L’art ne doit pas être cruauté et violence

Interview avec Alexander
Voitsekhovsky, peintre de
Saint-Pétersbourg.
Par Teresa Wegrzyn.
Grand, mince et un peu penché en avant dans un geste d’une constante courtoisie, Alexander Voitsekhovsky (né en 1964), peintre de Saint- Pétersbourg, défend, au milieu d’un énorme couloir transformé en salle d’exposition, tel Don Quichotte, un monde disparu, qui ne survit que sur ses toiles. Ou, plutôt comme un prince Mychkine, extrêmement délicat, mais en même temps habité par l’enthousiasme des rencontres, hélas, démodé chez nous. Nous l’avons rencontré à l’occasion de son exposition au Palais des Nations, organisée par le Club «Saisons russes».
Vous avez travaillé comme médecin aux
urgences à Saint-Pétersbourg et tout à
coup vous vous êtes tourné vers l’art.
Vous avez quitté votre profession pour
vivre de la peinture. Pour quelles raisons
ce nouveau choix dans votre vie?
Effectivement, j’ai travaillé plus de 10 ans comme
médecin. Dans ma famille on était tous des médecins,
mes arrière-grands-parents, mes grandsparents
et mes parents, qui eux voulaient naturellement
que je le devienne aussi. J’ai rempli donc mon
obligation familiale et j’ai travaillé honnêtement
comme docteur. J’ai commencé à dessiner à l’âge de
18 ans, mais je ne prenais pas cette activité au
sérieux et j’offrais mes peintures aux amis qui les
ont collectionnées. Lorsque j’ai fêté mon 30e anniversaire,
ils m’ont joué un tour en m’invitant à une
exposition, secrètement organisée. Il y avait à peu
près 100 tableaux. Quand je les ai vus, bien encadrés
et accrochés au mur, j’ai éprouvé un choc. Mes amis
ont mis un doute dans ma tête et je ne savais plus
qui j’étais, si j’étais un artiste ou un médecin. Finalement,
grâce à eux j’ai commencé à faire connaissance
avec moi-même en tant qu’artiste-peintre.
Pour me convaincre davantage que j’étais réellement
un peintre, ils m’ont organisé plusieurs expositions
dont une, itinérante, aux Etats-Unis. Celle-ci
a remporté un grand succès et je crois qu’à ce
moment-là j’ai compris, une fois pour toutes, que
j’étais devenu artiste. Et après tout, personne n’a
besoin d’un médecin qui tous les deux-trois mois
s’absente pour aller à des expositions. J’ai publié en
plus un livre et tout cela m’a pris pas mal de temps.
Permettez-moi de vous demander si actuellement
vous pouvez vivre de vos dessins?
Avoir abandonné ou bien mis de côté une carrière
de docteur ressemblait être une aventure,
alors que le travail de médecin garantissait une
certaine sécurité pour moi et ma famille. Même
si maintenant mon revenu est très instable, je
me suis tout de même débarrassé d’une peur
qu’existait au moment de la rupture.
Comment a réagi la dynastie des médecins
en apprenant que Sacha était devenu peintre?
Ce choix a beaucoup chagriné ma famille, mais il y
a eu deux personnes qui m’ont soutenu dans cette
aventure:ma femme et un autre parent, peintres
tous les deux.
La technique qui domine dans votre
travail est le crayon de couleur, utilisé
d’habitude par les enfants. Pourquoi?
Peut-être parce que je suis un enfant. La première
fois que je suis allé à l’étranger, j’ai dit
au douanier: «Vous savez, ce ne sont que des
dessins d’enfant», et je n’ai eu aucune objection.
Je dessine de façon spontanée. Je ne sais
jamais ce que je vais dessiner dans les 5 minutes
et c’est ce qui est très excitant. Il y a des
choses qui se créent sous mes yeux, donc je ne
peux rien savoir à l’avance. Pour que cette
naissance de nouveaux mondes se produise le
plus rapidement possible, j’utilise des moyens
qui permettent un dessin facile, comme le
crayon de couleur.
Votre monde imaginaire appartient au
passé, plus précisément au XIX siècle.
Pourquoi?
J’aime simplement cette période. Je pense qu’il y
avait une certaine pureté par rapport à notre temps,
peut-être ce n’est qu’une illusion, mais en tout cas
moi je garde cette image-là de cette époque. Ce temps
m’inspire aussi pour illustrer des livres. Et au Palais
des Nations j’ai exposé des dessins exécutés pour la
commande des «Nuites blanche» de Dostoïevski.
Vous exprimez donc une nostalgie dans
votre travail. Est-ce aussi une réaction par
rapport à la situation de l’art à Saint-
Pétersbourg et en Russie en général?
Il s’agit effectivement de quitter ce monde du bruit
et de l’agitation dans lequel nous vivons et de retourner
dans une atmosphère de calme et de bonté, non
seulement pour moi, mais aussi pour mes amis.
