UN Special N° 651 Mai · May 2006 

M. Jean-Maurice Ripert Interview avec Jean-Maurice Ripert, Représentant permanent de la France auprès de l’Office des Nations Unies à Genève.
Par Jean Michel Jakobowicz.

Se battre pour la diversité culturelle

Ce qui frappe lorsque l’on rencontre Jean-Maurice Ripert, c’est sa gentillesse et sa cordialité. Elle est bien loin l’image de l’ambassadeur guindé, au plastron amidonné et au noeud papillon en berne. Jean-Maurice Ripert, c’est tout l’inverse, jovial et simple, il met tout de suite ses invités à l’aise. L’autre aspect de sa personnalité qui domine la discussion, c’est son enthousiasme vis-à-vis des Nations Unies, peut-être est-ce dû à ses antécédents familiaux puisque son père, Jean Ripert, était le numéro deux de l’ONU dans les années 70-80.

Votre père a-t-il influencé votre choix de carrière ?
Les relations de mon père avec les Nations Unies ont été très longues. Avant même de devenir Secrétaire Général adjoint puis Directeur général des Nations Unies, il avait, pendant de nombreuses années, eu des rapports très directs avec l’ONU, en tant que Directeur de l’INSEE puis en tant que Commissaire au Plan. Il siégeait dans de nombreux comités. Quand on l’a choisi pour
remplacer Philippe de Seynes au poste de Secrétaire général adjoint des affaires économiques et sociales, j’avais déjà l’habitude d’entendre parler de l’ONU depuis longtemps. Pour moi qui venais de terminer mes études supérieures et qui m’intéressais déjà beaucoup à l’international, avoir un père numéro deux des Nations Unies, c’était quand même impressionnant.

Et cela vous a donné envie de faire carrière dans l’« international » ?
En fait, comme beaucoup de gens, j’ai fait l’ENA sans imagination, sans idée précise sur mon avenir. Mais je suis parti en stage à l’étranger et c’est là que j’ai découvert le métier de diplomate. J’étais en poste à l’ambassade de France au Canada à une époque où les relations franco-canadiennes étaient mouvementées. C’était juste après la prise de pouvoir au Québec par René Lévesque, alors que se préparait le premier référendum sur l’indépendance. C’était une période absolument passionnante. J’ai eu une espèce de révélation et je me suis dit que c’était cela que j’avais envie de faire. Le fait que mon père avait eu une carrière internationale m’avait simplement familiarisé avec cette idée. Par ailleurs, mon père avait travaillé après la guerre avec Jean Monnet, donc pour nous il y avait deux évidences à la maison: l’Europe existait et le monde existait. J’ai été élevé dans une tradition qui n’était pas particulièrement nationaliste, patriote mais pas nationaliste. Avec l’idée que la France se situait dans un cadre plus large. Il est vrai que la carrière de mon père m’avait permis de me familiariser avec des gens de tous les horizons, de tous les pays. Ce côté « tour de Babel» des Nations Unies, cette diversité, ce dialogue permanent des cultures constituent une richesse qu’il faut absolument préserver.

Quel effet cela fait-il d’être ce que l’on appelle l’un des propriétaires de l’Organisation ?
Nous, Français, nous évitons de parler ainsi. Nous nous considérons beaucoup plus comme acteurs que comme «propriétaires». Les Nations Unies sont le reflet du monde, elles n’appartiennent à personne, ou alors à tous. Aucun Etat membre, aucun groupe d’Etats membres ne peut prétendre décider seul. C’est ce qui fait la valeur de l’ONU et de sa Charte. La légitimité des Nations Unies tient à leur universalité et à la globalité de leur mandat. Il faut les préserver et donc éviter de remettre en cause l’égalité des Etats et le droit de tous à peser sur la vie de l’Organisation.

