UN Special N° 652 Juin · June 2006 

Les Chevaliers du Millénaire — Chapitre 2

Le premier voyage (suite)

Jean Michel Jakobowicz, ONUG

Une fois qu’ils ont quitté les lieux, Lulu se retourne. Son assurance a disparu, ses frêles épaules s’agitent. Elle pleure maintenant comme une toute petite fille avec de longs sanglots.
— Il faut faire quelque chose! Dit Shibao.
— Mais que voulez-vous faire, dit Lulu en reniflant. On ne peut rien contre ces types-là. Ce soir nous serons obligés de partir. Et je ne sais vraiment pas où nous irons dormir.
— Je peux te garantir, dit Julie, que tu ne partiras pas d’ici, ni toi, ni ta famille. Je crois que j’ai une petite idée. Venez, dit-elle à ses amis, il faut qu’on fasse un plan.
— Vous allez partir, dit Lulu affolée en éclatant en sanglots. C’est facile pour vous. Vous êtes venus et maintenant vous repartez en nous laissant tomber.
— Pas du tout, dit Pablo. Et pour te rassurer, je vais te donner l’argent pour payer ton loyer. Combien te faut-il?
— 20 dollars, lui répond Lulu. C’est une somme énorme que nous n’arriverons jamais à réunir. Maman ne gagne qu’un dollar par jour et moi au mieux trois par semaine et avec ça, il faut qu’on nourrisse tout le monde.
— Tiens, prends ces 30 francs suisses, cela devrait te permettre de payer ton loyer. C’est l’argent que j’ai reçu pour Noël. Mais je t’assure qu’avant ce soir nous aurons trouvé une solution.
— Sais-tu où il y a un ordinateur? Demande Julie à Lulu.
— Oui, il y a un cybercafé un peu plus loin sur la route.
Il fait vraiment très chaud, les cinq amis sont trempés de transpiration. Sur la route il y a une circulation particulièrement intense, surtout des camions qui font un bruit effroyable en dégageant une poussière et une pollution pas possibles.
Effectivement à quelque 500 mètres de l’endroit où ils ont quitté Lulu, ils découvrent une sorte de cabane en tôle ondulée. C’est ce que Lulu appelle pompeusement le cybercafé. Il n’y a en tout et pour tout qu’une table en bois avec des bancs de chaque côté. Sur la table sont alignés trois vieux ordinateurs.
— Tu as vraiment un plan? Demande Pablo à Julie.
— Oui, répond-t-elle, et un plan infaillible. Et elle explique aux autres ce qu’elle a en tête.
— Pas mal! Dit Shibao. Dans sa bouche cette constatation équivaut à des tas de compliments. Les enfants passèrent plus de deux heures à taper chacun à leur tour sur ces trois malheureux ordinateurs. Le plan de Julie était très précis et chacun d’entre eux avait une tâche à accomplir. Vers quatre heures, tout était prêt.

