UN Special N° 650 Avril · April 2006 

Les cinq chevaliers du millénaire

Jean Michel Jakobowicz, ONUG

En l’an 2000, tous les pays du monde se sont réunis à l’ONU à New York. Ils ont décidé tous ensemble de lutter contre la pauvreté, la maladie des enfants et des futures mamans, la difficulté d’accès à l’éducation, le SIDA et à la destruction de l’environnement. Ils ont appelé ça d’un nom très savant: les objectifs du Millénaire pour le développement.
Je vais vous raconter l’histoire de trois filles et deux garçons qui ont décidé d’aider les enfants du monde à atteindre ces objectifs. Pour ce faire, Julie, Kaïnda, Leïla, Pablo et Shuibao ont créé un site Internet sur lequel ils reçoivent des demandes d’aide de la part d’autres enfants dans le monde. Mais assez parlé, place à l’aventure.

Chapitre 1

Où l’on découvre la machine
— Tu es complètement dingue, chuchote Julie à Pablo. Toutes ces installations sont totalement interdites. Et la machine est super top-secret. S’il y a des caméras, on est foutu. C’est peut-être pour la bonne cause, mais …
— T’occupe! répond Pablo tout bas. Si tu continues, tu vas nous faire repérer.

Pablo lève la main pour faire signe aux autres de s’arrêter. Ils sont maintenant au cinquième sous-sol, dans le laboratoire le plus secret du CERN, le Centre européen pour la recherche nucléaire à Genève.
Ils sont cinq enfants, deux frères et trois soeurs. Mis à part Julie et Pablo, il y a Kaïnda, Leïla et Shuibao. Ils ont presque tous le même âge et viennent tous d’un continent différent. Ils ont été adoptés par Nari et Esther. Nari est économiste, il travaille à l’ONU, l’Organisation des Nations Unies à Genève. Esther est une scientifique géniale qui travaille au CERN dans le département de physique des particules.

— C’est par ici, chuchote Pablo en montrant un long couloir du doigt.

Ce jour-là, le CERN est désert et silencieux. Les pas des enfants résonnent sur le béton.
— On ne sait même pas si elle fonctionne cette fameuse machine. Tu sais que tu es fou! marmonne Leïla boudeuse en s’adressant à Pablo.
— Si Maman apprend que nous sommes venus ici sans elle, ajoute Julie, elle vaêtre furieuse.
— Et en plus, poursuit Kaïnda, elle nous a bien dit que pour l’instant, la machineétait expérimentale.
— Tu vois pas qu’elle se fasse renvoyer à cause de nous! ajoute Leïla.

Pourquoi sont-ils là tous les cinq? À cause d’un message qu’ils ont reçu sur leur site Internet. Un message terrible dans sa simplicité. «Si personne ne nous vient en aide, nous serons ce soir à la rue. Ma grand-mère est malade et nous n’avons plus rien à manger. Papa est parti à la ville et nous n’avons plus de ses nouvelles! Signé: Lulu».
Immédiatement, ils ont décidé d’agir. Le problème, c’est la distance. Même avec leur argent de poche, jamais ils n’auront assez d’argent pour aller à l’autre bout de la planète porter secours à ces malheureux. C’est Pablo qui le premier a pensé à l’invention de leur mère. Une machine qui permet à la fois de voyager dans le temps et dans l’espace.
Pour l’instant, les scientifiques du CERN ne l’ont testée que sur des particules. Mais il paraîtrait qu’elle marche avec des choses beaucoup plus grandes. Esther, leur mère, leur a même dit qu’ils avaient réussi à faire voyager un chat depuis Genève jusqu’à New York. Mais ça, personne ne le sait encore, c’est «trop topsecret».
Malgré tout, les enfants se sont dit que, grâce à cette machine, ils pourraient accomplir la mission qu’ils se sont donnée. En fait, c’est surtout Pablo qui en est persuadé. Les autres sont beaucoup moins chauds. Il faut dire que Pablo est le casse-cou de la fratrie, tout comme Leïla est l’artiste, Kaïnda la spécialiste en informatique, Julie la bricoleuse et la spécialiste des plantes et Shuibao le sage et le spécialiste en aïkido.
Pablo est le seul à avoir déjà vu la machine. La fois où il a eu la varicelle, sa maman l’a emmené avec elle au travail et il a vu sa mère entourée de toute son équipe «transporter» des particules sur plus de dix mètres. L’expérience lui avait paru assez nulle, mais sa mère et les autres scientifiques semblaient ravis.
Au bout d’un long couloir, Pablo fait de nouveau signe de s’arrêter.

