UN Special N° 648 Février · February 2006 

Acteurs, chanteurs, comédiens et sportifs s’engagent dans des ONG ou pour l’ONU. Blaise Hofmann se demande qui en sort gagnant.

Mécénat: ces «people» qui veulent sauver le monde

Blaise Hofmann, l’Hebdo

La scène a fait le tour du monde: une Sharon Stone rayonnante, prodiguant son glamour aux invités du Forum de Davos 2005, se lève soudain, annonçant une donation de 10 000 dollars pour l’envoi de moustiquaires en Tanzanie. Faisant ainsi décoller les enchères, l’actrice récoltait en cinq minutes un million de dollars!
Patron de l’événement, André Schneider ne cautionne guère ce genre d’initiative: «Le Forum exige un travail de fond, sur le long terme. Pas question de devenir un organisme de donation.» Message compris. Ce qui n’empêche pas ce même forum de convier, du 25 au 29 janvier prochains dans la station grisonne, Bono, Peter Gabriel, Michael Douglas, le producteur indien Anant Singh, Angelina Jolie, le roi Pelé, Monica Seles ou Mohammed Ali... Qu’on le veuille ou non, lesdits «people» sont devenus la touche glamour incontournable d’événements internationaux qui, sans eux, auraient de la peine à éveiller l’intérêt du grand public.
Le transfert symbolique de l’aura d’une star sur une organisation caritative n’a rien de neuf. Philippe Meyer, codirecteur de l’agence publicitaire McCann Erickson, évoque la lassitude du public confronté aux images chocs: «Le recours aux vedettes, auxquelles on s’identifie facilement, permet d’amener une nouvelle émotion.»
Gérer un marché de stars Les premiers à avoir saisi l’incroyable potentiel des «célébrités utiles» – une expression de Michael Douglas – sont les Nations Unies: en 1954, Maurice Pate, directeur exécutif du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (Unicef), rencontrait par hasard, dans l’avion, l’acteur américain Danny Kay et en fit le premier ambassadeur itinérant. La tendance se renforce en 1996, avec l’arrivée de Kofi Annan au poste de secrétaire général. Son leitmotiv, le «partenariat avec la société civile», cherche par tous les moyens à sensibiliser le citoyen. Et sans aucun doute, le recours aux stars en est un.
Par conséquent, chaque agence internationale possède depuis quelques années son bureau de gestion des stars. Et ce marché s’entretient, se rémunère, se sélectionne et se noue de manière à la fois très précise et très personnalisée, star oblige.
Il existe autant de modes de fonctionnement qu’il y a de partenariats. L’artiste frappe parfois luimême à la porte de l’agence, comme Youssou N’Dour, il y a douze ans, à l’office Unicef de Dakar. L’agence fait parfois le premier pas, comme Aziyadé Poltier-Mutal, la recruteuse du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD): «En 1998, nous pensions contacter Michael Jordan, mais sa renommée ne touchait pas l’Asie. Nous lui avons préféré Ronaldo, une référence universelle. Il a accepté et proposé luimême Zinedine Zidane.» Le gros lot, d’autant que ce partenariat inespéré s’est poursuivi dans le temps. Les deux footballeurs disputaient encore, le 22 décembre dernier à Düsseldorf, un «match contre la pauvreté» pour le PNUD.
La médaille de la rigueur dans le recrutement revient au HCR – le Haut Commissariat pour les réfugiés. Les célébrités qui contactent l’organisation sont mises à l’essai pour une année. Ainsi, après avoir attribué les bénéfices de l’album remixé Army of me, sorti en mai 2005, à l’Unicef, Björk testera ces prochains jours ses qualités d’ambassadrice, pour le HCR cette fois, en visitant les lieux où le tsunami a frappé.

Liya Kebede
Liya Kebede, top modèle, ambassadrice de bonne volonté de l’OMS
pour la santé de la mère, du nouveau-né et de l’enfant.

