Une tête bien faite:
Une tête qui sait interroger
Paule Watteau et Ariane Ferrière
L’entrée à l’école enfantine est le moment
idéal pour découvrir les relations sociales
avec les pairs. Jouer, partager, discuter,
se disputer, se consoler, expliquer,
s’excuser, font partie du quotidien des petits.
Par ces différentes situations, l’enfant va
peu à peu enrichir son vocabulaire, quelquefois
même de mots que les adultes préféreraient
ne pas entendre. Il découvre que,
grâce à la parole, on peut obtenir de meilleurs
résultats qu’avec des coups de pieds.
C’est un apprentissage qui ne se fait pas
sans heurts, mais qui peut être facilité quand
la structure éducative, ici l’école, offre aux
enfants des espaces d’expression où chacun
peut dire son désaccord, sa tristesse, sa
colère. Où il peut parler en sachant qu’il sera
entendu.
— «Pourquoi tu m’as traité de bébé?»
— «Parce que j’étais fâchée?»
— «?»
— «Tu n’as pas joué avec moi.»
— «Mais, tu me l’as pas demandé…»
Des échanges comme celui-ci peuvent alimenter
une petite discussion dans le
groupe.
Comment se sent-on quand quelqu’un nous
insulte, nous rejette, nous dit des choses «méchantes»?
Ces différents lieux de parole peuvent être
plus ou moins formels.
— La petite réunion du matin au cours de
laquelle les enfants s’expriment librement
devant le groupe. Ils sont écoutés par les
autres qui réagiront s’ils ne comprennent pas,
s’ils veulent partager pour avoir vécu un
moment semblable.
— Le conseil de classe où les enfants peuvent
amener des discussions en rapport avec la vie
de la classe. Exprimer un souci et demander
qu’on en parle. Faire part à un copain, une
copine des progrès qu’il a fait…Le conseil est
un moment plus structuré. Il va évoluer avec
l’âge de l’enfant. Lorsque celui-ci arrivera
dans les classes primaires, il y aura un donneur
de parole, un gardien du temps. Plus
tard, quand ils sont capables de rédiger, un
secrétaire.
— Les histoires dont les enfants sont
friands à tout âge donnent bien sûr
l’occasion de discuter aussi de situations
extérieures à leur vécu. Ils apprennent à
donner leur point de vue, à écouter celui
des autres.
— La pratique de la philosophie en communauté
de recherche.
Au cours d’ateliers hebdomadaires, dont le
point de départ est la lecture d’une histoire
philosophique spécialement conçue pour les
enfants, ils sont encouragés à penser philosophiquement,
ce qui signifie en premier lieu à
s’engager dans un dialogue soumis à des critères
de rigueur, d’objectivité, d’impartialité et
aux conditions d’écoute et de respect des raisons
avancées par les pairs.
La curiosité naturelle, commune à tous les
enfants, est encouragée. Intrigués par leur
propre pensée, ils partagent une expérience
riche de sens et cela dans un climat de
réflexion fondé sur le dialogue et la coopération.
Ils développent petit à petit des habiletés
de penser qui visent au développement d’un
meilleur jugement critique.
NB: Par facilité rédactionnelle, le masculin
est employé à titre générique.
«La violence, c’est une absence de vocabulaire…»
Gilles Vignault, chanteur québecois, est
aussi parrain d’un projet intitulé «Prévention
de la violence et pratique de la philosophie
avec les enfants».
En 1998, le directeur de la Division de
la philosophie et de l’éthique de
l’UNESCO soulignait: «Au-delà de toute
participation d’ordre médiatique à une
nouvelle vogue, l’intérêt de la philosophie
pour les enfants rentre dans les préoccupations
fondamentales de l’UNESCO. En
vue de la promotion d’une Culture de la
Paix, de la lutte contre la violence, d’une éducation visant à l’éradication de la pauvreté
et le développement durable, le fait
que les enfants acquièrent très jeunes
l’esprit critique, l’autonomie à la
réflexion et le jugement par eux-mêmes,
les assure contre la manipulation de tous
ordres et les prépare à pendre en main
leur propre destin.»
Les auteurs sont enseignantes à l’école Active de Malagnou. Depuis trente ans, l’école active fait partie du paysage socio-éducatif genevois. Elle offre ainsi une proposition d’éducation dans laquelle les enfants ne font pas ce qu’ils veulent mais veulent ce qu’ils font.
