Quand un projet devient une aventure humaine:
La Porte des Cultures
Christian David, ONUG
Aux détours des couloirs du Palais des Nations, il peut vous arriver de
croiser et de parler avec des collègues dont vous ignorez tout ou
presque… Quelques surprises de taille peuvent se produire si un jour
vous décidez de faire plus ample connaissance.
Sacha, grand jeune homme, la trentaine, est huissier au Palais. Qui pourrait
se douter que, derrière l’allure désinvolte et le sourire quasi-permanent, se
cache l’initiateur d’un projet dont la dimension humaine et la portée symbolique
laisseront peut être une trace dans l’histoire.
Crèche de l’Unesco à Paris 1976: Sacha, né quatre ans plus tôt dans le Monténégro,
s’amuse avec des gens d’une même race: des enfants.
Quelques années plus tard en 1992, il retourne à l’Unesco pour travailler
comme réceptionniste: il voit arriver des gens de tous les pays derrière cette
entrée matérialisée par une grande porte de verre. En septembre 2000, il
rejoindra ensuite Genève pour travailler au Palais des Nations.
Sacha, parle-moi de ton parcours:
Mon parcours Onusien a débuté au siège de l’Unesco en 1992. J’y suis resté jusqu’en
juin 2000 et en septembre j’ai intégré le service des messagers de
l’UNOG. Mais en fait, je peux dire que ma carrière internationale a débuté à
la crèche de l’Unesco, lorsque j’avais 4 ans.
Grâce à la vie professionnelle de mon père, j’ai eu la chance d’être plongé dès
mon enfance dans cet univers international, un milieu qui a pour mission de
défendre les valeurs universelles. Mon père, journaliste de formation et directeur
de l’Information dans différentes agences des Nations Unies, organisait
des concerts de charité dans le but de récolter des fonds pour différentes
causes humanitaires. Il faisait appel à de grandes personnalités, artistes ou
hommes politiques, pour véhiculer plus facilement les idéaux et les valeurs
du système des Nations Unies. J’ai donc toujours eu la chance de côtoyer des
personnes passionnantes dont le talent a servi les plus nobles causes. C’est ainsi que dès mon plus jeune âge, mes parents m’ont transmis une éducation
humanitaire et m’ont ouvert l’esprit sur la beauté de la diversité de ce monde.
Tu as été choqué par les événements dans ton pays d’origine?
Avec de telles valeurs, il m’était impossible d’accepter les abominations qui
ont été commises, notamment dans mon pays et au Rwanda. Je me suis plongé
dans une profonde réflexion pour essayer de comprendre quelle raison
pouvait susciter une telle haine et pousser les êtres humains à commettre l’impensable.
La différence culturelle, l’absence totale de tolérance et de respect
de la liberté d’autrui sont, selon moi, les causes principales qui amènent les
différentes ethnies à se détruire. Je pense au contraire que différentes cultures
peuvent s’enrichir mutuellement. Notre devoir est donc de conjuguer nos
efforts pour que toutes, sans exception, continuent à exister car elles constituent
le patrimoine de l’humanité.
Comment est née cette idée d’oeuvre d’art pour véhiculer ton
message?
L’idée de ce projet est née depuis de nombreuses années. Elle a débuté
lorsque j’ai commencé à comprendre l’histoire de mes parents: mon père est
juif yougoslave, originaire de Belgrade, et ma mère est allemande protestante.
Ils ont tous les deux connu l’horreur de la Deuxième Guerre mondiale, souffrant
chacun sous une bannière différente. Leur union est un bel exemple qui
m’a montré que l’on peut vaincre la haine et qu’il ne faut surtout pas transmettre
les ressentiments aux générations futures.
L’idée de matérialiser un tel symbole à travers une oeuvre d’art s’est imposée.
L’art possède un langage universel. Lorsqu’il est perçu, le message artistique
est débarrassé du mensonge, des compromissions et des arrières pensées malsaines.
Seule une oeuvre d’art peut permettre de faire passer le message que
les quelque 6000 communautés culturelles représentent la richesse et l’héritage
de notre humanité.
Pourquoi une porte?
