UN Special N° 650 Avril · April 2006 

Prestations définies ou cotisations définies,

La Caisse des pensions est-elle concernée par ce débat?

Bernard Cochemé, UNJSPF

Pas un jour ne passe désormais sans que la presse ne se fasse l’écho de problèmes de financement des fonds de pension. Tout récemment, ce sont les fonds de pension des constructeurs automobiles américains et de certaines grandes compagnies aériennes qui ont fait la une de l’actualité. Plus en arrière dans le temps, le scandale Enron ou l’affaire Maxwell avaient mis en lumière non seulement des problèmes de fraude à grande échelle mais aussi, et peut être surtout, les relations financières opaques et
contestables entre certaines entreprises et leur fonds de pension.
Le couple entreprise/fonds de pension semble profondément en crise. Les raisons en sont multiples: une entreprise qui connaît des difficultés financières peut par exemple avoir du mal à honorer ses engagements vis-à-vis du fonds de pension de ses salariés et ceci peut aller jusqu’à placer ce dernier sous la tutelle et la gestion de mécanismes publics de garantie tels que la PBGC aux Etats Unis. En sens inverse, les difficultés financières d’un fonds de pension peuvent détériorer la notation d’une entreprise côtée ou la conduire au bord de la faillite.
Invariablement, les conséquences de telles situations sont une brutale réduction des garanties promises aux salariés provoquant un profond bouleversement des conditions de vie des retraités ou celles des futurs retraités, et conduisant aussi à la réforme des régimes de retraite d’entreprises avec l’abandon des mécanismes de garantie de revenu, caractéristique des fonds à prestations définies, et un transfert des risques de l’entreprise vers les salariés, caractéristique des fonds à cotisations définies ou autres fonds d’épargne retraite.
A l’occasion de la mise en lumière de nouveaux cas, la question qui est souvent posée à la Caisse des pensions du personnel des Nations Unies est celle de savoir si de tels périls menacent la Caisse et si la Caisse est prémunie, et comment, contre des scénarios identiques? L’objet de cet article est d’apporter des éléments de réponse en évoquant les facteurs de risque à la lumière des expériences d’autres fonds de pension.
Trois principaux risques se retrouvent dans les difficultés que peuvent rencontrer les fonds de pension à prestations définies: la surenchère des promesses, l’insuffisante couverture financière des engagements et l’inadaptation aux attentes des parties prenantes.

Le risque de surenchère des promesses.
Ce qui frappe lorsqu’on analyse les raisons qui ont conduit les fonds de pension à une situation de crise, c’est le constat général que les avantages de retraite ont continué à augmenter, y compris dans des périodes oû les fonds connaissaient déjà de sérieuses difficultés. L’explication vient de ce que les retraites sont le plus souvent des éléments d’une négociation plus vaste portant sur les conditions d’emploi ou les salaires. Ainsi, lorsque les employeurs, publics ou privés, sont confrontés à des bouclages difficiles de leur budget, ce qui se produit avec une particulière acuité en période de récession économique accompagnée de moins values fiscales ou de revenus en baisse, les décisions d’améliorer les retraites futures sont prises d’autant plus facilement qu’elles n’ont pas d’impact budgétaire immédiat à l’inverse d’une augmentation des salaires. Ce mécanisme d’arbitrage en faveur du présent et à l’encontre du futur, a d’autant plus de chance de fonctionner que dans les fonds de pension à prestations garanties, la responsabilité
ultime de respecter les engagements revient intégralement à l’employeur. Si l’employeur se porte garant, qui donc s’y opposerait? L’histoire a montré qu’il s’agit d’une illusion. Quand les difficultés économiques sont sévères, ce fragile rempart cède brutalement. Qu’en est-il à la Caisse des pensions? Observons tout d’abord que la Caisse gère un régime multi-employeurs. Qu’en outre, le régime lui même est piloté par le Conseil de la Caisse (le Comité mixte) qui est un organe collectif de délibération oû siègent les représentants des organisations affiliées. Qu’enfin, les procédures de décision font intervenir une cascade d’instances; le processus est plutôt complexe, et aussi relativement lent, mais présente l’avantage de ne pas être soumis à la décision d’une seule organisation membre sous la pression d’un événement étranger à l’objet de la Caisse.
L’histoire a aussi montré qu’en cas de déséquilibre de financement, révélé par les évaluations actuarielles périodiques, le Comité mixte avait étudié plusieurs scénarios de redressement faisant intervenir une combinaison de mesures portant aussi bien sur les cotisations que sur les prestations. Ce type de revue approfondie a également été pratiqué lorsque la Caisse s’est trouvée en situation de surplus actuariel. L’exemple le plus récent de mise en oeuvre de ce mécanisme de régulation est le groupe de travail à composition tripartite constitué par le Comité mixte en 2000. Le rapport présenté en juillet 2002 a passé en revue l’ensemble des règles et des droits et formulé des changements selon plusieurs scénarios d’évolution de la santé à long terme de la Caisse. Autrement dit, chaque proposition comportait un chiffrage de son coût, ainsi qu’un classement par ordre de priorité et était assortie de conditions pour sa mise en oeuvre liées à l’évolution prévisible de la situation actuarielle. Cette prise en compte des aspects économiques et actuariels et aussi de la cohérence avec les politiques sociales et de gestion des ressources humaines reflète incontestablement une approche robuste et témoigne d’un souçi de responsabilité dans la durée.
Evidemment, cette approche est facilitée par la nature même des activités et des statuts des organisations internationales et intergouvernementales membres de la Caisse des pensions de l’ONU; la plupart ont des mandats à long terme qui certes ne les dispensent pas d’ajustements périodiques mais au moins ne les soumettent pas directement aux fluctuations de la conjoncture économique ou à celles des marchés financiers.

