Les cinq chevaliers du millénaire
Jean Michel Jakobowicz, ONUG
En l’an 2000, tous les pays du
monde se sont réunis à l’ONU à New York. Ils ont décidé
tous ensemble de lutter
contre la pauvreté, la maladie des enfants
et des futures mamans, la difficulté d’accès
à l’éducation, le SIDA et à la destruction
de l’environnement. Ils ont appelé ça
d’un nom très savant: les objectifs du
Millénaire pour le développement.
Je vais vous raconter l’histoire de trois
filles et deux garçons qui ont décidé d’aider
les enfants du monde à atteindre ces
objectifs. Pour ce faire, Julie, Kaïnda,
Leïla, Pablo et Shuibao ont créé un site
Internet sur lequel ils reçoivent des
demandes d’aide de la part d’autres
enfants dans le monde. Mais assez parlé,
place à l’aventure.
Chapitre 1
Où l’on découvre la machine
— Tu es complètement dingue, chuchote
Julie à Pablo. Toutes ces installations sont
totalement interdites. Et la machine est
super top-secret. S’il y a des caméras, on
est foutu. C’est peut-être pour la bonne
cause, mais …
— T’occupe! répond Pablo tout bas. Si tu
continues, tu vas nous faire repérer.
Pablo lève la main pour faire signe aux
autres de s’arrêter. Ils sont maintenant au
cinquième sous-sol, dans le laboratoire le
plus secret du CERN, le Centre européen
pour la recherche nucléaire à Genève.
Ils sont cinq enfants, deux frères et
trois soeurs. Mis à part Julie et Pablo, il y
a Kaïnda, Leïla et Shuibao. Ils ont
presque tous le même âge et viennent
tous d’un continent différent. Ils ont été
adoptés par Nari et Esther. Nari est économiste,
il travaille à l’ONU, l’Organisation
des Nations Unies à Genève. Esther
est une scientifique géniale qui travaille
au CERN dans le département de
physique des particules.
— C’est par ici, chuchote Pablo en montrant un long couloir du doigt.
Ce jour-là, le CERN est désert et silencieux.
Les pas des enfants résonnent sur le béton.
— On ne sait même pas si elle
fonctionne cette fameuse machine. Tu
sais que tu es fou! marmonne Leïla boudeuse
en s’adressant à Pablo.
— Si Maman apprend que nous sommes
venus ici sans elle, ajoute Julie, elle vaêtre furieuse.
— Et en plus, poursuit Kaïnda, elle nous a
bien dit que pour l’instant, la machineétait expérimentale.
— Tu vois pas qu’elle se fasse renvoyer à
cause de nous! ajoute Leïla.
Pourquoi sont-ils là tous les cinq? À cause
d’un message qu’ils ont reçu sur leur site
Internet. Un message terrible dans sa simplicité.
«Si personne ne nous vient en aide, nous
serons ce soir à la rue. Ma grand-mère est
malade et nous n’avons plus rien à manger.
Papa est parti à la ville et nous n’avons plus
de ses nouvelles! Signé: Lulu».
Immédiatement, ils ont décidé d’agir. Le
problème, c’est la distance. Même avec
leur argent de poche, jamais ils n’auront
assez d’argent pour aller à l’autre bout de
la planète porter secours à ces malheureux.
C’est Pablo qui le premier a pensé à
l’invention de leur mère. Une machine qui
permet à la fois de voyager dans le temps
et dans l’espace.
Pour l’instant, les scientifiques du
CERN ne l’ont testée que sur des particules.
Mais il paraîtrait qu’elle marche avec des choses beaucoup plus grandes.
Esther, leur mère, leur a même dit qu’ils
avaient réussi à faire voyager un chat
depuis Genève jusqu’à New York. Mais ça,
personne ne le sait encore, c’est «trop topsecret».
Malgré tout, les enfants se sont dit que,
grâce à cette machine, ils pourraient accomplir
la mission qu’ils se sont donnée. En fait,
c’est surtout Pablo qui en est persuadé. Les
autres sont beaucoup moins chauds. Il faut
dire que Pablo est le casse-cou de la fratrie,
tout comme Leïla est l’artiste, Kaïnda la
spécialiste en informatique, Julie la bricoleuse
et la spécialiste des plantes et Shuibao le sage
et le spécialiste en aïkido.
Pablo est le seul à avoir déjà vu la
machine. La fois où il a eu la varicelle, sa
maman l’a emmené avec elle au travail et
il a vu sa mère entourée de toute son
équipe «transporter» des particules sur
plus de dix mètres. L’expérience lui avait
paru assez nulle, mais sa mère et les
autres scientifiques semblaient ravis.
Au bout d’un long couloir, Pablo fait de
nouveau signe de s’arrêter.
— C’est là, dit-il en montrant une porte du
doigt.
— Tu as la clé? demande Kaïnda.
