Léopold Sédar Senghor
Nicolas Emilien Rozeau, ONUG
Né en 1906
au Sénégal,
Léopold Sédar
Senghor surpasse par
sa vision du monde toutes les limites de l’esprit
et les barrières édifiées par les sociétés pour
placer l’Homme au sommet du devenir de la
nation. Les pieds posés sur la terre ferme de sa
petite ville natale de Joal, l’homme regarde la
planète vue du ciel. Est-ce là, l’apanage d’une
destinée hors du commun?
Etre Président d’un pays requiert d’être élu
par le peuple. Léopold Sédar Senghor fût élu
Président de République du Sénégal le 5 septembre
1960. Pour être réélu plus de deux fois,
il faut être soutenu et aimé par le peuple. Léopold
Sédar Senghor le fût à quatre reprises
(1963, 1968, 1973 et 1978). Il se démet de ses fonctions
le 31 décembre 1980.
«Un homme épris de la vérité n’a besoin d’être ni
poète, ni grand. Il est l’un et l’autre sans le chercher.» écrit Jules Renard. En l’an 2006, encore
plus que par le passé, l’homme et la femme doivent être à la fois grands et à la fois poètes pour
parler juste, entendre bien et agir vrai dans un
monde de plus en plus hermétique à la vérité.
Dans notre ère de la communication, du virtuel,
de l’ingérence médiatisée et de l’iniquité, le
monde aura de plus en plus besoin de hauts
dignitaires épris de cette quête de la vérité
pour prendre des décisions parfois difficiles au
nom de tous et pour le bien de chacun.
Etre Poète demande l’apprentissage des
vibrations de la danse et du chant, d’être au
coeur des choses sous le soleil comme dans la
tempête, d’appréhender l’existence et aller à sa
rencontre sous toutes ses formes d’expressions,
de couleurs et d’origines sans distinctions de
styles ou de genres, de vivre la langue morte et
de cultiver la langue vivante pour mieux la
conquérir et tisser un lien entre les continents
et les océans.
Au troisième millénaire, la
poésie est devenue l’anathème d’un
vocable sémantique de taxidermiste
en mal de rimes et de romances.
Dans les valises de la société, elle
n’est qu’une forme d’expression étiquetée,
sorte d’assemblage de mots
labellisés fidèlement accrochés à
l’histoire. Pourtant, composée de
vérité, d’authenticité, de force et
d’énergie, elle est ce Tout et ce Rien
qui pousse l’Etre à se réaliser à travers
sa métamorphose identitaire.
Elle est un langage. Un langage du
quotidien doublé d’une vision universelle.
Elle est l’art parmi les arts,
une bourrasque céleste défiant tous
les sens de l’individu et lui offrant
derrière les nuages de voir de près,
tout en parlant loin. Sentir «la
poésie» en toutes choses et en chacun
est un mystère. Un mystère
humain. Parler «poétique» est une énigme. Une énigme trop claire
pour être vague. «La parole se fait
poème»* devenant vers, proses,
discours, action et Verbe.
Léopold Sédar Senghor au cours
de sa vie a réuni en lui la grandeur et le symbolisme
de la voix du Président et du Poète.
L’homme comprit que l’avenir socio-économique
de son pays passait par l’égalité et le
partage des ressources, de l’éducation et du
savoir. Et quoi de mieux et de plus puissant
que «la poésie», Art suprême, pour délivrer
son message. Utiliser la culture et agir en
montrant l’exemple. Car c’est à travers l’action
et l’exemple que le Père donne à chaque
membre de sa famille. Pour le Président, la
famille est le Sénégal. Pour le Poète, la famille
est l’Homme. «(…) La dignité, une revendication éternelle de l´homme, de la femme et des
peuples. Elle prend en ces temps, une dimension
nouvelle. Le respect des Droits de l’homme est non
seulement devenu une exigence personnelle et
collective, mais il fait partie des conditions de la
coopération internationale. Le droit de la femme à l’instruction est une nécessité absolue à son
propre épanouissement comme au développement.
La protection de l’enfant s’impose plus que
jamais.»*
D’autre part, le Président Senghor
démontre par son oeuvre que l’intelligence «économique et stratégique» est parfaitement
compatible avec l’intelligence dite «émotionnelle» dans la gestion du pouvoir et des intérêts
d’un pays. L’homme est d’abord un
citoyen du monde. Sa conscience dans la
recherche de l’amélioration des conditions de
vie globale dicte sa conduite en premier lieu
d’individu dont la responsabilité civique est
de diriger un Etat. Pour ce faire, sa soif de pouvoir,
son ambition personnelle, son éducation
(Agrégation de grammaire en 1935) sont mises
au service du Verbe, de sa patrie, de son
peuple et de la civilisation universelle. Le
Chef de l’Etat n’a pas utilisé son pouvoir pour
mieux s’accaparer les choses, amasser des
trésors, bâtir des places et des temples à son
nom, remplir des comptes bancaires. Au
contraire, il s’est retranché derrière ses
acquis pour mieux servir à travers l’administration
publique, les arts (Elu à l’Académie
française en 1983) et la culture le respect de
l’Autre, la valeur de travail et de création,
l’importance de l’instruction et de l’éducation
afin que chacun oeuvre au service de tous.