Un maelström d’images se sont bousculées dans ma tête: la porte en verre de
l’UNESCO, l’amitié entre les ambassadeurs israéliens et palestiniens qui discutaient
devant moi, une crèche multiraciale, des concerts humanitaires où
des musiciens de peuples en guerre jouaient ensemble… Et parallèlement un
décalage important entre les discours et la réalité, les actualités désolantes,
les populations et les enfants qui meurent…
C’est en répétant sans cesse que la base du respect est «l’ouverture
d’esprit sur la différence culturelle» qu’une porte m’a semblé le symbole
le plus évident pour symboliser la fonction d’ouverture vers
autrui. Ainsi, l’esprit de l’homme pourrait s’ouvrir sur la différence
culturelle qui stimule le dynamisme et le mélange tout en enrichissant
des connaissances.
Le message selon lequel une telle diversité doit alimenter et nourrir
l’humanité devient évident si chacun est prêt à franchir la porte de
ses préjugés, de son égoïsme et parfois même de son histoire.
Tu es un peu idéaliste?
L’idéalisme est-il une utopie? Le réalisme peut-il triompher
et les générations futures auraient-elles l’intelligence de
reconstruire un monde meilleur? Je le crois profondément.
Où et quand as-tu rencontré le sculpteur de cette future
oeuvre?
Igor Ustinov et moi, nous nous connaissons depuis presque toujours,
nos pères étaient de grands amis depuis 1968, lorsque Sir Peter Ustinov
a été nommé Ambassadeur de Bonne Volonté de l’UNICEF.
En novembre 2000, à Genève, j’en ai parlé pour la première fois à Igor
et il a tout de suite compris et ressenti profondément ce message: il m’a proposé
un dessin figurant le monde:une porte en bronze, de cinq mètres de haut
et 20 serrures représentant les cultures, des colombes sortant des serrures…
Notre aventure commune a commencé.
Son génie dans la sculpture
m’a toujours plu et son imagination
m’a impressionné.
Quelques années auparavant, mon
père, Léon Davico, lui avait demandé
de créer une sculpture de petite taille
avec une forte symbolique pour l’offrirà des personnalités invitées au
concert «Musique pour la Paix» que
mon père et moi avions organisé à
l’UNESCO, le 14 novembre 1999, célébrant
l’entrée dans le troisième millénaire.
L’imagination d’Igor Ustinov
nous a éblouis. Le Relais Témoins de
la Paix, oeuvre en bronze produite à 100
exemplaires, représentait la transmission
des valeurs entre un adulte et un
enfant. Ce message a réellement été
transmis puisque nous poursuivons
tous les deux la volonté de nos pères,
un peu comme un héritage humanitaire.
De plus, l’un des ces Relais sera la
pièce maîtresse de La Porte des
Cultures car il servira de poignée et
sera soudé à la porte. J’espère que mon
fils prendra lui aussi, un jour, le relais.
Combien de personnes sont
impliquées dans ce projet?
Une centaine de personnes sont
déjà impliquées dans ce projet. Mes
collègues de l’ONUG m’ont aidé dans la construction de ce projet: mon ami Nicolas Emilien Rozeau m’a fait l’honneur
d’écrire mon texte d’introduction sous forme de poème, mon ami Alexandre
Da-Silva a fait le travail incroyable de mettre en valeur l’image de La Porte des
Cultures en 3D, et mon ami d’enfance Nicolas Russo a créé le plan des fondations
du socle pour le parc Atmejdan, d’après le croquis d’Igor.
Il y a aussi des personnalités qui m’ont fait confiance et m’ont soutenu dès le
début. Grâce à leur aide, j’ai pu amener ce projet à ce jour car leurs soutiens
donnent encore plus de crédibilité à la symbolique de La Porte des Cultures et
m’apportent une énergie supplémentaire.
Les deux derniers soutiens me sont venus de Madame Lousie Arbour, Haut-Commissaire
aux Droits de l’Homme, et de Monsieur Shashi Tharoor, Secrétaire général
adjoint à la communication et à l’information.
C’est pour toutes ces rencontres et soutiens que j’aime dire que ce projet s’est
transformé en une grande aventure humaine.

La sculpture sera exposée à Sarajevo, pourquoi pas à Genève?