— Pas besoin de clé, lui répond Pablo, ici
nous sommes dans une zone sécurisée.
Avec la carte de Maman, nous pouvons
passer n’importe où!
— Comment, tu as volé la carte de
Maman? intervient Leïla. C’est pas sympa… tu trahis sa confiance.
— Si on ne lui dit pas, répond Pablo, elle
ne le saura jamais! Et puis, c’est pour une
bonne cause!
Pablo met la carte magnétique dans une
petite fente qui se trouve juste à côté de la
porte. Un déclic se produit, la porte
s’ouvre. Il passe la tête à l’intérieur pour
voir s’il y a quelqu’un, puis il fait signe
aux autres de le suivre. Julie, qui est la
dernière à entrer, par prudence, referme
la porte.
C’est une grande pièce remplie d’instrumentsélectroniques de toutes sortes.
Partout il y a des écrans d’ordinateurs,
des claviers de contrôle et des lampes qui
ressemblent à des lasers. Au milieu, il y a
une cabine en béton sans aucune fenêtre.
Des milliers de fils y arrivent.
— C’est dans ce truc qu’il faut entrer! dit
Pablo.Rien que l’idée de se retrouver enfermée
dans ce bloc de béton avec tous ces fils
donne des frissons dans le dos à Julie.
C’est pas qu’elle soit trouillarde, mais tout
de même!
— Tu crois vraiment? demande Shuibao.
— Personne n’est obligé, répond Pablo.
En tous les cas, c’est là où ils ont mis le
chat lorsqu’ils ont fait leur expérience
entre Genève et New York.
— Et tu sais comment ça fonctionne?
demande Julie. Pablo a un temps d’hésitation
puis il répond:
— Ce n’est pas vraiment compliqué, il suffit
de suivre les instructions!
— Non mais tu es complètement fou! lui
dit Leïla. En fait, tu ne sais même pas comment ça marche et tu voudrais que
nous rentrions là-dedans.
— Bien sûr que je sais comment ça
marche, j’ai vu Maman le faire, il suffit de
suivre le menu. On te demande où tu veux
aller, quand tu veux y aller, où tu veux
revenir, quand tu veux revenir!
— Et tu sais comment y accéder au menu,
demande Julie un peu agressive tellement
elle a la frousse.
— On va tout de suite voir ça, répond
Pablo en se dirigeant vers ce qui sembleêtre l’ordinateur principal. Il essaie de
taper un texte, une boîte apparaît à l’écran
demandant le mot de passe ainsi que le
nom d’utilisateur. Pablo se gratte la tête, il
a l’air très embêté.
— Tu ne connais pas les codes? lui
demande Julie triomphante.
— Pas vraiment!
— Pousse-toi de là! intervient Kaïnda. Elle
se met à taper sur le clavier à la vitesse de
l’éclair. Rien ne lui résiste. Elle a même
réussi à entrer sur certains sites …
secrets.
— J’espère que tu ne vas pas tout casser,
dit Pablo tout de même inquiet.
— Tais-toi et laisse-moi faire! lui répond
Kaïnda.
Quelques minutes plus tard, Kaïnda a réussi à casser le nom et le mot de passe et le menu apparaît à l’écran.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?
demande Leïla.
— Tu vois, lui répond Pablo, il suffit d’insérer
l’endroit où l’on veut aller, la date et
le temps que l’on veut rester. En fait c’est
très simple!
— Et tu es sûr que ça marche? lui
demande à nouveau Julie. Pablo ne prend
même pas la peine de répondre. Mais il
ajoute tout de même:
— Personne n’est obligé de me suivre. Si
vous avez peur …
Il y a un long silence. Toute cette histoire paraît tellement folle que Julie, Kaïnda et Leïla se demandent si elles ne feraient pas mieux de rentrer à la maison. C’est vrai que ce ne serait pas sympa d’abandonner les deux garçons et le projet, mais savoir que leur corps allait être transformé en des milliards de particules qui voyageront séparément dans l’espace et dans le temps ne leur dit vraiment rien qui vaille. Comme si Pablo avait lu dans leurs pensées, il ajoute:
— Je vous propose de faire un essai seul!
Je rentre dans la machine et vous m’envoyez
pas loin d’ici. Dans le couloir par
exemple.
— Tu es sûr? demande Leïla inquiète. Sans
même répondre, Pablo se dirige vers la
cabine. Il ouvre la porte et disparaît à
l’intérieur.
Ils sont tous autour de Kaïnda à fixer l’ordinateur. A l’écran, le cadran de destination représente un planisphère. Par une série de zooms successifs, Kaïnda passe de la planète entière à l’Europe, puis de l’Europe à la Suisse, puis de la Suisse à Genève, de Genève au CERN, pour finir par aboutir au couloir d’à côté, qui apparaît sous forme d’un plan.