Dans les années soixante, Léopold Sédar
Senghor offre au mot «Francophonie» apparu
au début du siècle sa dimension internationale.
A travers un dialogue riche, élaboré et à la
portée de tous, le Poète Senghor a su se faire
entendre, comprendre, et se faire comprendre
et entendre: «(…) une autre revendication
habite deux-tiers de l’humanité: celle d’une
plus grande justice dans le partage des richesses.
Certes, l’économie doit être gérée dans la rigueur
et la vertu. Mais elle ne doit pas ignorer l’être
humain, son génie, ses capacités, son mystère. Il
est au coeur de toutes choses, de sa réalisation
individuelle comme au développement de la communauté
et de la nation. Gérer dans la rigueur ne
doit cependant pas empêcher de réduire la misère
et la pauvreté. Tout au long de mon action
publique, mon seul objectif fut d’associer
ces impératifs apparemment contradictoires
mais en réalité très complémentaires.
Solidarité et partage, justice et dignité: des
mots qui claquent comme pour nous appeler
tous à nos devoirs.»*
Bien sûr, il y a toujours les déçus, les
réfractaires, les détracteurs… Le coeur
de Léopold Sédar Senghor a imprimé de
son empreinte l’éternité par sa conduite,
son engagement et son respect de ce que
l’on nomme aujourd’hui au sein des
Nations Unies: «La diversité culturelle».
N’avons-nous pas besoin au sens où l’entendait
le Président-Poète de «fraternité
» au sein des gouvernements, aux
mains des grandes puissances, des organisations,
des multinationales… Pour
appliquer la justice et l’équité? «La
poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait
l’espoir du monde?»*
* Citations de Léopold Sédar Senghor
Bibliographie:
- Chants d’ombre (poésie), Ed. du Seuil, Paris, 1945.
- Hosties noires (poésie), Ed. du Seuil, Paris, 1948.
- Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, précédé d’Orphée noir de J.P. Sartre, P.U.F., Paris, 1948.
- Chants pour Naett (poésie), Ed. Seghers, Paris, 1949.
- Repris dans Nocturnes sous le titre de Chants pour Signare.
- Ethiopiques (poésie), Ed. du Seuil, Paris, 1956.
- Nocturnes (poésie), Ed. du Seuil, Paris, 1961.
- Liberté 1: Négritude et humanisme (essai), Ed. du Seuil, Paris, 1964.
- Elégie des alizés poème avec une lithographie originale de Marc Chagall, Ed. du Seuil, Paris, 1969.
- Liberté 2: Nation et voie africaine du socialisme (essai), Ed. du Seuil, Paris, 1971. Lettres d’hivernage (poésie), Ed. du Seuil, Paris, 1973.
- Paroles (extraits de prose), Les N.E.A., Dakar, 1975.
- Liberté 3: Négritude et civilisation de l’universel (essai), Ed. du Seuil, Paris, 1977.
- Elégies majeures (poésie), suivi de Dialogue sur la Poésie francophone, Ed. du Seuil, Paris, 1979.
- La poésie de l’action (essai), Ed. Stock, Paris, 1980.
- Liberté 4: Socialisme et planification (essai), Ed. du Seuil, Paris, 1983.
- Le recueil intitulé Poème (Ed. du Seuil) comprend, depuis 1964, Chants d’ombre, Hosties noires.
- Ethiopiques et Nocturnes et Lettres d’hivernage, depuis 1973. Une édition spéciale à l’occasion de la réception de l’auteur à l’Académie française intègre Elégies majeures
- La poésie de l’action. Conversations avec Mohamed Aziza. Paris, Stock, 1980.
- Discours de remerciement et de réception à l’Académie française. Paris, Seuil, 1984.
- Black Ladies, photos Ommer Uwe (Jaguar) 1986.
- Ce que je crois: Négritude, francité, et civilisation de l’universel (Grasset) 1988.
- Oeuvre poétique, Coll. Points, Paris, avril 1990.
- Liberté 5: Le dialogue des cultures (Le Seuil) 1992.
- Léopold Sédar Senghor et la revue «Présence Africaine». Paris-Dakar, Présence Africaine, 1996.
- La Belle Histoire de Leuk-le-Lièvre (en
collaboration avec Abdoulaye Sadji).
Paris, Hachette, 1953. Conçu pour servir
de livre de lecture au niveau du coursélémentaire des écoles d’Afrique noire,
le livre a été repris sous forme de bande
dessinée (illustrateur: Marcel Jeanjean)
par les Nouvelles Editions Africaines
puis par les NEA du Sénégal (2003).
