Interview avec Jean-Maurice Ripert,
Représentant permanent de la France auprès
de l’Office des Nations Unies à Genève.Par Jean Michel Jakobowicz.
Se battre pour la diversité culturelle
Ce qui frappe lorsque l’on rencontre Jean-Maurice Ripert, c’est sa gentillesse et sa cordialité. Elle est bien loin l’image de l’ambassadeur guindé, au plastron amidonné et au noeud papillon en berne. Jean-Maurice Ripert, c’est tout l’inverse, jovial et simple, il met tout de suite ses invités à l’aise. L’autre aspect de sa personnalité qui domine la discussion, c’est son enthousiasme vis-à-vis des Nations Unies, peut-être est-ce dû à ses antécédents familiaux puisque son père, Jean Ripert, était le numéro deux de l’ONU dans les années 70-80.
Votre père a-t-il influencé votre choix de
carrière ?
Les relations de mon père avec les Nations
Unies ont été très longues. Avant même de
devenir Secrétaire Général adjoint puis
Directeur général des Nations Unies, il
avait, pendant de nombreuses années, eu
des rapports très directs avec l’ONU, en tant
que Directeur de l’INSEE puis en tant que
Commissaire au Plan. Il siégeait dans de
nombreux comités. Quand on l’a choisi pour
remplacer Philippe de Seynes au poste de
Secrétaire général adjoint des affaires économiques
et sociales, j’avais déjà l’habitude
d’entendre parler de l’ONU depuis longtemps.
Pour moi qui venais de terminer mes études supérieures et qui m’intéressais déjà
beaucoup à l’international, avoir un père
numéro deux des Nations Unies, c’était
quand même impressionnant.
Et cela vous a donné envie de faire
carrière dans l’« international » ?
En fait, comme beaucoup de gens, j’ai fait
l’ENA sans imagination, sans idée précise
sur mon avenir. Mais je suis parti en stage à
l’étranger et c’est là que j’ai découvert le
métier de diplomate. J’étais en poste à l’ambassade
de France au Canada à une époque
où les relations franco-canadiennes étaient
mouvementées. C’était juste après la prise
de pouvoir au Québec par René Lévesque,
alors que se préparait le premier référendum
sur l’indépendance. C’était une période
absolument passionnante. J’ai eu une espèce
de révélation et je me suis dit que c’était
cela que j’avais envie de faire. Le fait que
mon père avait eu une carrière internationale
m’avait simplement familiarisé avec cette
idée. Par ailleurs, mon père avait travaillé
après la guerre avec Jean Monnet, donc pour
nous il y avait deux évidences à la maison:
l’Europe existait et le monde existait. J’ai été
élevé dans une tradition qui n’était pas particulièrement
nationaliste, patriote mais pas
nationaliste. Avec l’idée que la France se
situait dans un cadre plus large. Il est vrai
que la carrière de mon père m’avait permis
de me familiariser avec des gens de tous les
horizons, de tous les pays. Ce côté « tour de
Babel» des Nations Unies, cette diversité, ce
dialogue permanent des cultures constituent
une richesse qu’il faut absolument préserver.
Quel effet cela fait-il d’être ce que l’on
appelle l’un des propriétaires de
l’Organisation ?
Nous, Français, nous évitons de parler ainsi.
Nous nous considérons beaucoup plus
comme acteurs que comme «propriétaires».
Les Nations Unies sont le reflet du monde,
elles n’appartiennent à personne, ou alors à
tous. Aucun Etat membre, aucun groupe
d’Etats membres ne peut prétendre décider
seul. C’est ce qui fait la valeur de l’ONU et de
sa Charte. La légitimité des Nations Unies
tient à leur universalité et à la globalité de
leur mandat. Il faut les préserver et donc éviter
de remettre en cause l’égalité des Etats et
le droit de tous à peser sur la vie de l’Organisation.
Nous sommes très loin du «machin» de
de Gaulle !
