Chapitre 2: Le premier voyage
Les chevaliers du millénaire
Jean Michel Jakobowicz, ONUG
Julie a tellement peur qu’elle garde
les yeux bien fermés. «Tiens, c’est
bizarre comme il fait chaud tout à
coup, se dit-elle. On dirait presque
un bain de vapeur tellement la chaleur est
humide. Le thermostat de la machine a dû
se dérégler. J’avais raison, elle n’est vraiment
pas au point. Une autre chose bizarre,
c’est cette odeur… Ça sent comme la
poubelle à la maison. Pourtant le CERN
avait l’air tellement propre. Bon, à trois
j’ouvre les yeux!»
— Eh! Les gars, vous avez vu, ça a marché,
s’écrie Pablo! On est arrivé à destination!
Julie ouvre les yeux mais une lumière
aveuglante l’oblige à les refermer immédiatement.
Finalement après un effort d’accommodation,
elle découvre devant elle… Un
immense tas d’ordures. On dirait une montagne
tellement il y en a. Et ça sent encore
plus mauvais les yeux ouverts.
— C’est ça que tu appelles notre destination?
Demande Leïla.
— C’est l’endroit qui était indiqué sur le message
que nous avons reçu sur Internet! Lui répond Pablo.
— Tu es certaine de ne pas t’être trompée?
Poursuit Leïla en s’adressant à Kaïnda.
— J’ai introduit les renseignements qui m’ont
été donnés, répond cette dernière ennuyée.
— Vous croyez vraiment qu’il y a des gens qui
habitent par ici? Demande Julie.
— Ça sent tellement mauvais et en plus de ça,
ce n’est vraiment pas très bon pour la santé de
vivre à côté des tas d’ordures.
— Regardez par là, dit Shibao, en désignant un
endroit vers la gauche.
Tous tournent la tête dans la direction indiquée
et quelle n’est pas leur surprise de voir au
milieu de ces ordures des enfants. Ils sont une
dizaine avec de vieux sacs poubelles déchirés.
Ils fouillent pieds nus ce monceau d’immondices.
Avec précaution, pour ne pas s’enliser dans ces
ordures, les cinq frères et soeurs se dirigent vers le
petit groupe, les enfants ne les ont pas encore
remarqués. A quelques mètres, l’un d’entre eux
lève la tête et appelle ses camarades. Visiblement,
ils ont l’air totalement paniqué.
— Est-ce que l’un d’entre vous connaîtrait Lulu
par hasard? Demande Pablo. Pas de réponse!
— N’ayez pas peur, nous sommes là pour vous
aider! Ajoute Julie.
L’une des petites filles dont le visage et les
mains sont couverts de crasse s’approche timidement
de Julie et elle la prend par la manche.
Elle l’entraîne en dehors du tas d’ordures en
serrant tout contre elle son sac déchiré comme
s’il contenait des trésors. Sans un mot le groupe
la suit. Les autres enfants ferment la marche. Ils
sont eux aussi couverts de crasse et leurs vêtements
sont en lambeaux. Ils marchent un
moment le long de cette colline d’ordures avant
de déboucher sur une vision inattendue.
Devant eux s’étend un village étrange. Tout y est:
les rues, la place, les maisons et même un petit terrain
de jeu. La seule chose qui manque, ce sont les
murs et les toits de tous ces édifices. Tout le village
a été construit avec des morceaux de carton mis
côte à côte. Bien sûr du dehors on voit tout ce qui
se passe chez les gens. On voit les meubles, les lits,
les tables et chaises, tout un bric-à-brac visiblement
récupéré sur les tas d’ordures voisins. Aucun
des cinq enfants n’ose parler. Le tableau est vraiment
trop incroyable.
La petite fille les emmène devant une de ces «maisons» puis elle s’en va en courant. Dans le
lit que l’on voit de l’extérieur une vieille dame
est couchée. Trois petits enfants jouent à côté
d’elle.
Ils sont là tous les cinq, se sentant un peu
gênés, devant cette porte qui n’en est pas une.
Beaucoup des enfants du village se sont joints à eux. Ils ont l’air tous aussi pauvres. La plupart
sont pieds nus.
— Pardon, Madame, finit par dire Julie, est-ce
que vous connaissez Lulu? La vieille dame se
retourne dans son lit. Son visage est très pâle.
Elle est très maigre.
— Lulu n’est pas encore rentrée, dit-elle d’une
voix faible, mais elle ne va pas tarder à arriver.
— Qu’est-ce qu’on fait? Demande Julie.
— Que veux-tu faire, répond Shibao, sinon
attendre.
Personne n’a envie de parler. Ce qu’ils ont
devant eux les met mal à l’aise. Tant de pauvreté,
aucun d’entre eux n’aurait pu imaginer qu’il existait
dans le monde des personnes aussi démunies
que les habitants de ce bidonville.
