Ils nous ont quittés
En mémoire d’Ahmed Othmani et de Lakshman Kadirgamar
André Heitz, OMPI
Ce jour de la mi-décembre 2004, il était difficile de dire qui avait la
mine la plus triste: mon ami
Hedi, Directeur du Bureau du
Fonds des Nations Unies pour les activités
de population (FNUAP), ou le temps
bruxellois. Hedi venait d’apprendre la
mort accidentelle d’Ahmed Othmani, le
8 décembre 2004, à l’âge de 61 ans.
Fils de nomades du sud tunisien,
Ahmed «monte» à Tunis en 1956 pour y
faire ses études. Militant à l’extrême gauche,
il combattra non pas le Président
Habib Bourguiba, dont le modernisme
l’avait séduit dans un premier temps,
mais le parti unique. A la fin des années
60, il fait partie des dirigeants de la
contestation étudiante.
Il paiera très cher son militantisme: la
torture et plus de dix années de prison.
Dès sa sortie de prison, en août 1979, il
rejoint Amnesty international; il en crée
la section tunisienne, la première dans le
monde arabe, en 1981, avec son épouse
Simone. En 1984, il est responsable du
développement d’Amnesty international
au Maghreb et au
Moyen-Orient.
En 1989, il participe à
la fondation de Penal
Reform International1,
une ONG composée
d’experts et oeuvrant
pour une meilleure justice
pénale et des politiques
pénales plus
cohérentes, l’amélioration
des conditions de
détention et un traitement
plus humain des
prisonniers, le développement
d’alternatives à
l’incarcération, et bien
sûr l’abolition de la
peine de mort; en bref,
assurer la «reconnaissance
de la dignité
inhérente à tous les
membres de la famille
humaine» – y compris
ceux qui ont une dette
envers la société – «et
de leurs droits égaux et
inaliénables (qui)
constitue le fondement
de la liberté, de la justice
et de la paix dans le monde» (préambule
de la Déclaration universelle des
droits de l’Homme).
Il va sans dire que la mission de Penal
Reform International n’est pas de celles qui
attirent la sympathie et l’attention des
medias. Pensez donc: garantir des droits à
ceux qui ont violé le droit! Ahmed s’y est
attelé. Penal Reform International est ainsi
devenu non seulement le parrain et le tuteur
des organisations non gouvernementales
nationales oeuvrant dans le même but, mais
aussi l’interlocuteur et le partenaire des gouvernements
soucieux de réforme.
«…Ahmed discourait peu mais agissait
beaucoup! Il sut comme aucun autre dirigeant
d’ONG ‘pactiser’ avec les régimes les
plus autoritaires pour pouvoir entrer dans
leurs prisons, y améliorer les conditions de
détention, montrer que d’autres alternatives
existent à l’incarcération, et cela en restant
ferme sur ses principes et d’une intégrité
totale. Quelle leçon de diplomatie, quel
exemple pour l’action politique! Ahmed sut
dépasser les frontières nationales et souveraines
d’un univers généralement fermé à
toute observation extérieure: avec la création
de Penal Reform International, Ahmed
aura porté la mondialisation jusqu’aux
enceintes des prisons, et ceci sur les cinq
continents.»2
Le Sénégal lui aura en quelque sorte rendu
un hommage posthume, le 10 décembre 2004
(journée des Droits de l’Homme), en abolissant
la peine de mort.
Quelque 200 personnalités françaises l’ont également fait en signant un vibrant appel à
l’humanisation du système pénitentiaire
français, sous le titre «prisons de la
honte»3 dans Le nouvel Observateur du
3 novembre 2005: «Sans jamais oublier le
respect dû aux victimes et à leurs proches,
nous voulons rappeler haut et fort que, dans
la peine d’emprisonnement, la privation de
liberté est la seule punition prévue par la loi.
