UN Special N° 652 Juin · June 2006 

L’art ne doit pas être cruauté et violence

Mr. Alexander Voitsekhovsky
Interview avec Alexander
Voitsekhovsky, peintre de
Saint-Pétersbourg.

Par Teresa Wegrzyn.

Grand, mince et un peu penché en avant dans un geste d’une constante courtoisie, Alexander Voitsekhovsky (né en 1964), peintre de Saint- Pétersbourg, défend, au milieu d’un énorme couloir transformé en salle d’exposition, tel Don Quichotte, un monde disparu, qui ne survit que sur ses toiles. Ou, plutôt comme un prince Mychkine, extrêmement délicat, mais en même temps habité par l’enthousiasme des rencontres, hélas, démodé chez nous. Nous l’avons rencontré à l’occasion de son exposition au Palais des Nations, organisée par le Club «Saisons russes».

Vous avez travaillé comme médecin aux urgences à Saint-Pétersbourg et tout à coup vous vous êtes tourné vers l’art. Vous avez quitté votre profession pour vivre de la peinture. Pour quelles raisons ce nouveau choix dans votre vie?
Effectivement, j’ai travaillé plus de 10 ans comme médecin. Dans ma famille on était tous des médecins, mes arrière-grands-parents, mes grandsparents et mes parents, qui eux voulaient naturellement que je le devienne aussi. J’ai rempli donc mon obligation familiale et j’ai travaillé honnêtement comme docteur. J’ai commencé à dessiner à l’âge de 18 ans, mais je ne prenais pas cette activité au sérieux et j’offrais mes peintures aux amis qui les ont collectionnées. Lorsque j’ai fêté mon 30e anniversaire, ils m’ont joué un tour en m’invitant à une exposition, secrètement organisée. Il y avait à peu près 100 tableaux. Quand je les ai vus, bien encadrés et accrochés au mur, j’ai éprouvé un choc. Mes amis ont mis un doute dans ma tête et je ne savais plus qui j’étais, si j’étais un artiste ou un médecin. Finalement, grâce à eux j’ai commencé à faire connaissance avec moi-même en tant qu’artiste-peintre. Pour me convaincre davantage que j’étais réellement un peintre, ils m’ont organisé plusieurs expositions dont une, itinérante, aux Etats-Unis. Celle-ci a remporté un grand succès et je crois qu’à ce moment-là j’ai compris, une fois pour toutes, que j’étais devenu artiste. Et après tout, personne n’a besoin d’un médecin qui tous les deux-trois mois s’absente pour aller à des expositions. J’ai publié en plus un livre et tout cela m’a pris pas mal de temps.

Permettez-moi de vous demander si actuellement vous pouvez vivre de vos dessins?
Avoir abandonné ou bien mis de côté une carrière de docteur ressemblait être une aventure, alors que le travail de médecin garantissait une certaine sécurité pour moi et ma famille. Même si maintenant mon revenu est très instable, je me suis tout de même débarrassé d’une peur qu’existait au moment de la rupture.

Comment a réagi la dynastie des médecins en apprenant que Sacha était devenu peintre?
Ce choix a beaucoup chagriné ma famille, mais il y a eu deux personnes qui m’ont soutenu dans cette aventure:ma femme et un autre parent, peintres tous les deux.

La technique qui domine dans votre travail est le crayon de couleur, utilisé d’habitude par les enfants. Pourquoi?
Peut-être parce que je suis un enfant. La première fois que je suis allé à l’étranger, j’ai dit au douanier: «Vous savez, ce ne sont que des dessins d’enfant», et je n’ai eu aucune objection. Je dessine de façon spontanée. Je ne sais jamais ce que je vais dessiner dans les 5 minutes et c’est ce qui est très excitant. Il y a des choses qui se créent sous mes yeux, donc je ne peux rien savoir à l’avance. Pour que cette naissance de nouveaux mondes se produise le plus rapidement possible, j’utilise des moyens qui permettent un dessin facile, comme le crayon de couleur.

Votre monde imaginaire appartient au passé, plus précisément au XIX siècle. Pourquoi?
J’aime simplement cette période. Je pense qu’il y avait une certaine pureté par rapport à notre temps, peut-être ce n’est qu’une illusion, mais en tout cas moi je garde cette image-là de cette époque. Ce temps m’inspire aussi pour illustrer des livres. Et au Palais des Nations j’ai exposé des dessins exécutés pour la commande des «Nuites blanche» de Dostoïevski.