Dans la sphère humanitaire, la bonne volonté ne suffit pas. La star doit convenir au profil de l’agence. Porte-parole du Programme alimentaire mondial (PAM), Simon Plueff évoque, par exemple, les intérêts du recrutement de DJ Bobo: «Une tête d’affiche crédible, connue aussi en Allemagne, adulée par les 25-45 ans, qui n’a pas la grosse tête, pas de scandale à son actif et une bonne cote de sympathie.» A l’Unicef, mêmes préoccupations dans le discours de l’un des recruteurs, Damien Personnaz: «Youssou N’Dour représente la voix de l’Afrique, alors qu’une chanteuse comme Shakira touche l’Amérique latine, et toute la frange des 12-18 ans.»
Partout, des études de marché sont menées pour connaître la cohérence d’un partenariat. Encore faut-il que les stars acceptent le bénévolat, soient disponibles sur le long terme et prennent le temps de s’informer.
Si l’Unicef compte une centaine d’ambassadeurs, le HCR se limite à cinq, «ne contacte que des célébrités sincèrement engagées à long terme et disponibles», explique Lionelo Postcardi, le collaborateur du HCR qui a «rabattu» Angelina Jolie en 2001. Cette dernière, active depuis cinq ans, a plus de trente missions au compteur et dévore hebdomadairement une cinquantaine de pages d’informations que lui envoie son agence. «Ce n’est pas qu’une approche émotionnelle. Le domaine des réfugiés est un domaine plus complexe que la faim. Il faut du temps, de l’intelligence et du sérieux pour comprendre le dossier», ajoute Shannon Boyd, porte-parole du HCR. Une démarche à l’opposé de l’engagement «one shot» d’un Sean Connery pour le compte du PAM lors du tournage d’un spot d’annonce de quelques secondes, relayé dans 350 salles de cinéma suisses.
Les gestionnaires des célébrités le savent. La machine people est à double tranchant. Que ce serait-il passé si Michael Jackson avait été ambassadeur pour l’Unicef? Le capital symbolique des stars peut s’effondrer au moindre scandale.
Autre dérapage possible, un recrutement hâtif et peu judicieux. Envoyée à Haïti, Julia Roberts avait refusé toute compagnie journalistique, ne comprenant visiblement pas que le but n’était pas de voyager, mais d’être visible. Sophia Loren, quant à elle, en hauts talons dans la boue, tenait absolument à planter un arbre en plein désert, dans un camp de réfugiés, en Somalie. Tenant un enfant famélique, elle aurait dit: «Mamma mia, mais tu es beaucoup trop maigre, il faut que tu me promettes de manger plus!».
Sur le sujet des dérapages, les agences sont riches en anecdotes. Toutefois, l’usage des «célébrités utiles» reste une affaire qui marche, tant pour l’organe caritatif que pour les personnalités.
Côté stars, on ne peut garantir l’innocence du bénévolat. «Ce qui est nouveau, dans le domaine humanitaire, c’est le retour de la valeur symbolique. Alors que la publicité dessert généralement la star, l’humanitaire ajoute un capital de sympathie.» Giovanni Haver, professeur en sociologie de l’image à l’Université de Lausanne, parle d’un moyen de faire oublier les gains astronomiques, les petits scandales des tabloïds et la futilité de l’univers du showbiz. «Il n’y a pas toujours une stratégie de positionnement, mais il ne faut pas oublier que ce sont des gens pilotés par des conseillers en image qui construisent leur célébrité.»
Qui dit célébrités dit argent. Ici, surprise: les ambassadeurs de l’Unicef, non rémunérés, sont seulement dédommagés pour leur transport et leur logement. Quant aux célébrités du PAM et du HCR, elles s’engagent à leurs frais. Plus fort, elles font parfois des donations, comme Angelina Jolie qui a offert 780 000 dollars au HCR. Côté humanitaire, le gain est ainsi triple.
En sus, les célébrités amènent une couverture médiatique inespérée. «Le budget médias étant régulièrement multiplié par deux, la mise en avant d’une personnalité connue facilite automatiquement les négociations», note Philippe Meyer, codirecteur de McCann Erickson. Enfin, le message humanitaire y gagne en fraîcheur. «Leur ton est plus émotionnel, moins diplomatique, moins neutre, plus naturel», relève Damien Personnaz. Ce que confirme Abou Dungus, un agent onusien qui a géré une quarantaine de célébrités: «Quand Angelina Jolie parle du Darfour à la télévision, les gens écoutent, mais quand c’est un fonctionnaire de l’ONU qui en parle, ils zappent.»
Reconversion politique Ainsi s’entretient le charity-business que dénonce Bernard Kouchner depuis vingt ans. Cela pose des questions en effet. L’ONU est un outil politique. Son investissement humanitaire traduit une déresponsabilisation dans ses mandats propres. Les agences se reposent-elles pas sur le dynamisme et l’aura euphorisante des stars pour faire oublier leur impuissance, leur immobilisme?
De leur côté, les stars prennent la tangente inverse. Anticipant leur reconversion, elles se politisent de plus en plus. On a entendu Bob Geldof dire que le rassemblement musical du Live 8 n’était pas un événement culturel, mais politique. On a vu George Weah renoncer à son engagement envers les enfants du Fonds des Nations Unies pour se porter candidat à l’élection présidentielle du Liberia. On se souvient de Nana Mouskouri, ambassadrice de l’Unicef, aujourd’hui députée du «Parti nouvelle démocratie» au Parlement européen.
A l’heure où la politique aime faire son show, il n’est pas étonnant que le «star système» se cherche une politique. Chacun y trouve son compte. Chacun? Sauf peut-être les premiers concernés, réfugiés du Darfour ou orphelins du tsunami, qui préfèreraient qu’on leur trouve des solutions à long terme, plutôt que de servir de supplément d’âme à quelques icônes pailletées.
Björk sera bientôt l’ambassadrice du HCR en visitant les lieux où le tsunami a frappé.

