UN Special N° 651 Mai · May 2006 

Chapitre 2: Le premier voyage

Les chevaliers du millénaire

Jean Michel Jakobowicz, ONUG

Julie a tellement peur qu’elle garde les yeux bien fermés. «Tiens, c’est bizarre comme il fait chaud tout à coup, se dit-elle. On dirait presque un bain de vapeur tellement la chaleur est humide. Le thermostat de la machine a dû se dérégler. J’avais raison, elle n’est vraiment pas au point. Une autre chose bizarre, c’est cette odeur… Ça sent comme la poubelle à la maison. Pourtant le CERN avait l’air tellement propre. Bon, à trois j’ouvre les yeux!»
— Eh! Les gars, vous avez vu, ça a marché, s’écrie Pablo! On est arrivé à destination!
Julie ouvre les yeux mais une lumière aveuglante l’oblige à les refermer immédiatement. Finalement après un effort d’accommodation, elle découvre devant elle… Un immense tas d’ordures. On dirait une montagne tellement il y en a. Et ça sent encore plus mauvais les yeux ouverts.
— C’est ça que tu appelles notre destination? Demande Leïla.
— C’est l’endroit qui était indiqué sur le message que nous avons reçu sur Internet! Lui répond Pablo.
— Tu es certaine de ne pas t’être trompée? Poursuit Leïla en s’adressant à Kaïnda.
— J’ai introduit les renseignements qui m’ont été donnés, répond cette dernière ennuyée.
— Vous croyez vraiment qu’il y a des gens qui habitent par ici? Demande Julie.
— Ça sent tellement mauvais et en plus de ça, ce n’est vraiment pas très bon pour la santé de vivre à côté des tas d’ordures.
— Regardez par là, dit Shibao, en désignant un endroit vers la gauche.
Tous tournent la tête dans la direction indiquée et quelle n’est pas leur surprise de voir au milieu de ces ordures des enfants. Ils sont une dizaine avec de vieux sacs poubelles déchirés.
Ils fouillent pieds nus ce monceau d’immondices. Avec précaution, pour ne pas s’enliser dans ces ordures, les cinq frères et soeurs se dirigent vers le petit groupe, les enfants ne les ont pas encore remarqués. A quelques mètres, l’un d’entre eux lève la tête et appelle ses camarades. Visiblement, ils ont l’air totalement paniqué.
— Est-ce que l’un d’entre vous connaîtrait Lulu par hasard? Demande Pablo. Pas de réponse!
— N’ayez pas peur, nous sommes là pour vous aider! Ajoute Julie.
L’une des petites filles dont le visage et les mains sont couverts de crasse s’approche timidement de Julie et elle la prend par la manche. Elle l’entraîne en dehors du tas d’ordures en serrant tout contre elle son sac déchiré comme s’il contenait des trésors. Sans un mot le groupe la suit. Les autres enfants ferment la marche. Ils sont eux aussi couverts de crasse et leurs vêtements sont en lambeaux. Ils marchent un moment le long de cette colline d’ordures avant de déboucher sur une vision inattendue.
Devant eux s’étend un village étrange. Tout y est: les rues, la place, les maisons et même un petit terrain de jeu. La seule chose qui manque, ce sont les murs et les toits de tous ces édifices. Tout le village a été construit avec des morceaux de carton mis côte à côte. Bien sûr du dehors on voit tout ce qui se passe chez les gens. On voit les meubles, les lits, les tables et chaises, tout un bric-à-brac visiblement récupéré sur les tas d’ordures voisins. Aucun des cinq enfants n’ose parler. Le tableau est vraiment trop incroyable.
La petite fille les emmène devant une de ces «maisons» puis elle s’en va en courant. Dans le lit que l’on voit de l’extérieur une vieille dame est couchée. Trois petits enfants jouent à côté d’elle.
Ils sont là tous les cinq, se sentant un peu gênés, devant cette porte qui n’en est pas une. Beaucoup des enfants du village se sont joints à eux. Ils ont l’air tous aussi pauvres. La plupart sont pieds nus.
— Pardon, Madame, finit par dire Julie, est-ce que vous connaissez Lulu? La vieille dame se retourne dans son lit. Son visage est très pâle. Elle est très maigre.
— Lulu n’est pas encore rentrée, dit-elle d’une voix faible, mais elle ne va pas tarder à arriver.
— Qu’est-ce qu’on fait? Demande Julie.
— Que veux-tu faire, répond Shibao, sinon attendre.
