UN Special N° 650 Avril · April 2006 

M. Daly Belgasmi
Interview avec Elisabeth Wilson,
correspondante radio accréditée
auprès des Nations Unies.
Par Jean Michel Jakobowicz.

Une enfant de l’ONU communique

Votre lien avec les Nations Unies a commencé avec votre premier biberon. Comment cela s’est-il passé ?
Dans notre famille, il y avait quelque part une préfiguration de ce lien. Nous sommes la seule famille Wilson d’Haïti. C’est mon arrière-grand-père qui est venu d’Écosse et qui a épousé une femme de la bonne société créole, à une époque où cela ne se faisait pas. Il y a ainsi de nombreux métissages dans ma famille. Du côté paternel, il y a du sang écossais, et du côté maternel du sang allemand et breton, avec évidemment une souche africaine. Ainsi, il y a donc un terreau qui d’entrée de jeu favorise un dialogue entre les cultures et les civilisations.

Quel a été le premier contact de votre famille avec le système des Nations Unies ?
Il faut se remettre dans le contexte. Nous sommes dans les années 60. Un monde en pleine mutation. Les systèmes coloniaux se sont effondrés. Comme beaucoup de pays satellitaires de la France, Haïti a produit à l’époque un grand nombre d’ingénieurs, de médecins et d’avocats de haut niveau. C’est à cette époque, que l’ONU est venue recruter sur place. En fait, c’est l’OMS qui est venue à Port-au-Prince pour recruter du personnel de santé. C’est grâce à l’OMS que mon père a fait sa spécialité aux Etats-unis en pleine ségrégation raciale. Il est ingénieur en santé publique et avocat. Sans l’ONU, nous n’aurions jamais connu l’Afrique, ma terre natale.

Que s’est-il passé ensuite ?
Il a fait son doctorat à l’université John Hopkins, puis il a été à la PAHO. Sa première mission a été au Congo belge. C’est là que je suis née, en pleine crise humanitaire. Je suis la seule des trois enfants à être née au Congo belge, au sein de cette même crise qui coûta la vie au 2e Secrétaire général des Nations Unies, Dag Hammarskjöld. L’ONU avait déjà commencé à changer le monde, créant une aristocratie internationale dans laquelle des ressortissants de pays autrefois dominés se retrouvaient côte à côte avec d’anciennes puissances coloniales et ce, sur un pied d’égalité. Ce n’est pas rien! Imaginez la toute première Assemblée générale…

Comment était la situation à l’époque?
La situation au Congo belge était horrible. Les conflits interethniques étaient de plus en plus violents. D’ailleurs, nous avons fini par être évacués par des casques bleus. Nous avons été rapatriés à Genève, mais notre père est resté sur place avec les autres humanitaires. Une année plus tard, nous nous retrouvions au Togo, au Bénin et puis finalement au bureau régional de l’OMS à Brazzaville. C’est là où j’ai passé une enfance extraordinaire. Mon meilleur ami était sino-danois, il parlait cinq langues: anglais, français, chinois, danois ainsi que le lingala. Le meilleur ami de mon frère était indien et la meilleure amie de ma soeur était française. C’était incroyable de côtoyer une telle diversité culturelle. Cela aurait été impossible de vivre cela sur une île. Par sa passion et son métier, notre père nous avait ouvert … la planète.

International Foundation for the Children of the World

Quel souvenir vous reste-t-il de cette enfance ?
C’est un souvenir double à la fois de côtoyer toutes ces cultures, de vivre une vie contradictoire dans des conditions relativement bonnes à cause des coups d’état répétés. J’ai passé au Congo une enfance extraordinaire, riche en rencontres et surtout en leçons. Car la souffrance humaine est partout en Afrique. Je n’ai jamais pu l’oublier. L’Afrique a été une grande leçon: jamais nous ne nous serions permis de nous prendre pour d’autres. En tous les cas, pas dans ma famille. Nous avions frôlé l’abîme de si près…Ce sont ces deux aspects qui m’ont le plus marqué, qui ont façonné ma personnalité et qui me rendent si sensible aux problèmes humanitaires.

Et après Brazzaville?
Nous sommes restés 10 ans à Brazzaville et ensuite les tribulations ont continué. Nous sommes tout d’abord allés en Italie, puis toute la famille s’est retrouvée à Tours en France. Mais notre père, lui, est resté en Afrique. Nous étions donc seuls, mon frère, ma soeur et moi avec notre mère. Nous avions tout perdu, nos amis, et tout notre réseau, car la communauté des expatriés devient une
seconde famille et il y règne une solidarité différente. Par la suite, notre petite famille se disperse à nouveau, mon frère reste à Tours, ma soeur est envoyée à Oxford, et moi je pars pour Montréal.

C’est un changement qui n’a pas dû être facile ?
Effectivement, lorsqu’à 18 ans je me suis retrouvée à Montréal, loin de ma famille, le passage a été difficile. J’avais quitté la seule forme de vie que j’avais connue durant mon enfance, c’est-à-dire une forme de vie où l’international et l’humanitaire jouaient un rôle important. Complètement livrée à moi même, je m’investisà 100% dans le plus beau legs que j’aie eu à recevoir de mon père: hériter de son intelligence, sa pugnacité, de son goût marqué pour les études, sans oublier son extrême rigueur et efficacité sur le plan professionnel.

