
Interview avec une ex-fumeuse.
Par Jean Michel Jakobowicz
Fumer à 14 ans!
Quand avez-vous commencé à fumer ?
J’ai commencé à fumer à l’âge de 14 ans. C’était avec les copains et les
copines et je faisais mes premières expériences avec le mélange tabac et
cannabis. Très vite la drogue a cessé de m’intéresser mais par contre le
tabac est resté.
Est-ce que vos parents étaient au courant ?
Au début non! Ce n’est que vers 16 ans que j’ai commencé de temps en
temps à fumer à la maison.
Et quelle a été leur réaction ?
Comme l’ami de ma mère fumait, cela n’a pas provoqué de réactions trop vives.
Combien fumiez-vous de cigarettes par jour à cette époque-là ?
Environ un paquet par semaine.
Et qu’est-ce qui vous poussait à fumer ?
Durant mon adolescence, c’est essentiellement les copains. Enfin, je crois.
Etait-ce par mimétisme, par souci d’intégration au groupe, ou peut-être de
ne pas me singulariser? Allez savoir! Une chose est sûre, le tabac est entré
en moi et est devenu rapidement mon quotidien. Vers l’âge de 17-18 ans, je
fumais je crois un paquet par jour. À l’âge de 21 ans, je travaillais sur des
projets, très mobilisants et stressants, et j’en étais arrivée à deux paquets
par jour.
Est-ce que cela vous inquiétait ?
Pas du tout. Comme nombre d’adolescents, je ne me sentais pas concernée par
les dangers du tabac. Les autres risquaient leur vie, pas moi. D’ailleurs je faisais
énormément de sport et le tabac ne m’empêchait pas d’avoir de très bons
résultats sportifs. A l’époque, mes capacités respiratoires dépassaient très fortement
la moyenne. Je n’avais absolument aucun problème de santé.
Est-ce que vous vous sentiez dépendante ?
Au début pas du tout. C’était du plaisir à l’état pur. Car fumer, il faut le dire,était un plaisir. Ce n’est que vers l’âge de 25 ans, que je me suis rendu compte
que j’étais devenue totalement dépendante du tabac. Cela me paraissait
impossible d’arrêter. Et d’ailleurs, je n’en avais absolument pas envie.
Qu’est-ce que la dépendance pour vous ?
C’est le fait que progressivement le plaisir est remplacé par l’obligation.
Mon corps, mon esprit avaient besoin de la cigarette. Tout se faisait
indépendamment de ma volonté. Le geste de fumer, la présence
de la cigarette, tous cela faisaient partie de mon univers, de mon environnement,
d’un quotidien qu’il me paraissait difficile de changer,
mais que je n’avais je crois pas vraiment envie de changer. Car, si certaines
cigarettes étaient de la dépendance, beaucoup restaient
encore du plaisir.
Est-ce que vous avez essayé d’arrêter ?
Jusqu’à ce que je sois enceinte de mon premier enfant, je n’ai jamais
essayé d’arrêter. Je n’en voyais pas l’utilité. Enceinte, j’ai ralenti très
fortement ma consommation de cigarettes, à la limite de m’arrêter.
Mais après la naissance de mes enfants, j’ai repris mes habitudes
avec des hauts et des bas. J’essayais malgré tout de respecter certaines
règles telles que ne jamais fumer dans le bureau ou dans la
maison. Mais lorsque les pressions du travail étaient trop fortes, ou
lorsque j’étais en soirée, je reprenais mes anciennes habitudes et
fumais jusqu’à un paquet par jour.
Il y a de deux ans, vous avez malgré tout arrêté de fumer.
Pourquoi ?
Il y a eu deux facteurs déterminants. Le premier, et cela peut paraîtreétrange, a été un poster fait par l’OMS pour l’une de ses campagnes
antitabac. Il s’agissait d’un corps humain avec l’impact qu’a la fumée
sur les différentes parties de ce corps: au niveau des yeux, de la
bouche, de la gorge, des poumons, des mains, de la peau et ainsi de
suite. Mais ce qui a été sûrement beaucoup plus déterminant c’est le
jour où j’ai vu mon fils alors âgé de neuf ans qui avait trouvé mes cigarettes
et qui s’était amusé à en mettre plusieurs dans sa bouche, dans
les oreilles, un peu partout et qui s’est exclamé: «Tu vois maman, moi
aussi je fume! » C’était comme si je recevais un seau d’eau glacé sur
la tête. Je me suis rendu compte de l’exemple que je donnais à mes
enfants. Exemple qu’ils risquaient de suivre. Quelques jours plus
tard, j’ai cessé de fumer. Ce déclic s’est situé non seulement au niveau
de mon esprit, mais aussi au niveau de mon corps. Puisqu’il m’est
arrivé dans les semaines qui suivirent d’essayer de fumer une cigarette
de temps à autre, mais ces cigarettes m’ont immédiatement rendue
malade. Depuis, je n’ai plus jamais fumé.
Est-ce que vous croyez cet arrêt définitif ?
Si je vous disais oui, je crois que je mentirais. Je sens que la barrière
morale et psychique inconsciente que mes enfants ont dressér
entre moi et la cigarette est toujours très présente. Mais je ne suis pas
certaine, que lorsque mes enfants auront grandi et qu’ils seront «tirés d’affaire», c’est-à-dire quand ils ne risqueront plus de suivre
mon mauvais exemple, je ne risque pas de recommencer à fumer. Car
je sens au fond de mon corps que cette envie, ce besoin de la cigarette
existe toujours. Même s’il est pour l’instant «bloqué» par des
considérations psychiques très puissantes.