Nous sommes très loin du «machin» de de Gaulle !
C’est vrai. Les Nations Unies sont aujourd’hui l’un des piliers de la politique étrangère française. Franchement, la plupart des problèmes que l’on rencontre aujourd’hui sont liés, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, non pas aux défauts de l’ONU, mais à ses succès: 18 opérations de maintien de la paix, avec environ 80.000 hommes sur le terrain, des agences qui interviennent partout, le tsunami, la grippe aviaire. Il y a 20 ans, c’était loin d’être évident. Ce sont ces succès qui ont créé, ou révélé, les insuffisances de l’organisation. Il est clair qu’il y a des problèmes de gestion, mais cela est vrai de toute collectivité humaine, de toute structure d’action collective. Il ne faut pas condamner l’ONU au nom de ses défauts, mais corriger ces défauts parce que nous avons besoin de Nations Unies qui puissent efficacement remplir leurs mandats.

Que pensez-vous de la réforme en cours ?
S’agissant de la gestion du système, je pense que l’on commence à prendre conscience des dévoiements du système à travers en particulier l’augmentation vertigineuse des fonds extrabudgétaires, qui rendent beaucoup plus difficile la prévisibilité des ressources et donc la bonne gouvernance: 70% des ressources de l’OMS, 95% des ressources du HCR sont aujourd’hui des contributions volontaires, liées presque entièrement à des projets voulus par les donateurs. Comment voulez-vous planifier à moyen terme les activités d’une organisation dans de telles circonstances? Cela devient encore un peu plus difficile lorsque l’on crée de nouveaux fonds (Fonds d’urgence humanitaire E-CERF, Fonds pour la démocratie) au risque d’assécher les flux de fonds vers les autres entités du système. La réalité, c’est qu’on demande beaucoup aux Nations Unies sans toujours leur en donner les moyens: n’oublions pas que depuis 10 ans, le budget nominal de l’Organisation n’a pas bougé. Il y a là une contradiction dans l’approche des États membres. Au delà des changements dans la gestion interne du système, la réforme doit aussi être l’occasion de mettre cela en lumière, et de rechercher les aménagements indispensables.

Est-ce que cette réforme a permis des avancées ?
Il y a des progrès indiscutables, notamment dans deux domaines majeurs: le maintien de la paix et les droits de l’homme. La création de la Commission de consolidation de la paix est un très gros progrès dans la mesure où elle mettra un peu d’ordre, de cohérence et davantage de force dans les activités des Nations Unies liées au maintien de la paix. Pour préserver l’efficacité du Conseil de sécurité, il faut mieux assurer la mise en oeuvre de ses décisions, ce qui passe par le renforcement de notre capacité à intégrer l’ensemble des composantes d’une véritable sortie de crise. La Commission permettra de le faire, en associant tous les pays et toutes les agences concernées, dès le début des crises.
La création d’un nouveau Conseil des Droits de l’Homme vient compléter d’autres avancées dans le secteur, avec notamment le doublement des moyens du Haut Commissaire aux Droits de l’Homme et la consécration du principe de la « responsabilité de protéger », qui permettra au Conseil de Sécurité d’intervenir pour stopper des situations de violations massives des droits de l’homme. Le futur Conseil pourra se réunir d’urgence et examinera la situation de tous les pays au regard des grands textes fondateurs des droits de l’homme et de leurs propres engagements. C’est un progrès important.
En revanche, dans le secteur économique et social, les choses semblent aller plus lentement. Il ne s’agit pas de réécrire les Objectifs du millénaire pour le développement, mais de tout faire pour les réaliser. De ce point de vue, la France aurait aimé que le document final du Sommet de New York contienne un langage plus fort à propos de la régulation de la mondialisation. Il me semble que le caractère un peu«free-lance» de l’OMC, de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international n’aide pas à l’efficacité du système. Il nous manque un organe, un lieu de concertation entre pays riches et plus pauvres, entre toutes les organisations internationales concernées, sur la marche du monde et les grands défis économiques, sociaux et environnementaux, sur le développement durable. Nous devons traiter cette question, ne serait-ce que parce qu’elle est essentielle pour les pays les plus pauvres.

