UN Special N° 649 Mars · March 2006 

«A century of Nobel peace prize laureates 1901-2005»

Exposition au Palais des Nations, janvier-juin 14 février-30 mars 2006


Interview avec Blandine Blukacz-Louisfert, Chef du Groupe de l’enregistrement et des archives de la Bibliothèque de l’ONU à Genève.
Par Emmanuelle Gantet

La Bibliothèque de l’Office des Nations Unies à Genève (ONUG), qui a d’abord été la Bibliothèque de la Société des Nations (SDN) fondée en 1919, continue d’accomplir sa mission d’origine «servir de centre de recherche international et d’instrument de compréhension internationale » et garde ainsi vivante l’idée visionnaire de son généreux donateur John D. Rockefeller, Jr. La richesse des archives qu’elle conserve permet d’alimenter des expositions majeures telle «Un siècle de lauréats des Prix Nobel de la paix 1901-2005».

Quand on parle de Prix Nobel de la Paix, l’année 2005 évoque avant tout le 100ème anniversaire de son attribution à Bertha von Suttner.
Il est vrai que Bertha von Suttner, pacifiste autrichienne, première femme lauréate et une référence dans les milieux académiques, a joué un rôle majeur dans le mouvement pacifiste de la fin du XIXème – début du XXème siècle. La Bibliothèque de l’ONUG dispose des papiers privés de cette femme d’exception, qui représentent pas moins de 33 cartons d’archives! Son roman «Die Waffen Nieder» (Bas les armes) fut un tel succès qu’il fut traduit dans plus d’une vingtaine de langues. Bertha von Suttner est même présente sur les pièces autrichiennes de deux euros, tout comme Mozart l’est sur celles d’un euro.
Amie personnelle d’Alfred Nobel, c’est elle qui lui a suggéré de créer le Prix. Alfred Nobel lui écrivit dès 1893: «Chère amie […] Je voudrais par testament disposer d’une partie de ma fortune en prix à distribuer tous les cinq ans, disons six fois en tout car si dans trente ans on n’aura pas réussi à réformer le système actuel il faudra retourner carrément à la barbarie […]».
Bertha von Suttner fut aussi l’une des fondatrices du Bureau International de la Paix, créé en 1891 avec l’objectif de promouvoir le règlement pacifique des conflits internationaux. Les membres de cette première organisation internationale pacifiste d’envergure, dont plusieurs furent lauréats du Prix Nobel de la Paix entre 1901 et 1913, introduirent l’idée que la création d’une organisation intergouvernementale ou supra-nationale était nécessaire pour établir la paix, préparant ainsi le terrain à la fondation de la Société des Nations en 1919. Cette dernière est elle-même, on le sait, considérée comme le précurseur de l’Organisation des Nations Unies.

Cette exposition est intitulée «Un siècle de lauréats des Prix Nobel de la paix 1901 - 2005». Combien de lauréats sont présentés?
Nous avons donc eu l’idée, pour célébrer ce centième anniversaire de l’attribution du Prix Nobel de la paix à Bertha von Suttner, de mettre en lumière tous les lauréats – personnalités ou institutions – qui, entre 1901 et 2005, se sont vus attribuer le Prix en raison de leur activité liée au Bureau International de la Paix, à la Société des Nations et à l’Organisation des Nations Unies. C’est donc, parmi les 115 lauréats qu’a comptés le Prix depuis 1901, 38 lauréats qui sont présentés dans cette exposition: huit pour la période« mouvements pacifistes » entre 1901 et 1913, 14 pour la Société des Nations et 16 pour l’ONU.

Où se situe l’exposition au Palais des Nations?
L’exposition est présentée en deux endroits du Palais des Nations: des documents d’archives illustrent les activités de chacun des lauréats dans les vitrines du Cyberespace de la Bibliothèque et des panneaux des lauréats sont disposés depuis l’entrée du bâtiment E jusqu’à la Bibliothèque exposés à la Porte 6, au premierétage, face à la Salle du Conseil.. Dans ces circulations, les panneaux suivront un cheminement chronologique. Pour les vitrines, nous avons parfois pu regrouper les lauréats, en particulier pour les lauréats qui sont à l’origine de la concrétisation d’une organisation. Fridtjof Nansen, lauréat en 1922, est ainsi présenté avec le Nansen International Office for Refugees, lauréat en 1938, et précurseur du UNHCR. Ou encore Léon Jouhaux, lauréat en 1951, avec le Bureau International du Travail (BIT), lui-même lauréat en 1969.

La Bibliothèque de l’ONUG est mondialement réputée pour la richesse de ses archives, tant en qualité qu’en quantité. Le choix des pièces à retenir a dû être une opération difficile.
Pour chacune des trois périodes retenues, La Bibliothèque conserve en effet des collections d’archives uniques que cette exposition permet de mettre en lumière. Parmi les 3 km linéaires d’archives dont nous disposons, mes collègues Béatrice Ory, Rémi Dubuisson, et moi-même, avons dû faire un choix des documents les plus pertinents et les plus remarquables. Les recherches ont été effectuées sur une période de six mois de novembre 2004 à juin 2005.