Personne n’a envie de parler. Ce qu’ils ont devant eux les met mal à l’aise. Tant de pauvreté, aucun d’entre eux n’aurait pu imaginer qu’il existait dans le monde des personnes aussi démunies que les habitants de ce bidonville.
L’attente se prolonge. Les enfants, surtout des tout-petits, sont de plus en plus nombreux à les entourer. Certains osent même s’approcher d’eux et tirer sur leurs vêtements comme pour vérifier qu’ils sont bien vrais. Tout à coup, la foule des gosses s’écarte.
Un murmure court parmi les enfants: «Lulu». Quand ils se retournent, les cinq enfants ont devant eux une fille de leur âge, comme les autres elle est famélique et ses vêtements sont en lambeaux.
— C’est toi Lulu? Demande Pablo.
— Oui c’est moi, dit-elle d’une voix forte pour sa corpulence. Elle a l’air très fragile, mais dans ses yeux brille une volonté incroyable.
— C’est à nous que tu as envoyé un message pour demander de l’aide! Dit Kaïnda. Lulu la regarde un instant. Elle paraît tout d’abord surprise puis visiblement déçue.
— Mais vous n’êtes que des enfants! Je ne vois pas en quoi vous pouvez nous aider! Julie pense à ce moment-là qu’elle a sans doute raison, elle ne voit pas ce qu’ils peuvent faire devant tant de misère.
— Mais enfin c’est gentil d’être venus! Ajoute-t-elle.
Puis elle fait mine de rentrer chez elle.
— Attends une minute, dit Shibao, peut-être pouvons-nous effectivement faire quelque chose. Lulu réfléchit un moment puis elle hausse les épaules.
— Je ne vois vraiment pas ce que vous pourriez faire. J’espérais que mon message atteindrait quelqu’un avec beaucoup d’argent et qui pourrait nous venir en aide.
— Nous n’avons pas beaucoup d‘argent, dit Kaïnda, mais on a pas mal d’idées.
— Ce dont nous avons besoin, ce ne sont pas des idées, poursuit la petite Lulu, c’est de l’argent. Ce ne sont pas les idées qui vont soigner ma grand-mère, ni qui vont donner à manger à mes frères.
— Mais ta maman travaille? Lui demandeJulie.
— Elle travaille, mais avec ce qu’elle gagne, une fois qu’elle a payé le transport pour se rendre en ville et tous les autres frais, il ne nous reste presque rien. D’ailleurs, moi aussi je travaille, je suis commerçante, ajoute fièrement Lulu.
— Et qu’est-ce que tu vends? Lui demande Leïla.
— Je vends des lacets. Ce n’est pas toujours facile. Les gens ont de moins en moins de lacets à leurs chaussures.
— Tu en vends beaucoup? Lui demande Pablo.
— Pas mal, trois aux quatre paires par semaine, cela me rapporte au moins deux dollars.
Tout à coup Lulu s’interrompt. Son regard fixe un endroit au bout de la rue.
Les autres enfants se retournent et se mettent à hurler et partent en courant.
— Qu’est-ce qui se passe? Lui demande Shibao.
— Partez, répond Lulu d’une voix sourde, ce ne sont pas vos affaires.
Les cinq tournent la tête en direction du point fixé par Lulu. Au bout de la rue, quatre malabars portant des battes de base-ball s’approchent de la maison de Lulu. La rue est vide, ces types n’inspirent vraiment pas confiance, pourtant Lulu ne bouge pas. Les quatre hommes s’approchent d’eux puis brutalement celui qui semble le chef dit:
— Tu as l’argent?
— Non, répond Lulu d’une voix qui essaie d’être ferme, mais j’espère qu’à la fin de la semaine…
— Tu as déjà dit ça la semaine dernière, reprend la brute. Si l’argent n’est pas là en fin de journée, toi et les tiens vous décampez!
Les enfants sont prêts à intervenir. Cinq enfants contre les quatre gros bras, la partie n’est pas perdue d’avance. Il faut dire que non seulement Shibao est un expert en aïkido mais les autres sont loin d’être mauvais. Depuis plusieurs années, ils pratiquent tous ensemble cet art martial des plus sophistiqués qui utilisent la force de l’autre pour se défendre. Mais ce qui emporte leur décision, c’est le regard suppliant de Lulu, elle demande de ne rien faire. Elle a sûrement raison car, une fois les cinq enfants partis, les gros bras risqueraient de se venger sur elle et sa famille. Juste pour s’amuser en partant, l’un des costauds donne un grand coup de sa batte de base-ball sur le mur en carton de la maison de Lulu. Le mur tombe dans un grand bruit, cassant par la même occasion un petit sous-verre qui se trouvait sur une table.

A suivre.

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