Et la réforme du secrétariat lui-même ? C’est une machine qui n’a pas beaucoup évolué depuis sa création !
C’est vrai! Ce que l’on dit aujourd’hui du secrétariat n’est pas très différent de ce que mon père me racontait, il y a 20 ans, lorsqu’il me décrivait les dysfonctionnements du système qu’en tant que Directeur Général il était chargé de coordonner. La machine s’est grippée. Le rapport du Secrétaire général, « investir dans les Nations Unies », est crucial. Il n’est pas révolutionnaire mais l’important, c’est de faire évoluer les pratiques, de changer les habitudes. Le problème n’est pas que, parmi les milliers de fonctionnaires des Nations Unies, il y en ait quelques-uns qui aient eu un comportement condamnable juridiquement et éthiquement. Ce qui ne va pas, ce sont les détournements systématiques de procédure, la mauvaise gestion, le fait de ne pas rendre compte, le fait de dépenser l’argent n’importe comment, le dévoiement du comportement de certains agents sur le terrain. Ces types de dévoiements inacceptables doivent être sanctionnés et il faut tout faire pour qu’il ne se puissent plus se reproduire.

Comment en est-on arrivé là ?
Le fait d’avoir une organisation avec une croissance budgétaire zéro fait que l’on a tendance à baisser la garde. Lorsque son budget diminue en valeur réelle et que les ressources sont essentiellement composées de fonds extrabudgétaires, tous plus ou moins « liés » par leurs donateurs, la réaction d’un Chef d’agence est de supprimer ce qu’il considère comme le moins utile, ou ce qui n’intéresse aucun donateur. Les problèmes rencontrés dans certaines organisations du système sont ainsi parfois liés au fait que les contrôles internes ont été supprimés, par manque de fonds et pour dégager des emplois. Parce que pour les pays qui donnent de l’argent, ce qui compte, c’est le contrôle externe, celui qu’ils peuvent plus ou moins guider. On entre alors dans un cercle vicieux, dans lequel les donateurs imposent de plus en plus de choses à des chefs d’agences qui ont de moins en moins de moyens pour les réaliser.

Est-ce que l’on n’aurait pas pu espérer une réforme plus en profondeur ?
Aux Nations Unies, je ne crois pas au « big-bang ». Parce que le big-bang, c’est souvent la loi du plus fort. Je crois que les choses peuvent évoluer progressivement. La réforme actuelle ne va peut-être pas changer les choses du jour au lendemain. Mais elle a l’avantage de les faire évoluer et il faut faire le pari que cela va marcher. Par exemple, l’idée de flanquer le Secrétaire général de plusieurs adjoints autonomes dotés de « domaines réservés » – questions de gestion, maintien de la paix, catastrophes, etc – risquerait de vider complètement le poste de Secrétaire général de toute substance et de lui donner un peu le rôle du Président de la République en France sous la 4e république. Contentons-nous de doter l’ONU d’un vice-secrétaire général administratif fort sous l’autorité du Secrétaire général. Les Nations Unies sont une institution politique dont il faut améliorer la gestion, afin de mieux la mettre en mesure de remplir son mandat d’origine tout en s’adaptant aux préoccupations d’aujourd’hui. C’était d’ailleurs l’une des tâches de mon père lorsqu’il travaillait aux Nations Unies. Nous ne sommes pas ici dans une entreprise privée mais dans une organisation chargée de la paix et la sécurité, du développement et du bien être de la planète! L’on ne peut pas lui appliquer tels quels les modèles tout faits de l’entreprise privée. En revanche, il y a des règles qui sont appliquées dans les entreprises, en matière financière par exemple, ou dans d’autres administrations, comme les mécanismes de contrôle ou de passation des marchés, qui pourraient exister aussi aux Nations Unies.
Au total, l’ONU me semble être une organisation qui, lorsque l’on réfléchit à tout ce qu’elle fait, ne coûte pas très cher auxÉtats membres. Pour moi, l’un des dangers qui guette l’Organisation de l’intérieur, c’est la pensée unique, parce qu’une grande partie de ses fonctionnaires ont été formés dans des universités au cursus similaire…

