement
dans le village qui paraît désert. Elle
fixe l’entrée du village et les quatre hommes
arrivent. La façon dont la scène est tournée
les fait paraître encore plus grands. Une
légère déformation de l’image leur donne
des visages quasiment monstrueux. Sur
l’écran les scènes défilent les unes après les
autres. Des millions de téléspectateurs
voient comment ils détruisent la maison de
Lulu, leur méchanceté. Lorsque le combat a
lieu, la foule présente devant l’écran pousse
de grands cris de joie. Toutes ces scènes sont
muettes jusqu’au moment où on entend le
petit frère de Lulu dire: «Ne nous mets pas
dehors, ma grand-mère est malade et nous
ne savons pas où aller.»
«Les scènes auxquelles vous venez d’assister
se sont déroulées dans notre ville, dit la
voix de la journaliste. Ces maisons sans toit,
ni mur se trouvent effectivement aux abords
d’un dépôt d’ordures. Et l’homme que vous
avez vu avec ses gardes du corps venir
détruire ces maisons est le propriétaire du
terrain qui extorque à ces malheureux habitants
dont les ressources ne dépassent pas
un dollar par jour des loyers prohibitifs.
Lorsque les habitants ne peuvent pas payer,
il les jette dehors sans aucune pitié. Il règne
en dictateur dans ce lieu, cassant, pillant
comme il l’entend. Mais laissons parler l’une
des habitantes de ce village de l’horreur.»
— Quel est ton nom? Demande la journaliste.
A suivre...