Le risque d’une couverture financière insuffisante.
Il faut rappeler içi que le propre des régimes de retraite à prestations définies est de garantir leurs promesses par des capitaux de couverture d’un montant suffisant. A défaut, la charge de payer les retraites futures incomberait aux futures générations, comme c’est le cas dans les régimes gérés en répartition.
Les capitaux de couverture sont constitués par l’excédent des cotisations sur les prestations et/ou par les revenus des placements sur les marchés financiers. Les difficultés financières rencontrées par un fonds de pension peuvent avoir plusieurs origines; un taux de cotisation insuffisant, une performance médiocre des investissements ou une combinaison des deux. S’agissant des cotisations, il n’est pas rare que, dans les années de forte valorisation des placements, les entreprises décident de se mettre «en vacances de cotisations », c’est-à-dire ne versent qu’une partie des cotisations ou tout simplement décident de suspendre temporairement le paiement des cotisations. L’expérience montre qu’il n’est jamais aisé de recommencer à verser des cotisations après une période d’interruption, surtout si la conjoncture s’est dégradée et si l’entreprise connaît alors une moindre croissance de ses résultats.
La performance des investissements est fluctuante et il en est de même des revenus des placements. La performance réalisée doit être comparée à un objectif préalablement fixé lequel doit être cohérent avec les hypothèses de rendement retenues pour la valorisation à long terme des engagements. En tout état de cause, le choix d’un objectif de rendement doit être crédible par rapport aux taux de rémunération procurés par les marchés financiers. Une certaine latitude existe dans ce domaine et plusieurs techniques sont utilisées pour sélectionner un taux moyen de rendement ou pour lisser la valeur de marché des actifs financiers. Les problèmes commencent à surgir lorsque les performances réalisées sont inférieures aux anticipations, ce qui révèle généralement soit un objectif de taux de rendement trop élevé, soit une gestion médiocre du portefeuille d’investissement. Il est clair que le choix d’un taux de rendement a potentiellement d’énormes conséquences sur le montant des capitaux de couverture à constituer car un taux anticipé élevé implique un provisionnement immédiat moindre que dans l’hypothèse d’un rendement anticipé plus faible. Inversement, un taux escompté faible implique la constitution de réserves plus importantes.
Le choix pour le futur d’un taux de rendement anticipé élevé, associé à des performances financières courantes médiocres, place les entreprises devant un très délicat dilemme: abonder les réserves pour les porter à un niveau approprié, ou revoir le niveau des promesses. Confrontées à ce genre de situation qui se produit le plus souvent en période de retournement de la conjoncture économique, de nombreuses entreprises optent en faveur d’une transformation de leur régime de retraite en fond à cotisations définies.
L’entreprise se désengage en transférant les risques, notamment le risque d’investissement, vers les salariés et ceux-ci ne comptent plus alors que sur leur propre stratégie d’investissement pour se constituer un capital, lequel remplace le versement régulier d’une pension.
Dans le cas de la Caisse des Pensions, la fixation des taux de rendement utilisés pour les évaluations actuarielles fait l’objet de larges consultations faisant intervenir le Comité des actuaires, le Comité des investissements et le Comité mixte ou son Comité permanent. La décision finale vise à traduire plusieurs préoccupations: assurer la crédibilité du taux de rendement choisi comme objectif, en le comparant au niveau des taux courants, vérifier l’atteinte en moyenne de ce rendement par la Caisse au cours des années passées, et valider le caractère réaliste du taux pour les années à venir dans le cadre de scénarios économiques prudents et consensuels. Crédibilité, cohérence et réalisme sont les trois piliers de la méthode de la Caisse. Il va sans dire que le taux de rendement ainsi choisi n’est pas sensé changer fréquemment.
S’agissant de la performance financière des investissements de la Caisse, une attention particulière est portée à la stratégie d’allocation d’actifs, c’est-à-dire à la répartition des placements entre grandes catégories d’investissements, car celle-ci est déterminante pour atteindre un certain objectif de performance. Le fait que la Caisse est en situation de cashflow positif, avec des revenus tirés des cotisations et des placements excédant largement les prestations payées, permet de construire une stratégie à long terme. Celle-ci fait une place prépondérante aux actions, tout en atténuant la volatilité et les risques associés aux actions par des classes d’actifs complémentaires tels que les obligations, l’immobilier ou les placements à court terme. Cette approche a donné de très bons résultats dans le passé. Pour l’avenir, il est envisagé d’approfondir l’analyse des contraintes et des risques en recourant pour la première fois à une comparaison structurée entre les engagements de toutes natures portés au passif, et les placements financiers représentés à l’actif de la Caisse. Cette technique dite de gestion Actif/ Passif, qui est de pratique courante par les fonds de pension, devrait mieux éclairer la gestion et ensuite les décisions sur, à titre d’exemple parmi d’autres, la façon de mieux maîtriser les risques de change.
Ces différentes techniques sont nécessaires à une gestion saine et durable de la Caisse des pensions; en mettant l’accent sur les paramètres les plus importants et sur les conditions de l’équilibre à long terme de la Caisse, elles contribuent à renforcer la connaissance et la prédictibilité des coûts du système de retraite.