L’humiliation, l’abaissement de la personne,
l’abandon des détenus à la violence et à la loi du plus fort, bref, la négation de l’homme
dans le prisonnier, qui ont cours dans le
monde carcéral, sont des châtiments arbitraires
et inhumains.»
Ahmed Othmani n’a pas seulement rappelé
ces principes, mais mis toute son énergie
et son savoir à leur réalisation. Ahmed
n’a jamais travaillé dans la galaxie onusienne.
Il a, en revanche, été un contributeur
d’une stature exceptionnelle à la cause des
Droits de l’Homme.
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Ce jour de la mi-août 2005, le soleil était
radieux sur Genève (et Bruxelles). Mais le
coeur de beaucoup d’«anciens» de l’OMPI était triste, car nous venions d’apprendre l’assassinat,
le 12, de Lakshman Kadirgamar. Il
avait 73 ans.
Lakshman Kadirgamar a été le ministre des
affaires étrangères du Sri Lanka de 1994 à
2001 et d’avril 2004 à sa mort. D’origine
tamoule, il était un opposant farouche des
Tigres séparatistes; cela causa sans nul doute
sa perte. Mais il était un partisan tout aussi
déterminé de la paix par la négociation entre
les parties et de l’unité nationale.
Il a été notre collègue, de 1976 à 1988, à
l’OMPI, où il a dirigé le Bureau pour l’Asie et
le Pacifique à partir de 1983; auparavant, il
avait passé deux années au BIT.
Les biographies retiennent de lui qu’il a fait
de brillantes études de droit à l’Université de
Ceylan puis à Oxford; qu’il a été un grand
sportif du cricket; qu’il a été, en 1959, le président
de la Oxford Union (une société de rhétorique
qui a contribué à la formation et l’endurcissement
de nombreux premiers ministres
britanniques); qu’il avait un franc parler
légendaire.4
Pour lui, l’ONU devait rester en dehors du
problème sri-lankais. Il l’a dit à l’Assemblée
générale sans les circonlocutions qui s’y
imposent quasiment en toute circonstance, en
lui demandant de s’occuper «de malaria et de
moustiques».
En 1996, il avait aussi provoqué un incident
quand un joueur de cricket australien avait justifié
le refus de son équipe de participer à la
Coupe du monde au Sri Lanka en affirmant qu’il
aurait pu être victime d’un attentat terroriste en
faisant du shopping. Questionné par un reporter,
il avait répondu: «Le shopping, c’est pour les
gonzesses»… Il a fallu qu’il conjugue ses efforts
avec ceux de son ami le ministre des affaires étrangères de l’Australie pour calmer la tempête
médiatique dans ce pays.
Mais c’était là un propos du grand joueur
de cricket qu’il a été. Les anglophones se
délecteront à la lecture d’un discours qu’il a
prononcé, à une date qu’Internet n’a pas retenue,
lors d’un dîner en présence de l’équipe
nationale de cricket5.
A l’OMPI, nous avons pu apprécier son
franc parler, mais aussi sa courtoisie et son
humour, ainsi que sa carrure intellectuelle.
Ses collaboratrices et collaborateurs en gardent
en particulier un souvenir ému: pour lui,
la noblesse de la fonction de directeur, c’était
d’être aussi à leur service.
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Outre leur dévouement à de grandes causes, Ahmed et Lakshman sont unis par Amnesty International. Lakshman fut en effet le Commissaire spécial de cette organisation chargé d’enquêter sur les conflits qui ont opposé catholiques et bouddhistes au Vietnam en 1963.
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1 http://www.penalreform.org
2 http://www.humanite.presse.fr/journal /2005-10-08/2005-10-08-815548
3 http://permanent.nouvelobs.com/societe/20051102.OBS4030.html
4 Voir par exemple:
http://en.wikipedia.org/wiki/Lakshman_Kadirgamar
http://www.bcis.edu.lk/cv/kadi.htm
5 Voir http://www.lankanewspapers.com/news/2005/8/3283.html
