UN Special N° 652 Juin · June 2006 

Léopold Sédar Senghor

Léopold Sédar Senghor

Nicolas Emilien Rozeau, ONUG

Né en 1906 au Sénégal, Léopold Sédar Senghor surpasse par sa vision du monde toutes les limites de l’esprit et les barrières édifiées par les sociétés pour placer l’Homme au sommet du devenir de la nation. Les pieds posés sur la terre ferme de sa petite ville natale de Joal, l’homme regarde la planète vue du ciel. Est-ce là, l’apanage d’une destinée hors du commun?
Etre Président d’un pays requiert d’être élu par le peuple. Léopold Sédar Senghor fût élu Président de République du Sénégal le 5 septembre 1960. Pour être réélu plus de deux fois, il faut être soutenu et aimé par le peuple. Léopold Sédar Senghor le fût à quatre reprises (1963, 1968, 1973 et 1978). Il se démet de ses fonctions le 31 décembre 1980.
«Un homme épris de la vérité n’a besoin d’être ni poète, ni grand. Il est l’un et l’autre sans le chercher.» écrit Jules Renard. En l’an 2006, encore plus que par le passé, l’homme et la femme doivent être à la fois grands et à la fois poètes pour parler juste, entendre bien et agir vrai dans un monde de plus en plus hermétique à la vérité. Dans notre ère de la communication, du virtuel, de l’ingérence médiatisée et de l’iniquité, le monde aura de plus en plus besoin de hauts dignitaires épris de cette quête de la vérité pour prendre des décisions parfois difficiles au nom de tous et pour le bien de chacun.
Etre Poète demande l’apprentissage des vibrations de la danse et du chant, d’être au coeur des choses sous le soleil comme dans la tempête, d’appréhender l’existence et aller à sa rencontre sous toutes ses formes d’expressions, de couleurs et d’origines sans distinctions de styles ou de genres, de vivre la langue morte et de cultiver la langue vivante pour mieux la conquérir et tisser un lien entre les continents et les océans.
Au troisième millénaire, la poésie est devenue l’anathème d’un vocable sémantique de taxidermiste en mal de rimes et de romances. Dans les valises de la société, elle n’est qu’une forme d’expression étiquetée, sorte d’assemblage de mots labellisés fidèlement accrochés à l’histoire. Pourtant, composée de vérité, d’authenticité, de force et d’énergie, elle est ce Tout et ce Rien qui pousse l’Etre à se réaliser à travers sa métamorphose identitaire. Elle est un langage. Un langage du quotidien doublé d’une vision universelle. Elle est l’art parmi les arts, une bourrasque céleste défiant tous les sens de l’individu et lui offrant derrière les nuages de voir de près, tout en parlant loin. Sentir «la poésie» en toutes choses et en chacun est un mystère. Un mystère humain. Parler «poétique» est une énigme. Une énigme trop claire pour être vague. «La parole se fait poème»* devenant vers, proses, discours, action et Verbe.
Léopold Sédar Senghor au cours de sa vie a réuni en lui la grandeur et le symbolisme de la voix du Président et du Poète. L’homme comprit que l’avenir socio-économique de son pays passait par l’égalité et le partage des ressources, de l’éducation et du savoir. Et quoi de mieux et de plus puissant que «la poésie», Art suprême, pour délivrer son message. Utiliser la culture et agir en montrant l’exemple. Car c’est à travers l’action et l’exemple que le Père donne à chaque membre de sa famille. Pour le Président, la famille est le Sénégal. Pour le Poète, la famille est l’Homme. «(…) La dignité, une revendication éternelle de l´homme, de la femme et des peuples. Elle prend en ces temps, une dimension nouvelle. Le respect des Droits de l’homme est non seulement devenu une exigence personnelle et collective, mais il fait partie des conditions de la coopération internationale. Le droit de la femme à l’instruction est une nécessité absolue à son propre épanouissement comme au développement. La protection de l’enfant s’impose plus que jamais.»*
D’autre part, le Président Senghor démontre par son oeuvre que l’intelligence «économique et stratégique» est parfaitement compatible avec l’intelligence dite «émotionnelle» dans la gestion du pouvoir et des intérêts d’un pays. L’homme est d’abord un citoyen du monde. Sa conscience dans la recherche de l’amélioration des conditions de vie globale dicte sa conduite en premier lieu d’individu dont la responsabilité civique est de diriger un Etat. Pour ce faire, sa soif de pouvoir, son ambition personnelle, son éducation (Agrégation de grammaire en 1935) sont mises au service du Verbe, de sa patrie, de son peuple et de la civilisation universelle. Le Chef de l’Etat n’a pas utilisé son pouvoir pour mieux s’accaparer les choses, amasser des trésors, bâtir des places et des temples à son nom, remplir des comptes bancaires. Au contraire, il s’est retranché derrière ses acquis pour mieux servir à travers l’administration publique, les arts (Elu à l’Académie française en 1983) et la culture le respect de l’Autre, la valeur de travail et de création, l’importance de l’instruction et de l’éducation afin que chacun oeuvre au service de tous.
Dans les années soixante, Léopold Sédar Senghor offre au mot «Francophonie» apparu au début du siècle sa dimension internationale. A travers un dialogue riche, élaboré et à la portée de tous, le Poète Senghor a su se faire entendre, comprendre, et se faire comprendre et entendre: «(…) une autre revendication habite deux-tiers de l’humanité: celle d’une plus grande justice dans le partage des richesses. Certes, l’économie doit être gérée dans la rigueur et la vertu. Mais elle ne doit pas ignorer l’être humain, son génie, ses capacités, son mystère. Il est au coeur de toutes choses, de sa réalisation individuelle comme au développement de la communauté et de la nation. Gérer dans la rigueur ne doit cependant pas empêcher de réduire la misère et la pauvreté. Tout au long de mon action publique, mon seul objectif fut d’associer ces impératifs apparemment contradictoires mais en réalité très complémentaires. Solidarité et partage, justice et dignité: des mots qui claquent comme pour nous appeler tous à nos devoirs.»*
Bien sûr, il y a toujours les déçus, les réfractaires, les détracteurs… Le coeur de Léopold Sédar Senghor a imprimé de son empreinte l’éternité par sa conduite, son engagement et son respect de ce que l’on nomme aujourd’hui au sein des Nations Unies: «La diversité culturelle». N’avons-nous pas besoin au sens où l’entendait le Président-Poète de «fraternité » au sein des gouvernements, aux mains des grandes puissances, des organisations, des multinationales… Pour appliquer la justice et l’équité? «La poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du monde?»*

* Citations de Léopold Sédar Senghor

Bibliographie:

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