C’est vrai. Les Nations Unies sont aujourd’hui
l’un des piliers de la politique étrangère
française. Franchement, la plupart des problèmes que l’on rencontre aujourd’hui
sont liés, contrairement à ce que
beaucoup de gens pensent, non pas aux
défauts de l’ONU, mais à ses succès:
18 opérations de maintien de la paix, avec
environ 80.000 hommes sur le terrain, des
agences qui interviennent partout, le tsunami,
la grippe aviaire. Il y a 20 ans, c’était
loin d’être évident. Ce sont ces succès qui
ont créé, ou révélé, les insuffisances de
l’organisation. Il est clair qu’il y a des problèmes
de gestion, mais cela est vrai de
toute collectivité humaine, de toute structure
d’action collective. Il ne faut pas
condamner l’ONU au nom de ses défauts,
mais corriger ces défauts parce que nous
avons besoin de Nations Unies qui puissent
efficacement remplir leurs mandats.
Que pensez-vous de la réforme en cours ?
S’agissant de la gestion du système, je
pense que l’on commence à prendre
conscience des dévoiements du système à
travers en particulier l’augmentation vertigineuse
des fonds extrabudgétaires, qui
rendent beaucoup plus difficile la prévisibilité
des ressources et donc la bonne gouvernance:
70% des ressources de l’OMS,
95% des ressources du HCR sont aujourd’hui
des contributions volontaires, liées
presque entièrement à des projets voulus
par les donateurs. Comment voulez-vous
planifier à moyen terme les activités
d’une organisation dans de telles circonstances?
Cela devient encore un peu plus
difficile lorsque l’on crée de nouveaux
fonds (Fonds d’urgence humanitaire
E-CERF, Fonds pour la démocratie) au
risque d’assécher les flux de fonds vers les
autres entités du système. La réalité, c’est
qu’on demande beaucoup aux Nations
Unies sans toujours leur en donner les
moyens: n’oublions pas que depuis 10 ans,
le budget nominal de l’Organisation n’a
pas bougé. Il y a là une contradiction dans
l’approche des États membres. Au delà
des changements dans la gestion interne
du système, la réforme doit aussi être l’occasion
de mettre cela en lumière, et de
rechercher les aménagements indispensables.
Est-ce que cette réforme a permis
des avancées ?
Il y a des progrès indiscutables, notamment
dans deux domaines majeurs: le
maintien de la paix et les droits de l’homme.
La création de la Commission de
consolidation de la paix est un très gros
progrès dans la mesure où elle mettra un
peu d’ordre, de cohérence et davantage de
force dans les activités des Nations Unies
liées au maintien de la paix. Pour préserver
l’efficacité du Conseil de sécurité, il
faut mieux assurer la mise en oeuvre de
ses décisions, ce qui passe par le renforcement
de notre capacité à intégrer l’ensemble
des composantes d’une véritable
sortie de crise. La Commission permettra
de le faire, en associant tous les pays et
toutes les agences concernées, dès le
début des crises.
La création d’un nouveau Conseil des Droits
de l’Homme vient compléter d’autres avancées
dans le secteur, avec notamment le doublement
des moyens du Haut Commissaire
aux Droits de l’Homme et la consécration du
principe de la « responsabilité de protéger »,
qui permettra au Conseil de Sécurité d’intervenir
pour stopper des situations de violations
massives des droits de l’homme. Le
futur Conseil pourra se réunir d’urgence et
examinera la situation de tous les pays au
regard des grands textes fondateurs des
droits de l’homme et de leurs propres engagements.
C’est un progrès important.
En revanche, dans le secteur économique
et social, les choses semblent aller plus
lentement. Il ne s’agit pas de réécrire les
Objectifs du millénaire pour le développement,
mais de tout faire pour les réaliser.
De ce point de vue, la France aurait
aimé que le document final du Sommet de
New York contienne un langage plus fort à
propos de la régulation de la mondialisation.
Il me semble que le caractère un peu«free-lance» de l’OMC, de la Banque mondiale
et du Fonds monétaire international
n’aide pas à l’efficacité du système. Il nous
manque un organe, un lieu de concertation
entre pays riches et plus pauvres,
entre toutes les organisations internationales
concernées, sur la marche du
monde et les grands défis économiques,
sociaux et environnementaux, sur le développement
durable. Nous devons traiter
cette question, ne serait-ce que parce
qu’elle est essentielle pour les pays les
plus pauvres.
Et la réforme du secrétariat lui-même ?