J’ai d’abord présenté ce concept à la Ville de Genève, il y a 6 ans, envisageant
comme emplacement la Place des Nations, puis j’ai abandonné. En revanche,
les autorités de Sarajevo M. Denis Zvizdic, Premier ministre du Canton de
Sarajevo, Madame Borovac, Maire de la Ville de Sarajevo et M. Resic Préfet
de la Vieille Ville, ont immédiatement adhéré à la symbolique de l’oeuvre
monumentale. Le parc Atmejdan est le plus vieux parc de la ville et a été choisi
pour accueillir La Porte des Cultures. Ce parc est situé à proximité du pont
Latin où fut assassiné l’Archiduc François Ferdinand en 1914. Les visiteurs de
Sarajevo qui emprunteront l’axe principal pourront ainsi voir en permanence
La Porte des Cultures et lire le message qui s’en dégage.
Qui participe au financement?
Pour le moment je finance moi-même les différents frais générés: le
site internet (www.laportedescultures.org), les voyages, hôtel…, etc.
Le financement lourd se fera par des sponsors. Madame Doris Neuenschwander,
Fondatrice et Présidente du Club UNESCO Genève et son équipe formidable
ainsi que Monsieur Boris Vukobrat, un ardent défenseur de la paix, Président de
la Fondation pour la paix et la gestion des crises. Tous s’impliquent dans la mise
en oeuvre du projet et m’offrent la possibilité d’être mes supports principaux pour
la mise en place de l’événement à Sarajevo. Leur engouement autour de ce projet
m’honore.
Le travail est-il commencé, comment allez vous vous organiser?
Non pas encore. Igor commencera dans trois mois dans une fonderie de métal à
Paris, puis continuera une partie de l’oeuvre à Lausanne et une autre à Sarajevo.
La société de production genevoise, Free Studios, filmera la création et l’évolution
de l’oeuvre jusqu’à l’inauguration à Sarajevo.
La logistique se met en place: les plaques de bronze seront acheminées de
l’Allemagne vers Paris.
L’inauguration est prévue pour?
L’inauguration à Sarajevo est prévue le 21 mai 2007. L’Unesco a proclamé le 21 mai
«Journée Mondiale de la Diversité Culturelle». J’ai donc saisi le lien en choisissant
cette date.
J’ai demandé à Barbara Hendricks d’être la marraine de l’événement car elle a eu
le courage d’aller à Sarajevo pour chanter pendant la guerre. Chico, fondateur des
Gypsies Kings, Artiste de l’Unesco pour la Paix, Bernard Kouchner, Ivry Gitlis,
Ambassadeur de Bonne Volonté de l’Unesco, l’Orchestre Philarmonique de Sarajevo
et d’autres personnes encore viendront se joindre à cet événement.
A l’inauguration, je remettrai 80 clefs, sculptées par Igor, aux personnes qui m’ont
aidé et qui se sont impliquées dès le début de l’aventure. De cette manière, nous
pourrons ouvrir symboliquement La Porte des Cultures. Ces clefs auront le rôle
absolu d’ouvrir les innombrables serrures et de ne jamais les refermer.
Qu’attends-tu de la suite?
Impliquer la jeunesse de Sarajevo. Ce concept donne l’occasion, aux jeunes
de Bosnie-Herzégovine d’être les acteurs principaux dans la mise en oeuvre
de La Porte des Cultures et de renforcer les liens entre les trois différentes
communautés de Bosnie. Une équipe de 20 jeunes volontaires est déjà en
place. Mon but est d’attirer l’attention sur le fait que mon pays d’origine,
exsangue après cette guerre, est capable de surmonter les haines latentes et
de retisser des liens étroits malgré la différence de culture entre les différents
pays qui formaient anciennement la Yougoslavie de ma naissance.
J’envisage évidemment que ce message comme une opportunité de partage
d’un message simple et fort qui traverse les frontières et fasse réfléchir tous
les différents peuples de cette petite planète…
De quoi as-tu besoin maintenant?
J’ai besoin de partenaires financiers, j’ai déjà établi des contacts avec différentes
sociétés susceptibles de financer le projet mais je n’ai encore aucune
réponse concrète pour le moment. Tous ceux qui sont prêts à retrousser leurs
manches pour m’aider seront également les bienvenus. J’ai besoin de partager
cette conviction profonde avec un maximum de personnes. J’aimerais que cette
oeuvre monumentale devienne un nouveau symbole en redonnant aux identités
culturelles leur vraie signification: celle du partage et de la construction sans
heurts, d’une identité commune, l’identité humaine.
