Interview avec Elisabeth Wilson,
correspondante radio accréditée
auprès des Nations Unies.
Par Jean Michel Jakobowicz.
Une enfant de l’ONU communique
Votre lien avec les Nations Unies a
commencé avec votre premier
biberon. Comment cela s’est-il
passé ?
Dans notre famille, il y avait quelque part
une préfiguration de ce lien. Nous
sommes la seule famille Wilson d’Haïti.
C’est mon arrière-grand-père qui est venu
d’Écosse et qui a épousé une femme de la
bonne société créole, à une époque où
cela ne se faisait pas. Il y a ainsi de nombreux
métissages dans ma famille. Du
côté paternel, il y a du sang écossais, et
du côté maternel du sang allemand et
breton, avec évidemment une souche
africaine. Ainsi, il y a donc un terreau qui
d’entrée de jeu favorise un dialogue entre
les cultures et les civilisations.
Quel a été le premier contact de votre
famille avec le système des Nations
Unies ?
Il faut se remettre dans le contexte. Nous
sommes dans les années 60. Un monde en
pleine mutation. Les systèmes coloniaux
se sont effondrés. Comme beaucoup de
pays satellitaires de la France, Haïti a
produit à l’époque un grand nombre d’ingénieurs,
de médecins et d’avocats de
haut niveau. C’est à cette époque, que
l’ONU est venue recruter sur place. En
fait, c’est l’OMS qui est venue à Port-au-Prince pour recruter du personnel de
santé. C’est grâce à l’OMS que mon père a
fait sa spécialité aux Etats-unis en pleine
ségrégation raciale. Il est ingénieur en
santé publique et avocat. Sans l’ONU,
nous n’aurions jamais connu l’Afrique,
ma terre natale.
Que s’est-il passé ensuite ?
Il a fait son doctorat à l’université John
Hopkins, puis il a été à la PAHO. Sa
première mission a été au Congo belge.
C’est là que je suis née, en pleine crise
humanitaire. Je suis la seule des trois
enfants à être née au Congo belge, au
sein de cette même crise qui coûta la
vie au 2e Secrétaire général des Nations
Unies, Dag Hammarskjöld. L’ONU avait
déjà commencé à changer le monde,
créant une aristocratie internationale
dans laquelle des ressortissants de pays
autrefois dominés se retrouvaient côte à
côte avec d’anciennes puissances coloniales
et ce, sur un pied d’égalité. Ce
n’est pas rien! Imaginez la toute première
Assemblée générale…
Comment était la situation à l’époque?
La situation au Congo belge était horrible.
Les conflits interethniques étaient de plus
en plus violents. D’ailleurs, nous avons
fini par être évacués par des casques
bleus. Nous avons été rapatriés à Genève,
mais notre père est resté sur place avec
les autres humanitaires. Une année plus
tard, nous nous retrouvions au Togo, au
Bénin et puis finalement au bureau régional
de l’OMS à Brazzaville. C’est là où j’ai
passé une enfance extraordinaire. Mon
meilleur ami était sino-danois, il parlait
cinq langues: anglais, français, chinois,
danois ainsi que le lingala. Le meilleur ami
de mon frère était indien et la meilleure
amie de ma soeur était française. C’était
incroyable de côtoyer une telle diversité
culturelle. Cela aurait été impossible de
vivre cela sur une île. Par sa passion et
son métier, notre père nous avait ouvert … la planète.
Quel souvenir vous reste-t-il de cette
enfance ?
C’est un souvenir double à la fois de
côtoyer toutes ces cultures, de vivre
une vie contradictoire dans des conditions
relativement bonnes à cause des
coups d’état répétés. J’ai passé au
Congo une enfance extraordinaire,
riche en rencontres et surtout en
leçons. Car la souffrance humaine est
partout en Afrique. Je n’ai jamais pu
l’oublier. L’Afrique a été une grande
leçon: jamais nous ne nous serions permis
de nous prendre pour d’autres. En
tous les cas, pas dans ma famille. Nous
avions frôlé l’abîme de si près…Ce sont
ces deux aspects qui m’ont le plus marqué,
qui ont façonné ma personnalité et
qui me rendent si sensible aux problèmes
humanitaires.