Chapitre 3

La bataille

A 4 h 30, les cinq frères et soeurs sont de retour chez leur amie Lulu. Le village est étrangement vide comme si les habitants avaient fui. Lulu, sa mère, sa grandmère et ses petits frères sont tous à la maison. Eux aussi attendent. Kaïnda a utilisé le reste de son argent de poche pour acheter des choses à manger. Mais pour cette famille affamée rien ne semble pouvoir les rassasier.
Julie expose à Lulu et aux siens ce qu’ils vont faire.
— Tu crois vraiment que ça va marcher? Demande Lulu.
— Ne t’en fais pas, lui répond Kaïnda gentiment, tout va bien aller! Et les cinq amis vont se cacher dans la ruelle voisine.
À cinq heures précises, deux 4x4 suivis d’une longue limousine noire s’arrêtent à l’entrée du village. Les quatre costauds du matin sortent du premier véhicule; dans le second se trouvent aussi quatre gardes du corps. Par contre, rien ne bouge dans la limousine noire.
Les quatre malabars se dirigent vers la maison de Lulu. Dans le reste du village règne un silence à couper au couteau. Les quatre hommes portent leur batte de baseball qu’ils font tournoyer en rigolant. Arrivé devant la maison, le chef tapote avec une douceur feinte la porte avec sa batte de baseball. Il dit:
— Il y a quelqu’un? Cette question est parfaitement ridicule puisqu’il voit à l’intérieur de la maison Lulu et sa famille. La maman de Lulu répond quand même timidement.
— Oui, nous sommes là! Puis l’homme reprend beaucoup plus brutalement:
— Vous avez l’argent?
— Nous n’avons pas d’argent! Lui répond Lulu fermement. La voix de l’homme se transforme immédiatement et il met à crier.
— Vous savez ce qu’il vous reste à faire: vous pliez vos bagages et vous partez!
— On ne peut pas partir, dit Lulu, ma grandmère est malade et nous ne savons pas où aller!
— S’il vous plaît, ajoute l’un des petits frères de Lulu, soyez gentils.
— Il n’y a pas de «gentil» qui tienne. Pas d’argent, pas de maison et il donne un grand coup de sa batte de base-ball contre le mur en carton qui s’envole comme une feuille de papier.
A ce moment-là, Shibao sort tranquillement de la petite ruelle et s’approche de la maison de Lulu. Puis il s’adresse calmement aux chefs de la bande:
— Vous n’avez pas le droit de faire ça!
— C’est qui toi? Demande l’homme amusé. Et d’abord qu’est-ce que tu fais là, tu ne vois pas tu es dans une propriété privée? On n’aime pas les étrangers ici!
— Je suis un ami de Lulu, dit Shibao, et il n’est absolument pas question qu’elle quitte sa maison!
— Voyez-vous ça, dit le chef du groupe, «il n’est absolument pas question qu’elle quitte sa maison!» répète-t-il en imitant la voix de Shibao en riant. Ses acolytes rigolent eux aussi. Tu vas me ficher le camp, sale morveux! Et pour appuyer ses dires, il donne plusieurs coups de batte sur les restes de la maison de Lulu qui s’écroule complètement. Les frères de Lulu se serrent contre leur mère, visiblement affolés. Les quatre hommes continuent de rire devant ce spectacle pitoyable.
— Vous pouvez rire, dit Shibao sans se démonter, vous n’êtes qu’une bande de lâches. Vous vous attaquez à des femmes et à des enfants, c’est facile pour des gros bras comme vous.
Visiblement, le ton calme de Shibao et l’insulte portent. Le visage du chef des quatre costauds devient rouge puis légèrement violet. Il semble sur le point d’exploser. Il fait un petit geste de la tête et l’homme qui se trouve derrière Shibao lève sa batte de base-ball et sans crier gare, il l’abat en direction du garçon. Ce dernier, comme s’il avait des yeux derrière la tête, esquive le coup et attrape au passage la main de l’agresseur. Utilisant l’élan et le poids de l’homme, Shibao propulse le mastodonte sur le sol.
Cette prise d’aïkido, Shibao l’a répétée mille fois avec un sabre en bois et même parfois avec un vrai sabre. Elle est très impressionnante et son secret consiste à sentir venir le coup. Le mastodonte sonné est maintenant par terre. L’un de ses copains se baisse pour l’aider à se relever et le chef dit en tapotant sa batte de base-ball:
— Ce n’est pas bien ce que tu viens de faire, mon petit, tu vas le payer très cher et il balance de toutes ses forces son arme en direction de Shibao. Ce dernier avec une agilité incroyable l’évite et c’est l’un des autres malabars qui reçoit le coup sur l’épaule. Il pousse un hurlement et tombe à genoux par terre. Fous furieux, ses trois autres acolytes se précipitent sur Shibao. C’est à cet instant qu’apparaissent les quatre autres enfants.
La bagarre devient générale. Alors que les quatre costauds attaquent, pareils à des taureaux enragés, les quatre enfants procèdent avec méthode. On dirait qu’ils dansent un ballet très bien réglé. Esquivant les coups, ils semblent insaisissables, ce qui a le don d’énerver encore plus leurs agresseurs. Au bout de quelques minutes à peine, les quatre malfrats sont par terre à moitié assommés. Les gens du village sont réapparus comme par miracle. C’est tout d’abord un petit garçon qui applaudit, puis une autre et enfin tous les habitants en font autant tout en riant à gorge déployée.
A ce moment-là, la porte de la limousine noire s’ouvre et un homme imposant en sort. Il fait signe aux quatre occupants du second 4x4 de le suivre et ils s’avancent menaçants dans la rue du pauvre village. Les gardes du corps tiennent à la main de lourdes matraques en plomb. Pour faire bon poids, ils cassent tout ce qui leur tombe sous la main. Aucune des misérables maisons ne résiste à leurs coups.
L’homme de la limousine porte un costume noir, des lunettes noires et un chapeau sur la tête, un vrai mafioso comme dans les films à la télé. Cinq enfants contre huit malabars, les gens du village ne se font guère d’illusions et ils disparaissent à nouveau. Les cinq amis ont eux aussi disparu. C’est là que commence la deuxième partie de leur plan.