Quel est l’impact de ce nomadisme? Est-ce que cela donne des gens totalement destabilisés?
Pas du tout! Cela oblige à avoir des racines sous les bras. De vivre dans un continent de contrastes comme l’Afrique donne des fondations très fortes et cela m’a permis d’avoir une très grande faculté d’adaptation. Aussi, cet amour de l’humain, m’a poursuivi jusque dans mon travail. Quand j’ai décroché mon premier emploi, à la télévision de Radio-Canada et à TV5, j’ai tout de suite voulu être correspondante en Afrique. Pour la presse écrite, j’ai été spécialisée dans la francophonie. Quand j’ai créé ma boîte de production, je l’ai appelée «Equinoxe, l’écran sur le monde». Par la suite, je suis devenue consultante en relations publiques et médias, tout en restant journaliste. Ce qui veut dire qu’inlassablement, j’ai essayé de retrouver ce terrain de dialogue qui m’était familier.

En fait de quel pays êtes-vous vraiment?
Je suis canadienne. Au niveau de mes identités, je suis à la fois créole, africaine, européenne et nord-américaine. Et si l’on m’obligeait à choisir une seule de ces identités, je serais très malheureuse. Ce sont toutes ces cultures qui font ce que je suis aujourd’hui. Par contre, mes racines sont africaines. Vous me suivez toujours? (rires) On n’oublie jamais l’endroit où l’on est né.

Est-ce que cela ne génère pas des contradictions?
Pas du tout! Quand vous avez côtoyé des gens des quatre coins du monde, avec une sensibilité différente, portée vers l’humain, cela donne des fondations très solides. Cela permet de vivre ce multiculturalisme d’une façon très enrichissante et équilibrée. De plus, dans ma vie professionnelle, cela m’a toujours donné une approche planétaire aux problèmes que j’ai pu rencontrer.

Pourquoi êtes-vous tellement pro-ONU?
Je ne suis pas pro-ONU, mais simplement reconnaissante, parce que sans l’ONU, toute ma famille aurait été décimée au Congo belge. L’autre aspect, c’est que lorsque mes parents ont quitté Haïti, et que la dictature s’est établie sur l’île il n’y avait plus vraiment de futur pour les intellectuels. Grâce à l’ONU, nous avons découvert un autre monde. Un monde auquel nous n’aurions jamais eu accès si nous étions restés là-bas. Sans idéaliser cette période africaine de ma vie, je me rends parfaitement compte que l’ONU a changé. Maintenant, il y a des carriéristes de l’humanitaire. Mais il y en a sûrement qui sont comme moi et qui y croient encore.

Comment en êtes-vous venue à faire cette émission de vulgarisation qui se nomme PLANÈTE ONU?
L’idée de cette émission m’est venue d’une simple conversation entendue par inadvertance dans la rue à Montréal il y a 2 ans. Des personnes discutaient disgracieusement de l’actuel Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan. Et j’ai été frappée par leur totale ignorance des Nations Unies et de l’ensemble du travail humanitaire. C’était comme si on avait insulté un membre de ma famille. Cela m’a tellement abasourdie, que j’ai immédiatement concocté un projet-média. Projet que j’ai soumis quelques jours plus tard à une radio oecuménique. C’est comme cela que j’ai quitté le Canada, que je me suis retrouvée au Palais des Nations à Genève pour commencer toute une série d’émissions intitulées PLANÈTE ONU.

En quoi consiste cette émission?
C’est une émission d’une heure durant laquelle je fais l’interview de différentes personnes, pas seulement des porte-parole officiels mais également de gens qui sont au coeur des crises humanitaires. Ces invités décortiquent les problèmes d’une façon très simple et expliquent aux auditeurs comment les humanitaires viennent en aide aux personnes les plus démunies de la planète et pourquoi il faut le faire! Jusqu’à ce jour, il y a des images qui m’indignent et me font monter les larmes aux yeux. Je déteste l’injustice. Il y a des regards, des souffrances que l’on n’a pas le droit d’oublier. Cette émission, c’est ma contribution au travail de l’ONU.

Mm Elizabeth Wilson
Journaliste engagée dans la vulgarisation,
fin stratège en stratégies de communication.

Pourquoi d’après vous, le message de l’ONU passe-t-il si difficilement?
Je pense qu’il est trop en vase clos et puis on a oublié l’art de créer l’intérêt. Aussi, les chaînes de nouvelles continues ont désacralisé la mort, en passant en boucle de scènes horribles. De là à manger un hamburger tout en les regardant, il n’y avait qu’un pas. Il y a aussi les limites intrinsèques aux médias. Aucune image ne peut traduire les odeurs, la pestilence d’un charnier. Depuis la guerre du Biafra, la pléthore d’images atroces a rendu insensible une partie du public. Les médias nationaux en n’entreprenant pas une démarche de vulgarisation spécifique à l’ONU ont raté le bateau. Alors oui... il y a les chaînes spécialisées. Et surtout, il ne faut pas oublier que l’opinion mondiale est la 2e superpuissance de la planète. A-t-on oublié de la consulter?

Quels sont vos futurs projets ?
Je rêve de produire des documentaires télévisuels, des séries radio pour l’ONU ou alors de partir sur le terrain. Une chose est sûre, j’ai presque retrouvé ma famille humanitaire et onusienne. Comme toutes les familles, elle a ses qualités et ses défauts. Mais c’est ma famille. Par contre, dans mon travail, j’ai assez de discernement pour la diagnostiquer sévèrement, tout en créant en termes de communication, l’espace nécessaire pour que la vieille dame de 60 ans communique avec une planète d’une rare complexité.

L'invitée est spécialiste des relations
publiques et médias FIEM (Fondation
internationale pour les enfants du Monde (Genève),
ETHNIC MEDIA (Montréal).

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