UN Special N° 650 Avril · April 2006 

Navegar é preciso, viver não é preciso*

Nicolas-Emilien Rozeau

Dix-neuf heures, l’homme rentre chez lui. Comme à son habitude, il emprunte le chemin allant de la Baixa où il travaille au Campo de Ourique son lieu de résidence. Parfois, il passe à côté du château São Jorge et de la place du Figuier et va jusqu’à la place Terreiro de Paço. Dans ces rues pittoresques et chargées de poésie, le fleuve marqué du sceau du soleil suit les traces du voyageur. Son parcours quotidien, voire hebdomadaire ne dépasse jamais un périmètre de trois kilomètres à la ronde.
Cependant, il lui arrive de temps à autre de s’arrêter pour boire un café au Martinho da Arcada ou à la terrasse de la Brasileira. De l’observation naît la pensée et l’artiste aime refaire le monde en déambulant dans le Bairro Alto et le Chiado. Obscur et insignifiant, l’employé de bureau passe ses journées à manipuler les chiffres et les mots des autres. Est-il vivant? Est-il bien réel? Il est «correspondant étranger» au Comércio et aussi traducteur indépendant pour différentes entreprises d’import-export. Qui plus
est, il collabore à des revues littéraires, fonde trois d’entre elles (Orpheu, Athêna, Ultimatum), puis lance avec des amis la maison d’édition Olisipo.
Qui le connaît ici? S’il pouvait disparaître derrière ses mots, il aurait, à ne pas en douter, choisi de ne pas exister. Prémonition ou non, son propre nom signifie «personne» en français. Il Change fréquemment d’appartement, pour retourner vivre avec sa mère, sa soeur et son beau-frère durant ses quinze dernières années. Son père décède alors qu’il est âgé de sept ans. C’est à ce moment qu’il se rend en Afrique du Sud pour rejoindre le second époux de sa mère. Des études scolaires brillantes à Durban. Et après neuf années, il revient à Lisbonne. Il opte pour l’université, mais il abandonne vite son choix pour se consacrer à l’étude des ouvrages présent dans la Bibliothèque nationale. Il dévore les textes de sociologie, de philosophie, d’éducation anglaise, de spiritualité, d’histoire, d’astrologie, d’alchimie, de magie et de poésie. Ses premiers écrits «érotiques» sont en anglais. Mais très vite, il se réapproprie sa langue maternelle pour en approfondir et en maîtriser tous les aspects.
En lui bouillonnent mille et une idées. Seul, debout, Fernando commence la rédaction de quelques lignes. Dactylographiées ou manuscrites ses expirations s’affichent sur des cahiers, des lettres, des enveloppes, des feuilles à en-têtes des sociétés et des cafés, des bouts de papiers, et même en marge de ses écrits précédents. L’épanchement de la voix de ses états d’âme donne naissance à soixante-douze auteurs différents. D’un seul trait, sans rature ni pause, jaillit de sa machine à écrire une foule d’acteurs. La nuit, le jour, tôt le matin sous sa plume naissent des ombres faites d’accents et de lettres s’inspirant d’une réalité fade et ordinaire, et à la fois romantique et cynique. L’un est un Etre spirituel, l’autre un individu intransigeant et dur avec lui-même, un troisième est sombre, un quatrième est un prosateur du passé, un cinquième un philosophe du présent, un sixième un prophète sceptique, un septième un pathétique… et tous ne sont qu’une seule et même main. Quelque fois, en plein milieu de calculs, il lui arrive de trouver quelques pensées baignant sur une verve alcoolisée et un nihilisme de soi.
Qui aurait pu dire que cet homme discret et introverti eut une vie transpersonnelle? Lorsqu’il écrit, Fernando n’existe plus; il navigue parmi ses êtres qui l’habitent au quotidien. Ces autres lui-même prennent forme et identité au fur et à mesure que le point final s’affiche à l’horizon. En général, les mots tombent tels des gouttes de pluie sur une feuille. D’abord doucement, très doucement. Puis le rythme s’accélère. Toujours régulier et progressif. Une page, puis une seconde, une troisième, une quatrième, une vingtième, une cinquantaine, une centaine, l’intellect finit par se répandre comme du sang sur le papier. Sa main ne lui appartient plus. Elle n’est plus matière. Son corps est un espace du dedans relié aux étoiles. Un autre monde, oui un autre univers l’envahit dans lequel la transe est une danse. Debout, toujours debout, luttant contre la fatigue, l’écrivain puise en lui la substance de ses maux. Les heures filent telles des grains de sable entre les doigts de l’inconnu. L’homme n’est plus que le fruit de ses visions.