C’est une machine qui n’a pas beaucoup évolué depuis sa création !
C’est vrai! Ce que l’on dit aujourd’hui du
secrétariat n’est pas très différent de ce
que mon père me racontait, il y a 20 ans,
lorsqu’il me décrivait les dysfonctionnements
du système qu’en tant que Directeur
Général il était chargé de coordonner.
La machine s’est grippée. Le rapport
du Secrétaire général, « investir dans les
Nations Unies », est crucial. Il n’est pas
révolutionnaire mais l’important, c’est de
faire évoluer les pratiques, de changer les
habitudes. Le problème n’est pas que,
parmi les milliers de fonctionnaires des
Nations Unies, il y en ait quelques-uns qui
aient eu un comportement condamnable
juridiquement et éthiquement. Ce qui ne
va pas, ce sont les détournements systématiques
de procédure, la mauvaise gestion,
le fait de ne pas rendre compte, le fait de
dépenser l’argent n’importe comment, le
dévoiement du comportement de certains
agents sur le terrain. Ces types de dévoiements
inacceptables doivent être sanctionnés
et il faut tout faire pour qu’il ne se
puissent plus se reproduire.
Comment en est-on arrivé là ?
Le fait d’avoir une organisation avec une
croissance budgétaire zéro fait que l’on a
tendance à baisser la garde. Lorsque son
budget diminue en valeur réelle et que les
ressources sont essentiellement composées
de fonds extrabudgétaires, tous plus
ou moins « liés » par leurs donateurs, la
réaction d’un Chef d’agence est de supprimer
ce qu’il considère comme le moins
utile, ou ce qui n’intéresse aucun donateur.
Les problèmes rencontrés dans certaines
organisations du système sont ainsi
parfois liés au fait que les contrôles
internes ont été supprimés, par manque
de fonds et pour dégager des emplois.
Parce que pour les pays qui donnent de
l’argent, ce qui compte, c’est le contrôle
externe, celui qu’ils peuvent plus ou
moins guider. On entre alors dans un
cercle vicieux, dans lequel les donateurs
imposent de plus en plus de choses à des
chefs d’agences qui ont de moins en moins
de moyens pour les réaliser.
Est-ce que l’on n’aurait pas pu espérer
une réforme plus en profondeur ?
Aux Nations Unies, je ne crois pas au « big-bang ». Parce que le big-bang, c’est
souvent la loi du plus fort. Je crois que les
choses peuvent évoluer progressivement.
La réforme actuelle ne va peut-être pas
changer les choses du jour au lendemain.
Mais elle a l’avantage de les faire évoluer
et il faut faire le pari que cela va marcher.
Par exemple, l’idée de flanquer le Secrétaire
général de plusieurs adjoints autonomes
dotés de « domaines réservés » –
questions de gestion, maintien de la paix,
catastrophes, etc – risquerait de vider
complètement le poste de Secrétaire
général de toute substance et de lui donner
un peu le rôle du Président de la
République en France sous la 4e république.
Contentons-nous de doter l’ONU
d’un vice-secrétaire général administratif
fort sous l’autorité du Secrétaire général.
Les Nations Unies sont une institution
politique dont il faut améliorer la gestion,
afin de mieux la mettre en mesure de remplir
son mandat d’origine tout en s’adaptant
aux préoccupations d’aujourd’hui.
C’était d’ailleurs l’une des tâches de mon
père lorsqu’il travaillait aux Nations
Unies. Nous ne sommes pas ici dans une
entreprise privée mais dans une organisation
chargée de la paix et la sécurité, du
développement et du bien être de la planète!
L’on ne peut pas lui appliquer tels
quels les modèles tout faits de l’entreprise
privée. En revanche, il y a des règles
qui sont appliquées dans les entreprises,
en matière financière par exemple, ou
dans d’autres administrations, comme les
mécanismes de contrôle ou de passation
des marchés, qui pourraient exister aussi
aux Nations Unies.
Au total, l’ONU me semble être une organisation
qui, lorsque l’on réfléchit à tout
ce qu’elle fait, ne coûte pas très cher auxÉtats membres. Pour moi, l’un des dangers
qui guette l’Organisation de l’intérieur,
c’est la pensée unique, parce
qu’une grande partie de ses fonctionnaires
ont été formés dans des universités
au cursus similaire…
Le métier d’ambassadeur a beaucoup
changé. Quelles sont actuellement vos
fonctions ?