L’attente se prolonge. Les enfants, surtout
des tout-petits, sont de plus en plus nombreux à les entourer. Certains osent même
s’approcher d’eux et tirer sur leurs vêtements
comme pour vérifier qu’ils sont bien
vrais. Tout à coup, la foule des gosses s’écarte.
Un murmure court parmi les enfants: «Lulu». Quand ils se retournent, les cinq
enfants ont devant eux une fille de leur âge,
comme les autres elle est famélique et ses
vêtements sont en lambeaux.
— C’est toi Lulu? Demande Pablo.
— Oui c’est moi, dit-elle d’une voix forte pour sa
corpulence. Elle a l’air très fragile, mais dans
ses yeux brille une volonté incroyable.
— C’est à nous que tu as envoyé un message
pour demander de l’aide! Dit Kaïnda. Lulu la
regarde un instant. Elle paraît tout d’abord surprise
puis visiblement déçue.
— Mais vous n’êtes que des enfants! Je ne vois
pas en quoi vous pouvez nous aider! Julie
pense à ce moment-là qu’elle a sans doute raison,
elle ne voit pas ce qu’ils peuvent faire
devant tant de misère.
— Mais enfin c’est gentil d’être venus! Ajoute-t-elle.
Puis elle fait mine de rentrer chez elle.
— Attends une minute, dit Shibao, peut-être
pouvons-nous effectivement faire quelque
chose. Lulu réfléchit un moment puis elle hausse
les épaules.
— Je ne vois vraiment pas ce que vous pourriez
faire. J’espérais que mon message atteindrait
quelqu’un avec beaucoup d’argent et qui pourrait
nous venir en aide.
— Nous n’avons pas beaucoup d‘argent, dit
Kaïnda, mais on a pas mal d’idées.
— Ce dont nous avons besoin, ce ne sont pas des
idées, poursuit la petite Lulu, c’est de l’argent. Ce ne
sont pas les idées qui vont soigner ma grand-mère,
ni qui vont donner à manger à mes frères.
— Mais ta maman travaille? Lui
demandeJulie.
— Elle travaille, mais avec ce qu’elle gagne, une
fois qu’elle a payé le transport pour se rendre
en ville et tous les autres frais, il ne nous reste
presque rien. D’ailleurs, moi aussi je travaille,
je suis commerçante, ajoute fièrement Lulu.
— Et qu’est-ce que tu vends? Lui demande
Leïla.
— Je vends des lacets. Ce n’est pas toujours facile.
Les gens ont de moins en moins de lacets à
leurs chaussures.
— Tu en vends beaucoup? Lui demande Pablo.
— Pas mal, trois aux quatre paires par semaine,
cela me rapporte au moins deux dollars.
Tout à coup Lulu s’interrompt. Son
regard fixe un endroit au bout de la rue.
Les autres enfants se retournent et se
mettent à hurler et partent en courant.
— Qu’est-ce qui se passe? Lui demande Shibao.
— Partez, répond Lulu d’une voix sourde, ce ne
sont pas vos affaires.
Les cinq tournent la tête en direction du
point fixé par Lulu. Au bout de la rue, quatre
malabars portant des battes de base-ball
s’approchent de la maison de Lulu. La rue
est vide, ces types n’inspirent vraiment pas
confiance, pourtant Lulu ne bouge pas. Les
quatre hommes s’approchent d’eux puis brutalement
celui qui semble le chef dit:
— Tu as l’argent?
— Non, répond Lulu d’une voix qui essaie d’être
ferme, mais j’espère qu’à la fin de la semaine…
— Tu as déjà dit ça la semaine dernière,
reprend la brute. Si l’argent n’est pas là en fin
de journée, toi et les tiens vous décampez!
Les enfants sont prêts à intervenir. Cinq
enfants contre les quatre gros bras, la partie
n’est pas perdue d’avance. Il faut dire
que non seulement Shibao est un expert
en aïkido mais les autres sont loin d’être
mauvais. Depuis plusieurs années, ils pratiquent
tous ensemble cet art martial des
plus sophistiqués qui utilisent la force de
l’autre pour se défendre. Mais ce qui
emporte leur décision, c’est le regard suppliant
de Lulu, elle demande de ne rien
faire. Elle a sûrement raison car, une fois
les cinq enfants partis, les gros bras risqueraient
de se venger sur elle et sa famille.
Juste pour s’amuser en partant, l’un
des costauds donne un grand coup de sa
batte de base-ball sur le mur en carton de
la maison de Lulu. Le mur tombe dans un
grand bruit, cassant par la même occasion
un petit sous-verre qui se trouvait sur une
table.
A suivre.