— C’est là, dit-il en montrant une porte du doigt.
— Tu as la clé? demande Kaïnda.
— Pas besoin de clé, lui répond Pablo, ici nous sommes dans une zone sécurisée. Avec la carte de Maman, nous pouvons passer n’importe où!
— Comment, tu as volé la carte de Maman? intervient Leïla. C’est pas sympa… tu trahis sa confiance.
— Si on ne lui dit pas, répond Pablo, elle ne le saura jamais! Et puis, c’est pour une bonne cause!

Pablo met la carte magnétique dans une petite fente qui se trouve juste à côté de la porte. Un déclic se produit, la porte s’ouvre. Il passe la tête à l’intérieur pour voir s’il y a quelqu’un, puis il fait signe aux autres de le suivre. Julie, qui est la dernière à entrer, par prudence, referme la porte.
C’est une grande pièce remplie d’instrumentsélectroniques de toutes sortes. Partout il y a des écrans d’ordinateurs, des claviers de contrôle et des lampes qui ressemblent à des lasers. Au milieu, il y a une cabine en béton sans aucune fenêtre. Des milliers de fils y arrivent.

— C’est dans ce truc qu’il faut entrer! dit Pablo.Rien que l’idée de se retrouver enfermée dans ce bloc de béton avec tous ces fils donne des frissons dans le dos à Julie. C’est pas qu’elle soit trouillarde, mais tout de même!
— Tu crois vraiment? demande Shuibao.
— Personne n’est obligé, répond Pablo. En tous les cas, c’est là où ils ont mis le chat lorsqu’ils ont fait leur expérience entre Genève et New York.
— Et tu sais comment ça fonctionne? demande Julie. Pablo a un temps d’hésitation puis il répond:
— Ce n’est pas vraiment compliqué, il suffit de suivre les instructions!
— Non mais tu es complètement fou! lui dit Leïla. En fait, tu ne sais même pas comment ça marche et tu voudrais que nous rentrions là-dedans.
— Bien sûr que je sais comment ça marche, j’ai vu Maman le faire, il suffit de suivre le menu. On te demande où tu veux aller, quand tu veux y aller, où tu veux revenir, quand tu veux revenir!
— Et tu sais comment y accéder au menu, demande Julie un peu agressive tellement elle a la frousse.
— On va tout de suite voir ça, répond Pablo en se dirigeant vers ce qui sembleêtre l’ordinateur principal. Il essaie de taper un texte, une boîte apparaît à l’écran demandant le mot de passe ainsi que le nom d’utilisateur. Pablo se gratte la tête, il a l’air très embêté.
— Tu ne connais pas les codes? lui demande Julie triomphante.
— Pas vraiment!
— Pousse-toi de là! intervient Kaïnda. Elle se met à taper sur le clavier à la vitesse de l’éclair. Rien ne lui résiste. Elle a même réussi à entrer sur certains sites … secrets.
— J’espère que tu ne vas pas tout casser, dit Pablo tout de même inquiet.
— Tais-toi et laisse-moi faire! lui répond Kaïnda.

Quelques minutes plus tard, Kaïnda a réussi à casser le nom et le mot de passe et le menu apparaît à l’écran.

— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait? demande Leïla.
— Tu vois, lui répond Pablo, il suffit d’insérer l’endroit où l’on veut aller, la date et le temps que l’on veut rester. En fait c’est très simple!
— Et tu es sûr que ça marche? lui demande à nouveau Julie. Pablo ne prend même pas la peine de répondre. Mais il ajoute tout de même:
— Personne n’est obligé de me suivre. Si vous avez peur …

Il y a un long silence. Toute cette histoire paraît tellement folle que Julie, Kaïnda et Leïla se demandent si elles ne feraient pas mieux de rentrer à la maison. C’est vrai que ce ne serait pas sympa d’abandonner les deux garçons et le projet, mais savoir que leur corps allait être transformé en des milliards de particules qui voyageront séparément dans l’espace et dans le temps ne leur dit vraiment rien qui vaille. Comme si Pablo avait lu dans leurs pensées, il ajoute:

— Je vous propose de faire un essai seul! Je rentre dans la machine et vous m’envoyez pas loin d’ici. Dans le couloir par exemple.
— Tu es sûr? demande Leïla inquiète. Sans même répondre, Pablo se dirige vers la cabine. Il ouvre la porte et disparaît à l’intérieur.

Ils sont tous autour de Kaïnda à fixer l’ordinateur. A l’écran, le cadran de destination représente un planisphère. Par une série de zooms successifs, Kaïnda passe de la planète entière à l’Europe, puis de l’Europe à la Suisse, puis de la Suisse à Genève, de Genève au CERN, pour finir par aboutir au couloir d’à côté, qui apparaît sous forme d’un plan.