Quand je parle d’amis, je parle des personnes qui
regardent mes dessins. J’aimerais que le spectateur
touche à quelque chose qui soit plein de bonté et je
considère qu’un artiste est en quelque sorte responsable
de l’attitude, de l’état d’esprit de celui qui
regard ses tableaux. Je pense qu’un peintre responsable
doit être guidé par les mêmes principes qu’un
médecin, à savoir ne pas faire du mal.
Qui sont ces personnages bizarres et au
charme désuet que nous rencontrons
dans vos dessins?
Il pourrait s’agir de mes autoportraits. On
dirait un dessin automatique et même un électrocardiogramme.
Dans vos dessins apparaissent aussi des
Juifs, des Géorgiens, des figures un peu
hors temps qu’on ne trouve pas
aujourd’hui dans les rues en Russie. Votre
famille a-t-elle des racines multiples?
Commençons par le nom, typiquement
polonais…
Mon arrière-grand-père, lieutenant au service de
l’armée tsariste, était polonais d’Ukraine. Son fils,
mon grand-père est devenu explorateur du pôle
Nord. Il est tombé amoureux d’une très jolie Juive
et ils se sont mariés. Quant à la famille de ma
mère, elle a été persécutée pendant la purge stalinienne.
Mes grands-parents, du côté de ma
mère, ont été assassinés, laissant trois filles, trois
soeurs qui devaient se débrouiller seules dans la
vie. Si le temps s’est arrêté sur mes dessins, c’est
peut-être aussi par une volonté de recréer l’espace
disparu de mes origines.
Comment travaillez-vous habituellement? Est-ce que vous faites des croquis dehors,
dans un café, par exemple, ou plutôt vous
restez chez vous, à l’écart du monde?
Je peux dessiner en présence de mes enfants
ou des mes amis. En revanche, je ne peux pas
le faire si je suis entouré de personnes qui
me sont totalement étrangères. Je dessine
sur les genoux ou sur la table, chez moi. Un
petit atelier calme serait mon rêve, mais
malheureusement je ne l’ai pas.
Vous n’aimez pas beaucoup le monde
contemporain et Saint-Pétersbourg tel
qu’il est aujourd’hui, portant votre regard
plutôt vers le passé. Qu’est-ce qui vous
gène le plus actuellement dans la vie
artistique de votre ville et en Russie en
général?
Ce qui me dérange plus particulièrement, c’est le fait
qu’il y a des artistes, selon moi irresponsables qui,
pour attirer l’attention du public, utilisent des tours
un peu voyants, un peu clinquants, et parfois même
des procédés interdis. Je ne considère pas les
oeuvres faisant appel à la cruauté et à la violence
comme art. Pour moi, un véritable artiste peut exprimer
les mêmes émotions par les touches très fines,
sans heurter son spectateur et de cette manière il
obtient un effet encore plus intéressant.
Actuellement un art poétique, comme le
vôtre, est plutôt rare en Russie, n’est-ce pas?
Ce serait arrogant de ma part de prétendre
qu’il est ainsi, mais je pourrais quand même
dire que ce que je fais constitue une alternativeà ce qui se fait, si l’on veut, en général,
en Russie. Je ne participe pas à la parade
d’artistes contemporains.
Vous avez exposé avec succès à Saint-Pétersbourg, mais aussi à l’étranger, aux
Etats-Unis, en Angleterre, en France, en
Israël, en Suisse et en Asie centrale.
Quelles sont, selon vous, les raisons d’un
tel accueil?
Avant je considérais que mon art n’était
accessible qu’au cercle très étroit de mes
amis. Actuellement, les personnes sensiblesà mon art sont un peu partout. Si je reçois un
bon accueil, c’est peut-être parce que je dessine
sincèrement, pas pour étonner ou provoquer.
J’ai une attitude honnête envers mes
personnages, je les aime bien et je les considère
un peu comme mes enfants.
Votre travail correspond peut-être aussi à
une certaine attente de la part du public,
souvent perdu devant l’art contemporain?
Je manquerais de modestie si je répondais à
cette question par l’affirmative. Certains artistes
contemporains se prennent beaucoup trop au
séreux et considèrent l’art comme un travail.
Quand j’entends les artistes peintres dire «on va
travailler», cela me fait rire, parce que moi, je
sais ce que travailler vaut dire. Je garde plutôt
une attitude légère face à ce que je fais et je ne
me prends pas réellement au sérieux. Si je perdais
cette légèreté, je cesserais, je pense, d’être
artiste. Je ne peux pas d’ailleurs dessiner quand
je suis de mauvaise humeur. Je ne peux le faire
que quand je suis d’humeur égale, quand je me
sens tout simplement heureux. Peut-être les sensations
que j’éprouve sont-elles transmises au
public, à mes «patients». Il se peut aussi que je
n’aie pas vraiment trahi mon métier de médecin.