Cette exposition a été préparée en collaboration avec l’Université de l’Indiana aux Etats-Unis. Pour quelle raison?
Nous avions déjà coopéré avec cette Université en 2001 pour numériser toute la collection des photos de la SDN. En août 2004, lorsque l’idée de cette exposition a pris forme, cette Université a souhaité prolonger notre collaboration et s’est proposée pour numériser les documents nécessaires à l’exposition et à un site web complémentaire qu’elle développerait. Ainsi, des membres de l’Université de l’Indiana sont venus trois semaines à Genève en juin 2005 avec leur propre matériel pour numériser les pièces d’archives sélectionnées. Des historiens de cette université ont rédigé de juin à août 2005 les biographies des lauréats, sur la base de documents de l’ONU et de pièces extraites de leur propre bibliothèque ou de l’Internet. Si nous avons contrôlé tous les textes, le temps nous a malheureusement manqué pour les présenter également en français.

La substance historique extraite, il vous a fallu la mettre en valeur….
En effet. C’était un travail tout aussi important. L’agencement des vitrines, la mise en forme des panneaux sont essentiels pour une bonne perception de l’information et donner l’envie «d’entrer» dans le panneau et de se laisser conduire au fil de l’histoire de l’exposition.
Un code couleur permet une reconnaissance visuelle des périodes: vert pour le mouvement pacifiste, rouge pour la SDN et bleu pour l’ONU.

Qui a réalisé cette conception?
Dans les vitrines du Cyberespace, la mise en valeur des documents, les étiquettes de présentation et la mise en page des biographies, ont été le travail de ma collègue Béatrice Ory, chargée de la mise en espace des expositions historiques. Thomas Hornisberger, relieur à la Bibliothèque, avec le soutien de la Section des services aux utilisateurs, est intervenu pour fixer les documents papiers sur des supports solides pour qu’ils puissentêtre exposés verticalement.
La ligne graphique des panneaux a été conçue par Fabrice Arlot, responsable des activités culturelles, en étroite collaboration avec Sylvie Sahuc, infographiste au Service des publications, en charge de la création du catalogue de l’exposition. La fabrication des panneaux a elle été confiée à un prestataire extérieur qui lui aussi a apporté sa plus-value esthétique dans le choix du socle, de la structure et du support où sont imprimés textes et images.

A qui s’adresse cette exposition?
Elle s’adresse bien évidemment aux personnes qui circulent dans le Palais des Nations, fonctionnaires, délégués, visiteurs. Nous communiquonségalement auprès de publics ciblés, tels les membres actuels du Bureau International de la Paix, ou auprès de réseaux académiques ou scolaires avec lesquels nous entretenons des relations régulières.

Combien d’expositions à caractère historique présentez-vous par an?
Nous présentons au maximum deux expositions par an car les expositions d’archives génèrent un important travail de préparation.
Par ailleurs, nos expositions sont parfois difficilesà présenter à l’extérieur du Palais des Nations, en raison des précautions que nécessitent le transport et la présentation de documents originaux. Les panneaux dans les couloirs du bâtiment E et de la Bibliothèque de l’exposition «Un siècle de lauréats des Prix Nobel de la paix 1901-2005», souples et légers, seront par contre facilement transportables et pourront donc être exposés ailleurs qu’au Palais des Nations.

Les écritures d’Alfred Nobel et Bertha von Suttner présentées ensemble dans la première vitrine du Cyberespace m’ont parues très similaires. Vous m’avez aussitôt démentie. Quelle est donc votre formation pour distinguer aussi nettement deux écritures?
Ma formation d’archiviste-paléographe suivie à l’Ecole des Chartes à Paris m’a appris la lecture d’écritures anciennes depuis le moyen-âge. Même si j’ai peu pratiqué depuis que j’ai débuté aux archives nationales de Paris pendant un an, puis six ans au Yemen en tant que consultante pour l’UNESCO, et enfin deux ans aux archives départementales du Calvados avant d’intégrer l’ONU à Genève en 1999, je reste très sensible aux écritures manuscrites.

Vous travaillez depuis six ans au service des archives de la SDN et de l’ONU Genève. Quelles sont vos perspectives?
Recrutée au départ pour les archives de la SDN, il m’a rapidement été confié les archives de l’ONUG , qui comprend également la coordination de la gestion des archives courantes des différents départements du Palais des Nations. Avec mon équipe de dix personnes nos perspectives sont riches de projets: faireévoluer les inventaires qui datent des années 70, en les informatisant, mettre en ligne ces catalogues, numériser une partie des archives historiques pour pouvoir les mettre à disposition du public sur Internet, et relever le défi que pose la gestion des archives courantes créées sous un format électronique et numériser une partie des archives elles-mêmes pour pouvoir en mettre le contenu à disposition du public sur Internet; en ce qui concerne la gestion des archives courantes, nous devons relever le défi que pose la gestion des archives électroniques. Ce défi est en partie technique: comment conserver à long terme des documents créés sous des formats et supportséphémères? Mais il requiert aussi l’engagement de chacun des fonctionnaires dans une gestion quotidienne rigoureuse des documents qu’il crée: nous créons aujourd’hui la mémoire institutionnelle du futur et c’est une responsabilité aussi bien individuelle que collective.

Ce monde empreint d’histoires anciennes n’est pas trop «poussiéreux»?
Tout novice dans ce domaine pense que le monde des archives est un monde mort. Alors que rien n’est plus vivant que ce monde qui retrace la vie des femmes et des hommes, leur histoire, leur personnalité, leurs projets, leur enthousiasme; qui permet aussi, en ce qui concerne plus particulièrement les collections de la Bibliothèque de l’ONUG, de retracer l’histoire des relations internationales tout au long du XXe siècle. Mon métier est passionnant, et d’autant plus au sein des Nations Unies qui offrent un environnement international et surtout une richesse unique de documents. Les archives de la Bibliothèque de l’ONUG sont un vrai paradis pour un historien ou un archiviste!

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