L’inadaptation aux attentes des parties prenantes.
C’est sans doute un des risques les plus difficiles à cerner et aussi à corriger tant les attentes peuvent être multiples, contradictoires et changeantes. Ce risque a des origines multiples; il se matérialise souvent lorsque la composition par âge évolue substantiellement conduisant à une sorte de conflit entre générations, lorsque le souçi de préserver un système construit pendant de longues années conduit à un conservatisme porteur de rigidité au détriment de nécessaires adaptations, lorsque les contraintes économiques entrent en conflit avec les acquis sociaux, ou tout simplement lorsque les attentes reflètent un effet de mode!
Les exemples existent d’entreprises qui ferment un fonds de pension à prestations définies, même si celui-ci est actuariellement équilibré, pour créer un fonds à cotisations définies à l’image de leurs plus récents concurrents. De même, une population à moyenne d’âge peu élevée et fortement mobile portera probablement moins d’intérêt à la perception différée d’une retraite qu’au versement d’une somme en capital. Des facteurs conjoncturels tels qu’une très bonne performance des marchés financiers peuvent également susciter des engouements pour une «financiarisation» de la retraite favorisant l’épargne retraite.
L’accent mis sur l’individualisme et l’initiative individuelle trouvent aussi leur reflet dans les solutions en matière de retraite.
Il est clair que la Caisse des pensions ne doit jamais perdre de vue les attentes de ses parties prenantes (participants, retraités, Gouvernements, directions) si elle veut continuer à remplir son rôle. Cela passe obligatoirement par des mécanismes de gouvernance qui assurent l’expression des attentes des représentants des parties prenantes, au sein du Comité mixte ou dans des groupes de travail ad hoc, et aussi une attitude ouverte quant à l’étude de scénarios contrastés ou de propositions de changement. De ce point de vue, les projets de réforme actuellement discutés au sein du système commun des Nations Unies concernant les politiques des ressources humaines sont à suivre de près en raison des possibles impacts sur le régime des pensions, lequel est une des composantes du contrat de travail.
Une des conclusions à tirer est que l’avenir d’un fonds de pension à prestations définies tel que celui de la Caisse des pensions du personnel des Nations Unies passe par une discipline de gestion qui, tout en donnant la priorité au long terme, sache garder la flexibilité nécessaire pour adapter sur la durée les paramètres du régime de retraite à l’évolution des contextes démographiques et économiques. Je crois que le pilotage qui a jusqu’à présent été celui de la Caisse des pensions est un exemple réussi.

L’auteur est Chef Executive Officer, UNJSPF.

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