Vous exprimez donc une nostalgie dans votre travail. Est-ce aussi une réaction par rapport à la situation de l’art à Saint- Pétersbourg et en Russie en général?
Il s’agit effectivement de quitter ce monde du bruit et de l’agitation dans lequel nous vivons et de retourner dans une atmosphère de calme et de bonté, non seulement pour moi, mais aussi pour mes amis. Quand je parle d’amis, je parle des personnes qui regardent mes dessins. J’aimerais que le spectateur touche à quelque chose qui soit plein de bonté et je considère qu’un artiste est en quelque sorte responsable de l’attitude, de l’état d’esprit de celui qui regard ses tableaux. Je pense qu’un peintre responsable doit être guidé par les mêmes principes qu’un médecin, à savoir ne pas faire du mal.

Qui sont ces personnages bizarres et au charme désuet que nous rencontrons dans vos dessins?
Il pourrait s’agir de mes autoportraits. On dirait un dessin automatique et même un électrocardiogramme.

Dans vos dessins apparaissent aussi des Juifs, des Géorgiens, des figures un peu hors temps qu’on ne trouve pas aujourd’hui dans les rues en Russie. Votre famille a-t-elle des racines multiples? Commençons par le nom, typiquement polonais…
Mon arrière-grand-père, lieutenant au service de l’armée tsariste, était polonais d’Ukraine. Son fils, mon grand-père est devenu explorateur du pôle Nord. Il est tombé amoureux d’une très jolie Juive et ils se sont mariés. Quant à la famille de ma mère, elle a été persécutée pendant la purge stalinienne. Mes grands-parents, du côté de ma mère, ont été assassinés, laissant trois filles, trois
soeurs qui devaient se débrouiller seules dans la vie. Si le temps s’est arrêté sur mes dessins, c’est peut-être aussi par une volonté de recréer l’espace disparu de mes origines.

Comment travaillez-vous habituellement? Est-ce que vous faites des croquis dehors, dans un café, par exemple, ou plutôt vous restez chez vous, à l’écart du monde?
Je peux dessiner en présence de mes enfants ou des mes amis. En revanche, je ne peux pas le faire si je suis entouré de personnes qui me sont totalement étrangères. Je dessine sur les genoux ou sur la table, chez moi. Un petit atelier calme serait mon rêve, mais malheureusement je ne l’ai pas.

Vous n’aimez pas beaucoup le monde contemporain et Saint-Pétersbourg tel qu’il est aujourd’hui, portant votre regard plutôt vers le passé. Qu’est-ce qui vous gène le plus actuellement dans la vie artistique de votre ville et en Russie en général?
Ce qui me dérange plus particulièrement, c’est le fait qu’il y a des artistes, selon moi irresponsables qui, pour attirer l’attention du public, utilisent des tours un peu voyants, un peu clinquants, et parfois même des procédés interdis. Je ne considère pas les oeuvres faisant appel à la cruauté et à la violence comme art. Pour moi, un véritable artiste peut exprimer les mêmes émotions par les touches très fines, sans heurter son spectateur et de cette manière il obtient un effet encore plus intéressant.

Actuellement un art poétique, comme le vôtre, est plutôt rare en Russie, n’est-ce pas?
Ce serait arrogant de ma part de prétendre qu’il est ainsi, mais je pourrais quand même dire que ce que je fais constitue une alternativeà ce qui se fait, si l’on veut, en général, en Russie. Je ne participe pas à la parade d’artistes contemporains.

Vous avez exposé avec succès à Saint-Pétersbourg, mais aussi à l’étranger, aux Etats-Unis, en Angleterre, en France, en Israël, en Suisse et en Asie centrale. Quelles sont, selon vous, les raisons d’un tel accueil?
Avant je considérais que mon art n’était accessible qu’au cercle très étroit de mes amis. Actuellement, les personnes sensiblesà mon art sont un peu partout. Si je reçois un bon accueil, c’est peut-être parce que je dessine sincèrement, pas pour étonner ou provoquer. J’ai une attitude honnête envers mes personnages, je les aime bien et je les considère un peu comme mes enfants.

Votre travail correspond peut-être aussi à une certaine attente de la part du public, souvent perdu devant l’art contemporain?
Je manquerais de modestie si je répondais à cette question par l’affirmative. Certains artistes contemporains se prennent beaucoup trop au séreux et considèrent l’art comme un travail. Quand j’entends les artistes peintres dire «on va travailler», cela me fait rire, parce que moi, je sais ce que travailler vaut dire. Je garde plutôt une attitude légère face à ce que je fais et je ne me prends pas réellement au sérieux. Si je perdais cette légèreté, je cesserais, je pense, d’être artiste. Je ne peux pas d’ailleurs dessiner quand je suis de mauvaise humeur. Je ne peux le faire que quand je suis d’humeur égale, quand je me sens tout simplement heureux. Peut-être les sensations que j’éprouve sont-elles transmises au public, à mes «patients». Il se peut aussi que je n’aie pas vraiment trahi mon métier de médecin.

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