Le métier d’ambassadeur a beaucoup changé. Quelles sont actuellement vos fonctions ?
Il y a un aspect très classique qui est la défense et la promotion des positions françaises qui se fait au cas par cas. Être en posteà Genève est très différent du bilatéral car ici nous n’avons pas affaire à un pays mais à 190 pays à la fois. Une autre des grandes différences avec l’ambassadeur d’antan tient à l’importance de la communication. Le halo de secret qui entourait la fonction d’ambassadeur a tendance à diminuer. On le voit même au niveau du Conseil de sécurité. Dès que la réunion se termine, les différents ambassadeurs se précipitent vers la presse pour essayer d’expliquer leur position! Il y a quelque temps de cela, les représentants au Conseil de sécurité s’éclipsaient le plus discrètement possible, de façon à ne pas avoir à subir le flot de questions. Une autre différence avec le métier d’autrefois réside dans le fait que les choses sont devenues beaucoup plus techniques. Lorsque l’on doit à la fois participer au conseil d’administration du CERN, à celui du BIT, de l’OMS, de l’OMPI et de l’OMM, il faut pouvoir compter sur des collaborateurs ayant des compétences techniques réelles et pouvoir mobiliser des expertises extérieures.

Et le fait de faire partie de l’Union européenne avec un seul ambassadeur qui parle au nom des 25 ?
C’est effectivement un changement de taille. Le fait qu’il y ait dans certaines instances une personne qui parle au nom des 25 est évidemment frustrant. Quand on est ambassadeur aux Nations Unies, on a envie de parler! Mais il faut aussi se rendre compte que le débat s’est pour nous déplacé au sein des 25, avec parfois la même âpreté qu’au sein des Nations Unies. Il faut aussi souligner que lorsque l’Union parle, elle le fait au nom de ses 25 membres, voire 40 avec les pays candidats, les futurs candidats et les pays proches. Et cela a souvent un poids autrement plus fort que lorsqu’un pays parle seul en son nom propre.

Pourquoi avoir choisi Genève ?
Tout d’abord parce que le poste de Représentant permanent était libre et qu’il correspondà mon engagement très ancien en faveur des Nations Unies, que je poursuivaisà Paris en étant Directeur pour les organisations internationales. Ensuite parce que les sujets traités à Genève m’intéressent au plus haut point. Ce qui se traite ici sont des enjeux vitaux pour l’humanité: les droits de l’homme, la lutte contre les pandémies, la mondialisation, le commerce international, l’environnement… J’ai aussi choisi Genève parce qu’étant originaire de la région de Grenoble, je me sens en affinité avec cette magnifique région lémanique.

Vous êtes amené à défendre la francophonie. Comment voyez-vous ce combat ?
Au sein des Nations Unies, il faut avant tout se battre pour la diversité culturelle. C’est un combat majeur qui a vu une victoire importante l’année dernière avec l’adoption par l’Unesco de la Convention sur la diversité culturelle. La francophonie aux Nations Unies est un élément de cette diversité culturelle. L’idée, c’est que l’on doit s’adresser au peuple des nations sur une base égale. Il n’est pas acceptable que les documents ne soient pas fournis dans toutes les langues pour que les gens puissent comprendre ce qui se discute aux Nations Unies et en tirer un égal bénéfice. Mais je ne suis pas un intégriste, on peut imaginer défendre les valeurs de la culture française dans d’autres langues que le Français. Le combat pour la langue est un élément indispensable de la lutte pour la diversité culturelle mais ce n’est pas le seul. Ne pas reconnaître qu’il y a une langue de travail prépondérante, l’anglais, serait nier la réalité et nous handicaper. Ce qui est inacceptable, c’est l’idée de l’anglais seul. L’approche européenne qui est de dire qu’il faut enseigner trois langues – la langue nationale, la langue internationale qui est l’anglais et une autre langue – est une très bonne approche.

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