Les célébrités les plus utiles

L’engagé enragé Bono
Venant de recevoir le prix «Ambassadeur de la conscience 2005», la plus haute distinction accordée par Amnesty International,
n’hésitant pas à rendre visite au pape pour condamner son opposition au préservatif, ni à frapper à la porte de George W. Bush pour alléger la dette des pays pauvres, le chanteur de U2 est la plus «utile» des célébrités. Peut-être est-ce dû au fait que «Bono connaît ses dossiers par coeur, mieux que n’importe quel expert», comme le relevait James Wolfensohn, l’ancien président de la Banque mondiale?

Le sauvé-sauveur Paul Tergat
Vainqueur du dernier marathon de New York, le Kenyan est l’un des ambassadeurs pour le Programme alimentaire mondial. Né dans la vallée du Rift, où la sécheresse, la maladie et la famineétaient ses réalités quotidiennes, Paul Tergat a pu compter sur des repas scolaires fournis par le PAM, auquel il attribue aujourd’hui ses succès d’athlète. Une histoire qui ressemble à celle d’Audrey Hepburn, nourrie par l’Unicef lors de l’occupation des Pays-Bas et ambassadrice pendant dix ans de la même agence.

La couronnée Princesse Mathilde de Belgique
La haute aristocratie ne fait pas bande à part. Chacune des couronnes européennes possède sa fondation caritative. La nomination en tant qu’ambassadrice pour l’Unicef de la princesse Mathilde pose toutefois des problèmes de protocole. Le pays visité ne sait s’il faut l’accueillir comme une simple humanitaire ou une personnalité politique. Ses missions au Niger, en 2004, et au Mali, en 2005, ont drainé des dizaines de journalistes qu’il a fallu dans l’urgence loger, véhiculer et nourrir.

Le couple humanitaire Angelina Jolie et Brad Pitt
«J’ai compris qu’il existait un autre monde que le mien, et que les enfants y étaient très malheureux. Le plus dur est de ne pas pleurer.» Depuis 2001, Angelina Jolie a troqué son étiquette d’objet sexuel contre deux nouveaux statuts: ambassadrice de bonne volonté auprès du HCR et mère de Maddox et de Zahara, adoptés au Cambodge et en Ethiopie. Au bras de Brad Pitt, elle a passé Thanksgiving au Pakistan pour tenter d’apporter de l’aide aux victimes du tremblement de terre. La semaine dernière, ils étaient en Haïti pour soutenir l’ONG fondée par le musicien Wyclef Jean.

Extrait de l’Hebdo (Suisse) le 19/01/2006.

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