Et après Brazzaville?
Nous sommes restés 10 ans à Brazzaville
et ensuite les tribulations ont continué.
Nous sommes tout d’abord allés en Italie,
puis toute la famille s’est retrouvée
à Tours en France. Mais notre père, lui,
est resté en Afrique. Nous étions donc
seuls, mon frère, ma soeur et moi avec
notre mère. Nous avions tout perdu, nos
amis, et tout notre réseau, car la communauté
des expatriés devient une
seconde famille et il y règne une solidarité
différente. Par la suite, notre petite
famille se disperse à nouveau, mon
frère reste à Tours, ma soeur est
envoyée à Oxford, et moi je pars pour
Montréal.
C’est un changement qui n’a pas dû
être facile ?
Effectivement, lorsqu’à 18 ans je me suis
retrouvée à Montréal, loin de ma famille,
le passage a été difficile. J’avais quitté la
seule forme de vie que j’avais connue
durant mon enfance, c’est-à-dire une
forme de vie où l’international et l’humanitaire
jouaient un rôle important. Complètement
livrée à moi même, je m’investisà 100% dans le plus beau legs que j’aie
eu à recevoir de mon père: hériter de son
intelligence, sa pugnacité, de son goût
marqué pour les études, sans oublier son
extrême rigueur et efficacité sur le plan
professionnel.
Quel est l’impact de ce nomadisme?
Est-ce que cela donne des gens
totalement destabilisés?
Pas du tout! Cela oblige à avoir des
racines sous les bras. De vivre dans un
continent de contrastes comme
l’Afrique donne des fondations très
fortes et cela m’a permis d’avoir une
très grande faculté d’adaptation. Aussi,
cet amour de l’humain, m’a poursuivi
jusque dans mon travail. Quand j’ai
décroché mon premier emploi, à la télévision
de Radio-Canada et à TV5, j’ai
tout de suite voulu être correspondante
en Afrique. Pour la presse écrite, j’ai été
spécialisée dans la francophonie.
Quand j’ai créé ma boîte de production,
je l’ai appelée «Equinoxe, l’écran sur le
monde». Par la suite, je suis devenue
consultante en relations publiques et
médias, tout en restant journaliste. Ce
qui veut dire qu’inlassablement, j’ai
essayé de retrouver ce terrain de dialogue
qui m’était familier.
En fait de quel pays êtes-vous vraiment?
Je suis canadienne. Au niveau de mes
identités, je suis à la fois créole, africaine,
européenne et nord-américaine.
Et si l’on m’obligeait à choisir une seule
de ces identités, je serais très malheureuse.
Ce sont toutes ces cultures qui
font ce que je suis aujourd’hui. Par
contre, mes racines sont africaines.
Vous me suivez toujours? (rires) On
n’oublie jamais l’endroit où l’on est né.
Est-ce que cela ne génère pas des
contradictions?
Pas du tout! Quand vous avez côtoyé des
gens des quatre coins du monde, avec
une sensibilité différente, portée vers
l’humain, cela donne des fondations très
solides. Cela permet de vivre ce multiculturalisme
d’une façon très enrichissante
et équilibrée. De plus, dans ma vie professionnelle,
cela m’a toujours donné une
approche planétaire aux problèmes que
j’ai pu rencontrer.
Pourquoi êtes-vous tellement
pro-ONU?