— On le laisse combien de temps? demande Kaïnda.
— Cinq minutes au grand maximum! lui répond Leïla.

Quand toutes les données sont introduites, Julie, Shuibao, Leïla et Kaïnda se regardent inquiets. Ils sont tous très tendus. Finalement, Kaïnda ferme les yeux et appuie sur la touche «Enter». Un léger sifflement se fait entendre, puis plus rien. Leïla sent comme des sueurs froides couler dans son dos. Et si Pablo ne revenait pas?
Quand le sifflement se termine, Shuibao se dirige vers la porte de la cabine. Il l’ouvre avec précaution: elle est vide, Pablo a disparu. Personne n’ose parler. Les minutes s’écoulent avec une lenteur terrible. Ils se regardent sans rien dire. Leïla essaie de sourire, mais le coeur n’y est pas. Puis ils fixent le compte à rebours qui égrène avec une lenteur diabolique des secondes d’une longueur incroyable.

— Il ne reste plus que 52 secondes! dit Shuibao. 51 …

Tout à coup, on entend frapper à la porte. Shuibao jette un regard interrogateurà la ronde. Julie met un doigt sur ses lèvres. Leïla se précipite pour éteindre la lumière. Les coups à la porte recommencent. Julie fait signe d’aller se cacher derrière la cabine. C’est la seule cachette possible dans cette vaste salle. Sans faire de bruit, tous se glissent derrière le mur en béton. Il y a encore un coup à la porte puis plus rien. Les pas s’éloignent dans le couloir. Ils poussent tous un soupir de soulagement. A peine sont-ils remis de leurs émotions qu’un léger sifflement se fait entendre. Kaïnda se précipite vers l’ordinateur.

— Les cinq minutes sont écoulées, ditelle, Pablo doit être revenu. Alors qu’elle a à peine terminé sa phrase, la porte de la cabine s’ouvre. Pablo apparaît. Il semble entier. Un sourire énorme illumine son visage.
— Vous m’avez entendu? demande-t-il triomphant. C’est moi qui ai frappé à la porte tout à l’heure!
— Qu’est-ce que tu nous as fait peur, lui dit Julie. On a cru que c’était un gardien qui venait visiter les lieux!
— Eh bien non, c’était moi, dit Pablo. Comme vous pouvez le constater, la machine marche à la perfection! Alors on y va?

A vrai dire, ils ne sont qu’à moitié rassurés. Même Shuibao d’ordinaire très calme est inquiet. Mais devant la preuve que vient de leur apporter Pablo, il est difficile de refuser sans paraître être un trouillard.

— Bon d’accord! dit Julie. Mais alors on ne reste pas très longtemps. Comme si le fait de ne pas rester longtemps pouvait changer quelque chose aux dangers qu’ils courraient à emprunter cette machine…
— Nous resterons le temps qu’il faudra pour aider cette famille, dit fermement Pablo. Je suggère que nous partions pour au moins 24 heures.
— Ça va pas, dit Kaïnda, si nous partons pour 24 heures, les parents vont être complètement fous d’inquiétude!
— Moi je propose que nous partions pour quelques minutes, pour essayer de savoir si la machine marche effectivement bien! dit Julie.
— Mais vous n’avez absolument rien comprisà rien, dit Pablo. De même que nous pouvons régler l’endroit où nous voulons réapparaître, l’heure et la date à laquelle nous voulons yêtre, nous pouvons régler l’heure de retour.
— Ce qui veut dire que nous pouvons partir cinq minutes et rester là-bas pendant 24 heures? demande Leïla.
— Exactement! Tu as enfin compris! Bon, Kaïnda tu règles la destination, le temps sur place à 24 heures et le retour, disons, dans une demi-heure.

Quand tout est prêt, ils se dirigent tous les cinq vers la cabine. La tête baissée, visiblement, ils n’en mènent pas large. Seul Pablo semble tout guilleret.
Ils rentrent dans la cabine comme des condamnés à mort dans la salle d’exécution. Il fait très sombre à l’intérieur. Pablo ferme la porte. Il n’y a rien pour s’asseoir. Tout à coup, Julie sent la main de Leïla qui prend la sienne. Elle la serre très fort même si elle est moite d’angoisse. Une voix métallique se fait entendre:

— Départ dans 20 secondes… 15 secondes… 10 secondes… Neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un… Départ.

Tous ferment les yeux très fort. Julie est certaine de sentir son corps se pulvériser. Une dernière angoisse l’assaille: et si elle allait réapparaître avec la tête de Pablo, les pieds de Shuibao et les cheveux de Leïla! Quelle horreur!
En fait, rien ne se passe. La machine doit être en panne!

(à suivre…)

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