Chaque matin la même rue. Chaque soir la même rue. Au bureau les mêmes gestes. Arrivée à huit heures. Il salut son collègue, puis son patron qui arrive toujours à huit heures et vingt-quatre minutes. Il allume la lampe sur son bureau. Lieu de petit taille, approximativement vingt mètres carrés. Il y a une chaise en bois, un bureau en bois avec un tiroir central d’assez grande taille et de la largeur du meuble, ainsi que trois tiroirs plus petits sur le côté droit. A cela s’ajoute une grande armoire avec d’un coté des cintres pour y accrocher veste et manteau, de l’autre des étagères pour les classeurs et les dossiers. Et puis il y a deux petites commodes pour les livres de références techniques et l’archivage de certains documents. Sans oublier la machine à écrire et le téléphone. Son collègue est dans le bureau d’à côté relié par une porte permettant la communication directe. Le travail s’effectue dans le silence. Un long et pesant silence. Le soir venu, la machine à écrire est fermée de sa protection et recouverte de sa housse. Les tiroirs, commodes et armoires verrouillés à clef. Le bureau rangé et ordonné. Les stylos à droite. Le crayon, la gomme et la règle à calcul disposés parallèlement au sommet de son sousmain en cuir noir.
L’obscurité arrive. Après s’être arrêté à l’épicerie et chez le boucher, Fernando pénètre dans son foyer. Toujours inconnu dans son pays. Pourtant ses amis Mário de Sá Carneiro, José de Almada-Neigreiros et Luis de Montalvor l’admirent pour sa vivacité d’esprit et son humour. Fernando lui se rêve. Publier ne l’intéresse pas. Ecrire est sa vie: un don, une force, une énergie, un pouvoir, un esclavage, une exclusion, une incompréhension, une chance, une obsession, un désir, une malchance, une folie, une imagination, un secret, une relation, une fusion, une gêne, un handicap, une passion, un remède, une solution, une maladie, un songe, une mélodie, un art, une existence, une mission, un exercice, un devoir, un mystère, une galaxie, une ignorance, une rencontre, … tout cela n’est qu’une seule et même histoire.
Par ailleurs, il se sait talentueux, sait-il pour autant qu’il est l’un des plus grands écrivains de son temps? Nulle comparaison possible avec aucun autre. A chacun son style, à chacun ses vers et sa prose. Le créateur traverse les frontières bien malgré lui et certainement contre son gré. Il est aujourd’hui patrimoine national du Portugal et ses vingt-sept mille manuscrits découverts trente-trois ans après sa disparition sont le trésor de l’humanité. Sous des formes différentes et singulières, sous un visage multiple et universel, il recouvre de son silence toute la littérature portugaise. A t-il seulement imaginé qu’il pouvait être aussi connu que Victor Hugo et Pablo Neruda? A t-il seulement imaginé qu’il pouvait sans aucune difficulté obtenir le prix Nobel de littérature? Fernando aurait certainement répondu: «Mais qu’est-ce que ces considérations lorsqu’un homme peut être libre de penser et de s’exprimer à travers la plénitude de son Etre. L’inconscience de la maîtrise de son art est la seule chose dans l’existence qui vaille la peine à mes yeux de vivre et de mourir.» Collègues, voisins, amis, passants, combien de Fernando Pessoa côtoyons-nous chaque jour sans le savoir?

* Naviguer est nécessaire, vivre n’est pas nécessaire (Phrase tirée des Argonautes).

Fernando Pessoa l’avait reprise en notant: «Vivre n’est pas nécessaire, ce qui est nécessaire, c’est de créer.».

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