Je ne suis pas pro-ONU, mais simplement reconnaissante, parce
que sans l’ONU, toute ma famille aurait été décimée au Congo
belge. L’autre aspect, c’est que lorsque mes parents ont quitté
Haïti, et que la dictature s’est établie sur l’île il n’y avait plus
vraiment de futur pour les intellectuels. Grâce à l’ONU, nous
avons découvert un autre monde. Un monde auquel nous n’aurions
jamais eu accès si nous étions restés là-bas. Sans idéaliser
cette période africaine de ma vie, je me rends parfaitement
compte que l’ONU a changé. Maintenant, il y a des carriéristes
de l’humanitaire. Mais il y en a sûrement qui sont comme moi et
qui y croient encore.
Comment en êtes-vous venue à faire cette émission de
vulgarisation qui se nomme PLANÈTE ONU?
L’idée de cette émission m’est venue d’une simple conversation
entendue par inadvertance dans la rue à Montréal il y a 2 ans.
Des personnes discutaient disgracieusement de l’actuel Secrétaire
général des Nations Unies, Kofi Annan. Et j’ai été frappée
par leur totale ignorance des
Nations Unies et de l’ensemble
du travail humanitaire. C’était
comme si on avait insulté un
membre de ma famille. Cela
m’a tellement abasourdie, que
j’ai immédiatement concocté
un projet-média. Projet que j’ai
soumis quelques jours plus tard à une radio oecuménique. C’est
comme cela que j’ai quitté le Canada, que je me suis retrouvée
au Palais des Nations à Genève pour commencer toute une série
d’émissions intitulées PLANÈTE ONU.
En quoi consiste cette émission?
C’est une émission d’une heure durant laquelle je fais l’interview
de différentes personnes, pas seulement des porte-parole
officiels mais également de gens qui sont au coeur des crises
humanitaires. Ces invités décortiquent les problèmes d’une
façon très simple et expliquent aux auditeurs comment les
humanitaires viennent en aide aux personnes les plus démunies
de la planète et pourquoi il faut le faire! Jusqu’à ce jour, il y a
des images qui m’indignent et me font monter les larmes aux
yeux. Je déteste l’injustice. Il y a des regards, des souffrances
que l’on n’a pas le droit d’oublier. Cette émission, c’est ma
contribution au travail de l’ONU.

Journaliste engagée dans la vulgarisation,
fin stratège en stratégies de communication.
Pourquoi d’après vous, le message de l’ONU passe-t-il si
difficilement?
Je pense qu’il est trop en vase clos et puis on a oublié l’art de
créer l’intérêt. Aussi, les chaînes de nouvelles continues ont
désacralisé la mort, en passant en boucle de scènes horribles.
De là à manger un hamburger tout en les regardant, il n’y avait
qu’un pas. Il y a aussi les limites intrinsèques aux médias.
Aucune image ne peut traduire les odeurs, la pestilence d’un
charnier. Depuis la guerre du Biafra, la pléthore d’images
atroces a rendu insensible une partie du public. Les médias
nationaux en n’entreprenant pas une démarche de vulgarisation
spécifique à l’ONU ont raté le bateau. Alors oui... il y a les
chaînes spécialisées. Et surtout, il ne faut pas oublier que l’opinion
mondiale est la 2e superpuissance de la planète. A-t-on
oublié de la consulter?
Quels sont vos futurs projets ?
Je rêve de produire des documentaires télévisuels, des séries radio
pour l’ONU ou alors de partir sur le terrain. Une chose est sûre, j’ai
presque retrouvé ma famille humanitaire et onusienne. Comme toutes
les familles, elle a ses qualités et ses défauts. Mais c’est ma famille.
Par contre, dans mon travail, j’ai assez de discernement pour la diagnostiquer
sévèrement, tout en créant en termes de communication,
l’espace nécessaire pour que la vieille dame de 60 ans communique
avec une planète d’une rare complexité.
L'invitée est spécialiste des relations
publiques et médias FIEM (Fondation
internationale pour les enfants du Monde
(Genève),
ETHNIC MEDIA (Montréal).
