UN Special N° 650 Avril · April 2006 

Ellam Nanmeinkou*

Nicolas-Emilien Rozeau

Rencontrer! Mot simple, action par définition encore plus simple. Mais dans nos sociétés libertaires remplies de tabous, de filtres et de non-dits, l’individu se renferme sur lui-même pour mieux s’oublier. Ainsi il se projette dans l’imaginaire, extrapole ses propres actes. Plus communément, il «se fait son film» dont il sort toujours vainqueur même lorsqu’il perd la partie. En définitive, il rêve sa vie au lieu de la vivre. Mais comme l’a écrit Paul Fort «L’amour est le seul rêve qui ne se rêve pas.» L’être peut donc continuer à batifoler dans son quotidien bien ordonné sans se poser de questions, insensible aux sollicitations de la nature et de la synchronicité des signes. Ainsi, l’individu existe avec légèreté et superficialité dans une bulle de savon où le «Moi» d’abord et toujours en première ligne donne un nouveau sens à «l’ égoïcentrisme». Pourtant, ce que l’on peut lire dans nos magazines à la mode sur l’envie de relations et la volonté de vivre à deux est souvent paradoxal. Car d’un côté, il y a cette peur d’être pris en traître ou de souffrir d’une relation impossible ou vaine, cette peur de se tromper, cette peur de perdre le contrôle de soi, cette peur de perdre sa liberté ou cette peur de perdre ce que l’on vient de découvrir. D’un autre côté, il y a ce rêve d’exister à travers une autre personne que l’on chérirait de tout son être et de tout son amour. Le rêve de trouver le partenaire idéal pour toute la vie. Une personne à la fois amie, amante, aimante et aimée. Un amour qui serait tout et rien à la fois, à qui l’on pourrait tout dire et tout cacher. Un amour qui nous comprendrait sans avoir besoin de parler. Une personne qui nous comprendrait mieux que nous-même…

Mais le fait est que ces peurs bâtissent de hautes protections autour de l’individu bien trop épaisses pour recevoir la résonance de l’amour. L’individu se cache derrière lui-même. D’ailleurs, pourquoi prendre le risque de se sentir vivant, alors que nos sociétés nous offrent tous les moyens et les outils possibles pour nous évader et nous changer les idées. (Voyages, monde virtuel, cours de fitness, de yoga, soirées, jeux, loisirs, alcool, drogues, luxure…) L’individu n’agit plus et ne pense plus par lui-même, car tout est fait dans son univers pour qu’il s’oublie et se retrouve loin de sa véritable nature intérieure. La course effrénée à l’individualisme donne naissance à la course poursuite aux sensations fortes à travers une déstructuration des valeurs d’écoute et de respect de Soi, des moeurs et des comportements relationnels et civiques. La véritable peur et le frein majeur derrière cette quête de pulsions et d’excitations extérieures ne seraient-ils pas simplement la peur de s’engager humainement? Ce qui signifierait en d’autres termes de devoir faire des concessions aussi bien sur le plan des loisirs que sur la gestion de son espace vital…
Swâmi Prajnânpad a dit: «L’homme est soumis au jeu du désir et ce désir ne peut jamais être satisfait. Tout homme éprouve toujours une insatisfaction fondamentale au fond de lui-même car le désir est infini.» Mais à trop attendre l’être parfait et à remettre à demain ce que la vie nous offre ici et maintenant, nous finissons par passer à côté de nous-même. Dans une société du beau, du parfait et de l’urgence, l’individu vit en quête de la perfection esthétique et physique. Un mot, un regard, un échange, 1 heure, 5 minutes, 20 ans, quelle importance! L’intensité du moment et l’authenticité du don de soi priment sur la durée en terme de temps. Il n’en reste pas moins que l’illusion de tout vivre et la croyance d’exister à travers le nonengagement et la non-responsabilité envers soi et les autres ne reflète qu’une infime partie de ce que nous sommes réellement. Mais, lorsque le désespoir et la souffrance sont plus grands que le rêve lui-même, alors s’éveille soudainement un autre jour. L’individu choisit de sortir de lui-même. C’est alors que le quotidien et la routine prennent une nouvelle couleur. Le temps et les jours passent en lui avec une saveur différente. Car pour celles et ceux qui osent: point de peurs, de limites, d’obligations, juste des occasions de se tenir debout face à eux-mêmes les yeux dans les yeux. Un déclic, une prise de conscience et la rencontre tant attendue se matérialise dans le monde de l’homme et de la femme.
Ainsi donc, sur cette terre d’éternité, ni culture, ni religion, ni nationalité, ni race, ni couleur, juste la possibilité et le choix de donner et d’échanger le meilleur de soi avec l’inconnu. Et quel que soit son âge, la dernière partie de l’histoire qui consiste à faire le premier pas face à l’Autre est la plus grande difficulté et le plus important des défis à relever. Car en effet, pour créer notre vie, nous devons oser aller au-delà de nous-même, «se faire mal». Et que c’est difficile et douloureux d’oser, d’aller voir, de se révéler tel que l’on est et de sortir de soi. Pourtant que c’est bon d’exister, de trembler, de vibrer, d’avoir peur de tomber et parfois même de s’illusionner d’exister soi-même quand nous n’existons pas encore; le don de soi génère le don de l’autre et la vie, sous l’une de ses formes, nous redonne en cadeau le beau et le vrai. N’oublions jamais que ce qui part du coeur revient toujours au coeur et ce qui est donné avec le coeur est toujours reçu par le coeur. (… And Ne Forhedan Na).

* «Tout est pour le bien // Tout est grâce.»

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