— On le laisse combien de temps?
demande Kaïnda.
— Cinq minutes au grand maximum! lui
répond Leïla.
Quand toutes les données sont introduites,
Julie, Shuibao, Leïla et Kaïnda se
regardent inquiets. Ils sont tous très tendus.
Finalement, Kaïnda ferme les yeux
et appuie sur la touche «Enter». Un léger
sifflement se fait entendre, puis plus rien.
Leïla sent comme des sueurs froides
couler dans son dos. Et si Pablo ne revenait
pas?
Quand le sifflement se termine, Shuibao
se dirige vers la porte de la cabine. Il
l’ouvre avec précaution: elle est vide,
Pablo a disparu. Personne n’ose parler.
Les minutes s’écoulent avec une lenteur
terrible. Ils se regardent sans rien dire.
Leïla essaie de sourire, mais le coeur n’y
est pas. Puis ils fixent le compte à rebours
qui égrène avec une lenteur diabolique des
secondes d’une longueur incroyable.
— Il ne reste plus que 52 secondes! dit Shuibao. 51 …
Tout à coup, on entend frapper à la porte. Shuibao jette un regard interrogateurà la ronde. Julie met un doigt sur ses lèvres. Leïla se précipite pour éteindre la lumière. Les coups à la porte recommencent. Julie fait signe d’aller se cacher derrière la cabine. C’est la seule cachette possible dans cette vaste salle. Sans faire de bruit, tous se glissent derrière le mur en béton. Il y a encore un coup à la porte puis plus rien. Les pas s’éloignent dans le couloir. Ils poussent tous un soupir de soulagement. A peine sont-ils remis de leurs émotions qu’un léger sifflement se fait entendre. Kaïnda se précipite vers l’ordinateur.
— Les cinq minutes sont écoulées, ditelle,
Pablo doit être revenu. Alors qu’elle a à peine terminé sa phrase, la porte de la
cabine s’ouvre. Pablo apparaît. Il semble
entier. Un sourire énorme illumine son
visage.
— Vous m’avez entendu? demande-t-il
triomphant. C’est moi qui ai frappé à la
porte tout à l’heure!
— Qu’est-ce que tu nous as fait peur, lui
dit Julie. On a cru que c’était un gardien
qui venait visiter les lieux!
— Eh bien non, c’était moi, dit Pablo.
Comme vous pouvez le constater, la
machine marche à la perfection! Alors on
y va?
A vrai dire, ils ne sont qu’à moitié rassurés. Même Shuibao d’ordinaire très calme est inquiet. Mais devant la preuve que vient de leur apporter Pablo, il est difficile de refuser sans paraître être un trouillard.
— Bon d’accord! dit Julie. Mais alors on
ne reste pas très longtemps. Comme si le
fait de ne pas rester longtemps pouvait
changer quelque chose aux dangers qu’ils
courraient à emprunter cette machine…
— Nous resterons le temps qu’il faudra
pour aider cette famille, dit fermement
Pablo. Je suggère que nous partions pour
au moins 24 heures.
— Ça va pas, dit Kaïnda, si nous partons
pour 24 heures, les parents vont être complètement
fous d’inquiétude!
— Moi je propose que nous partions pour
quelques minutes, pour essayer de savoir si la
machine marche effectivement bien! dit Julie.
— Mais vous n’avez absolument rien comprisà rien, dit Pablo. De même que nous pouvons
régler l’endroit où nous voulons réapparaître,
l’heure et la date à laquelle nous voulons yêtre, nous pouvons régler l’heure de retour.
— Ce qui veut dire que nous pouvons
partir cinq minutes et rester là-bas pendant
24 heures? demande Leïla.
— Exactement! Tu as enfin compris! Bon,
Kaïnda tu règles la destination, le temps
sur place à 24 heures et le retour, disons,
dans une demi-heure.
Quand tout est prêt, ils se dirigent tous
les cinq vers la cabine. La tête baissée,
visiblement, ils n’en mènent pas large.
Seul Pablo semble tout guilleret.
Ils rentrent dans la cabine comme des condamnés
à mort dans la salle d’exécution. Il fait très
sombre à l’intérieur. Pablo ferme la porte. Il n’y a
rien pour s’asseoir. Tout à coup, Julie sent la main
de Leïla qui prend la sienne. Elle la serre très fort
même si elle est moite d’angoisse. Une voix métallique
se fait entendre:
— Départ dans 20 secondes… 15 secondes… 10 secondes… Neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un… Départ.
Tous ferment les yeux très fort. Julie est
certaine de sentir son corps se pulvériser.
Une dernière angoisse l’assaille: et si elle
allait réapparaître avec la tête de Pablo,
les pieds de Shuibao et les cheveux de
Leïla! Quelle horreur!
En fait, rien ne se passe. La machine
doit être en panne!
(à suivre…)
