Dix-neuf heures, l’homme rentre chez
lui. Comme à son habitude, il
emprunte le chemin allant de la
Baixa où il travaille au Campo de
Ourique son lieu de résidence. Parfois, il passe à
côté du château São Jorge et de la place du
Figuier et va jusqu’à la place Terreiro de Paço.
Dans ces rues pittoresques et chargées de poésie,
le fleuve marqué du sceau du soleil suit les traces
du voyageur. Son parcours quotidien, voire hebdomadaire
ne dépasse jamais un périmètre de trois
kilomètres à la ronde.
Cependant, il lui arrive de temps à autre de
s’arrêter pour boire un café au Martinho da
Arcada ou à la terrasse de la Brasileira. De l’observation
naît la pensée et l’artiste aime refaire
le monde en déambulant dans le Bairro Alto et
le Chiado. Obscur et insignifiant, l’employé de
bureau passe ses journées à manipuler les chiffres
et les mots des autres. Est-il vivant? Est-il
bien réel? Il est «correspondant étranger» au
Comércio et aussi traducteur indépendant pour
différentes entreprises d’import-export. Qui plus
est, il collabore à des revues littéraires, fonde
trois d’entre elles (Orpheu, Athêna, Ultimatum),
puis lance avec des amis la maison d’édition
Olisipo.
Qui le connaît ici? S’il pouvait disparaître
derrière ses mots, il aurait, à ne pas en douter,
choisi de ne pas exister. Prémonition ou
non, son propre nom signifie «personne» en
français. Il Change fréquemment d’appartement,
pour retourner vivre avec sa mère, sa
soeur et son beau-frère durant ses quinze dernières
années. Son père décède alors qu’il est âgé de sept ans. C’est à ce moment qu’il se
rend en Afrique du Sud pour rejoindre le
second époux de sa mère. Des études scolaires
brillantes à Durban. Et après neuf
années, il revient à Lisbonne. Il opte pour
l’université, mais il abandonne vite son choix
pour se consacrer à l’étude des ouvrages présent
dans la Bibliothèque nationale. Il dévore
les textes de sociologie, de philosophie,
d’éducation anglaise, de spiritualité, d’histoire,
d’astrologie, d’alchimie, de magie et de
poésie. Ses premiers écrits «érotiques» sont
en anglais. Mais très vite, il se réapproprie sa
langue maternelle pour en approfondir et en
maîtriser tous les aspects.
En lui bouillonnent mille et une idées.
Seul, debout, Fernando commence la
rédaction de quelques lignes. Dactylographiées
ou manuscrites ses expirations
s’affichent sur des cahiers, des lettres,
des enveloppes, des feuilles à en-têtes
des sociétés et des cafés, des bouts de
papiers, et même en marge de ses écrits
précédents. L’épanchement de la voix de
ses états d’âme donne naissance à
soixante-douze auteurs différents. D’un
seul trait, sans rature ni pause, jaillit de
sa machine à écrire une foule d’acteurs.
La nuit, le jour, tôt le matin sous sa
plume naissent des ombres faites d’accents
et de lettres s’inspirant d’une réalité
fade et ordinaire, et à la fois romantique
et cynique. L’un est un Etre
spirituel, l’autre un individu intransigeant
et dur avec lui-même, un troisième est
sombre, un quatrième est un prosateur du
passé, un cinquième un philosophe du
présent, un sixième un prophète sceptique,
un septième un pathétique… et
tous ne sont qu’une seule et même main.
Quelque fois, en plein milieu de calculs,
il lui arrive de trouver quelques pensées
baignant sur une verve alcoolisée et un
nihilisme de soi.
Qui aurait pu dire que cet homme discret et
introverti eut une vie transpersonnelle? Lorsqu’il écrit, Fernando n’existe plus; il navigue
parmi ses êtres qui l’habitent au quotidien.
Ces autres lui-même prennent forme et identité
au fur et à mesure que le point final s’affiche à l’horizon. En général, les mots tombent
tels des gouttes de pluie sur une feuille.
D’abord doucement, très doucement. Puis le
rythme s’accélère. Toujours régulier et progressif.