Lulu et ses petits frères se sont regroupés autour du lit de la grand-mère. Quant à la mère, elle essaie de faire un rempart de son maigre corps décharné pour protéger sa famille. Les huit hommes forment à un demicercle autour de la maison et la voix de leur patron résonne brutale.
— Alors, on fait de la résistance devant les forces de l’ordre! Et il fait un signe à deux de ses acolytes qui piétinent furieusement tout ce qui reste de la maison de Lulu, même la poupée en chiffon de l’un des petits frères. A ce moment-là, l’un des enfants s’approche du gros homme et lui tend une enveloppe.
— C’est le loyer, dit-il de sa petite voix. Le gros homme ne sait trop quoi faire. Il semble ne pas vouloir prendre l’enveloppe de peur de se salir. Il fait un geste à l’un de ses gardes du corps qui prend l’enveloppe, l’ouvre, compte les billets et fait un signe de la tête à son chef. Le compte y est.
— Ne nous mets pas dehors, dit le petit, en se précipitant au pied du gros bonhomme, ma grand-mère est malade et nous ne savons pas où aller.
Ce dernier hausse les épaules et se tourne vers ses hommes de main en leur faisant signe de partir.
— C’est la dernière fois, dit-il d’une voix méchante, que vous me faites attendre si longtemps pour payer votre loyer. La prochaine fois, c’est la porte. Deux de ses hommes pour faire bonne mesure donnent un dernier coup de matraque sur le lit de la grand-mère qui s’écroule et la vieille femme tombe sur le sol. Puis les hommes s’éloignent sans un regard.
Quand les trois voitures ont disparu, les cinq amis se précipitent vers les ruines de la maison de Lulu.
— Est-ce que ça a marché? Demande Lulu.
— Je crois! Lui répond Leïla. Et à ce momentlà apparaît de derrière une des maisons toute proche un homme portant une caméra suivi d’une journaliste.
— C’est vraiment pire que ce que vous nous aviez dit, s’exclame la journaliste outrée.
— Vous avez pu tout tourner? Demande Pablo.
— Tout est dans la boîte, dit le cameraman en tapotant son appareil.
— Et vous croyez que ça va passer? Demande Leïla.
— Pour ça, je m’en charge! Dit la journaliste.
— Mais où allez-vous dormir cette nuit? Demande Julie à Lulu. Ils ont tout cassé!
— Les petits iront dormir chez des copains et nous nous arrangerons avec les voisins.
— À quelle heure cela va-t-il passer à la télé? Demande Kaïnda à la journaliste.
— Si nous nous dépêchons, je crois que cela peut encore passer au journal de 20 heures. Mais en attendant j’aimerais poser quelques questions à Lulu et à sa famille.
19 heures 45. Tout le village est regroupé devant le poste de télévision du marchand du village. Dans sa boutique qui comme toutes les autres bâtisses du village n’a pas de toit, on trouve un peu de tout, depuis le pain jusqu’au balai, en passant par les produits contre les poux et la poudre à laver. Il est le seul à avoir une télévision. Un vieux poste que son gendre a réparé il y a quelques années. De temps à autre, l’image se met à sauter, alors l’homme donne un grand coup de poing sur le téléviseur et l’image se stabilise.
Ce soir, tout le monde est suspendu à ce qui va se passer. Les enfants du village sont accroupis devant le poste qui se trouve en haut d’une étagère. Derrière, les adultes sont soit assis sur des chaises ou des caisses qu’ils ont apportées, soit debout. Le patron lui trône derrière son comptoir, c’est lui qui est le plus près du poste de télévision.
À 20 heures précises, les informations commencent. Il y a tout d’abord les nouvelles de politique étrangère qui n’intéressent que fort peu de monde. Puis viennent les nouvelles de politique intérieure. Les enfants qui commencent à s’impatienter se mettent à parler. Ils se font vite rabrouer. Certains adultes ont envie d’écouter ces nouvelles. Plus le journal avance et plus les cinq amis sont inquiets. La question qui leur brûle les lèvres est de savoir si la journaliste leur a fait faux bond ou non. Lulu de son côté leur lance des regards interrogateurs avec l’air de dire «vous croyez vraiment qu’il vont en parler?» Et puis tout à coup...
Des images apparaissent à l’écran sans aucun commentaire. Tout d’abord la caméra balaye des monceaux d’ordures que tous les gens du village reconnaissent immédiatement. Certains enfants se mettent à pousser des cris en montrant du doigt tel et tel endroit. Bien vite les adultes leur disent de se taire. Puis la caméra rentre tout doucement dans le village qui paraît désert. Elle fixe l’entrée du village et les quatre hommes arrivent. La façon dont la scène est tournée les fait paraître encore plus grands. Une légère déformation de l’image leur donne des visages quasiment monstrueux. Sur l’écran les scènes défilent les unes après les autres. Des millions de téléspectateurs voient comment ils détruisent la maison de Lulu, leur méchanceté. Lorsque le combat a lieu, la foule présente devant l’écran pousse de grands cris de joie. Toutes ces scènes sont muettes jusqu’au moment où on entend le petit frère de Lulu dire: «Ne nous mets pas dehors, ma grand-mère est malade et nous ne savons pas où aller.»
«Les scènes auxquelles vous venez d’assister se sont déroulées dans notre ville, dit la voix de la journaliste. Ces maisons sans toit, ni mur se trouvent effectivement aux abords d’un dépôt d’ordures. Et l’homme que vous avez vu avec ses gardes du corps venir détruire ces maisons est le propriétaire du terrain qui extorque à ces malheureux habitants dont les ressources ne dépassent pas un dollar par jour des loyers prohibitifs. Lorsque les habitants ne peuvent pas payer, il les jette dehors sans aucune pitié. Il règne en dictateur dans ce lieu, cassant, pillant comme il l’entend. Mais laissons parler l’une des habitantes de ce village de l’horreur.»
— Quel est ton nom? Demande la journaliste.

A suivre...

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