Il y a un aspect très classique qui est la
défense et la promotion des positions françaises
qui se fait au cas par cas. Être en posteà Genève est très différent du bilatéral car
ici nous n’avons pas affaire à un pays mais à
190 pays à la fois. Une autre des grandes différences
avec l’ambassadeur d’antan tient à
l’importance de la communication. Le halo
de secret qui entourait la fonction d’ambassadeur
a tendance à diminuer. On le voit
même au niveau du Conseil de sécurité. Dès
que la réunion se termine, les différents
ambassadeurs se précipitent vers la presse
pour essayer d’expliquer leur position! Il y a
quelque temps de cela, les représentants au
Conseil de sécurité s’éclipsaient le plus discrètement
possible, de façon à ne pas avoir à
subir le flot de questions. Une autre différence
avec le métier d’autrefois réside dans
le fait que les choses sont devenues beaucoup plus techniques. Lorsque l’on doit à la
fois participer au conseil d’administration
du CERN, à celui du BIT, de l’OMS, de
l’OMPI et de l’OMM, il faut pouvoir compter
sur des collaborateurs ayant des compétences
techniques réelles et pouvoir mobiliser
des expertises extérieures.
Et le fait de faire partie de l’Union
européenne avec un seul ambassadeur qui
parle au nom des 25 ?
C’est effectivement un changement de
taille. Le fait qu’il y ait dans certaines instances
une personne qui parle au nom des
25 est évidemment frustrant. Quand on est
ambassadeur aux Nations Unies, on a envie
de parler! Mais il faut aussi se rendre compte
que le débat s’est pour nous déplacé au
sein des 25, avec parfois la même âpreté
qu’au sein des Nations Unies. Il faut aussi
souligner que lorsque l’Union parle, elle le
fait au nom de ses 25 membres, voire 40 avec
les pays candidats, les futurs candidats et
les pays proches. Et cela a souvent un poids
autrement plus fort que lorsqu’un pays
parle seul en son nom propre.
Pourquoi avoir choisi Genève ?
Tout d’abord parce que le poste de Représentant
permanent était libre et qu’il correspondà mon engagement très ancien en
faveur des Nations Unies, que je poursuivaisà Paris en étant Directeur pour les
organisations internationales. Ensuite
parce que les sujets traités à Genève m’intéressent
au plus haut point. Ce qui se
traite ici sont des enjeux vitaux pour l’humanité:
les droits de l’homme, la lutte
contre les pandémies, la mondialisation,
le commerce international, l’environnement…
J’ai aussi choisi Genève parce
qu’étant originaire de la région de
Grenoble, je me sens en affinité avec cette
magnifique région lémanique.
Vous êtes amené à défendre la
francophonie. Comment voyez-vous ce
combat ?
Au sein des Nations Unies, il faut avant
tout se battre pour la diversité culturelle.
C’est un combat majeur qui a vu une victoire
importante l’année dernière avec
l’adoption par l’Unesco de la Convention
sur la diversité culturelle. La francophonie
aux Nations Unies est un élément de
cette diversité culturelle. L’idée, c’est que
l’on doit s’adresser au peuple des nations
sur une base égale. Il n’est pas acceptable
que les documents ne soient pas fournis
dans toutes les langues pour que les gens
puissent comprendre ce qui se discute
aux Nations Unies et en tirer un égal
bénéfice. Mais je ne suis pas un intégriste,
on peut imaginer défendre les valeurs de
la culture française dans d’autres langues
que le Français. Le combat pour la langue
est un élément indispensable de la lutte
pour la diversité culturelle mais ce n’est
pas le seul. Ne pas reconnaître qu’il y a
une langue de travail prépondérante, l’anglais,
serait nier la réalité et nous handicaper.
Ce qui est inacceptable, c’est l’idée
de l’anglais seul. L’approche européenne
qui est de dire qu’il faut enseigner trois
langues – la langue nationale, la langue
internationale qui est l’anglais et une
autre langue – est une très bonne
approche.