Une page, puis une seconde, une troisième,
une quatrième, une vingtième, une cinquantaine,
une centaine, l’intellect finit par se
répandre comme du sang sur le papier. Sa
main ne lui appartient plus. Elle n’est plus
matière. Son corps est un espace du dedans relié aux étoiles. Un autre monde, oui un
autre univers l’envahit dans lequel la transe
est une danse. Debout, toujours debout, luttant
contre la fatigue, l’écrivain puise en lui la
substance de ses maux. Les heures filent
telles des grains de sable entre les doigts de
l’inconnu. L’homme n’est plus que le fruit de
ses visions.
Chaque matin la même rue. Chaque soir la
même rue. Au bureau les mêmes gestes. Arrivée
à huit heures. Il salut son collègue, puis
son patron qui arrive toujours à huit heures
et vingt-quatre minutes. Il allume la lampe
sur son bureau. Lieu de petit taille, approximativement
vingt mètres carrés. Il y a une
chaise en bois, un bureau en bois avec un
tiroir central d’assez grande taille et de la largeur
du meuble, ainsi que trois tiroirs plus
petits sur le côté droit. A cela s’ajoute une
grande armoire avec d’un coté des cintres
pour y accrocher veste et manteau, de l’autre
des étagères pour les classeurs et les dossiers.
Et puis il y a deux petites commodes
pour les livres de références techniques et
l’archivage de certains documents. Sans
oublier la machine à écrire et le téléphone.
Son collègue est dans le bureau d’à côté relié
par une porte permettant la communication
directe. Le travail s’effectue dans le silence.
Un long et pesant silence. Le soir venu, la
machine à écrire est fermée de sa protection
et recouverte de sa housse. Les tiroirs, commodes
et armoires verrouillés à clef. Le
bureau rangé et ordonné. Les stylos à droite.
Le crayon, la gomme et la règle à calcul disposés
parallèlement au sommet de son sousmain
en cuir noir.
L’obscurité arrive. Après s’être arrêté à
l’épicerie et chez le boucher, Fernando
pénètre dans son foyer. Toujours inconnu
dans son pays. Pourtant ses amis Mário
de Sá Carneiro, José de Almada-Neigreiros
et Luis de Montalvor l’admirent pour
sa vivacité d’esprit et son humour.
Fernando lui se rêve. Publier ne l’intéresse
pas. Ecrire est sa vie: un don, une
force, une énergie, un pouvoir, un esclavage,
une exclusion, une incompréhension,
une chance, une obsession, un
désir, une malchance, une folie, une imagination,
un secret, une relation, une
fusion, une gêne, un handicap, une passion,
un remède, une solution, une maladie,
un songe, une mélodie, un art, une
existence, une mission, un exercice, un
devoir, un mystère, une galaxie, une ignorance,
une rencontre, … tout cela n’est
qu’une seule et même histoire.
Par ailleurs, il se sait talentueux, sait-il
pour autant qu’il est l’un des plus grands écrivains de son temps? Nulle comparaison
possible avec aucun autre. A chacun
son style, à chacun ses vers et sa prose.
Le créateur traverse les frontières bien
malgré lui et certainement contre son
gré. Il est aujourd’hui patrimoine national
du Portugal et ses vingt-sept mille manuscrits
découverts trente-trois ans après sa
disparition sont le trésor de l’humanité.
Sous des formes différentes et singulières,
sous un visage multiple et universel,
il recouvre de son silence toute la littérature
portugaise. A t-il seulement
imaginé qu’il pouvait être aussi connu
que Victor Hugo et Pablo Neruda? A t-il
seulement imaginé qu’il pouvait sans
aucune difficulté obtenir le prix Nobel de
littérature? Fernando aurait certainement
répondu: «Mais qu’est-ce que ces considérations
lorsqu’un homme peut être libre
de penser et de s’exprimer à travers la
plénitude de son Etre. L’inconscience de
la maîtrise de son art est la seule chose
dans l’existence qui vaille la peine à mes
yeux de vivre et de mourir.» Collègues,
voisins, amis, passants, combien de
Fernando Pessoa côtoyons-nous chaque
jour sans le savoir?
* Naviguer est nécessaire, vivre n’est pas nécessaire (Phrase tirée des Argonautes).
Fernando Pessoa l’avait reprise en notant: «Vivre n’est pas nécessaire, ce qui est nécessaire, c’est de créer.».
