UN Special N° 648 Février · February 2006 

Ils nous ont quittés

En mémoire d’Ahmed Othmani et de Lakshman Kadirgamar

André Heitz, OMPI

Ahmed Othmani (1943-2004), Lakshman Kadirgamar (1932-2005)

Ce jour de la mi-décembre 2004, il était difficile de dire qui avait la mine la plus triste: mon ami Hedi, Directeur du Bureau du Fonds des Nations Unies pour les activités de population (FNUAP), ou le temps bruxellois. Hedi venait d’apprendre la mort accidentelle d’Ahmed Othmani, le 8 décembre 2004, à l’âge de 61 ans.
Fils de nomades du sud tunisien, Ahmed «monte» à Tunis en 1956 pour y faire ses études. Militant à l’extrême gauche, il combattra non pas le Président Habib Bourguiba, dont le modernisme l’avait séduit dans un premier temps, mais le parti unique. A la fin des années 60, il fait partie des dirigeants de la contestation étudiante.
Il paiera très cher son militantisme: la torture et plus de dix années de prison. Dès sa sortie de prison, en août 1979, il rejoint Amnesty international; il en crée la section tunisienne, la première dans le monde arabe, en 1981, avec son épouse Simone. En 1984, il est responsable du développement d’Amnesty international au Maghreb et au Moyen-Orient.
En 1989, il participe à la fondation de Penal Reform International1, une ONG composée d’experts et oeuvrant pour une meilleure justice pénale et des politiques pénales plus cohérentes, l’amélioration des conditions de détention et un traitement plus humain des prisonniers, le développement d’alternatives à l’incarcération, et bien sûr l’abolition de la peine de mort; en bref, assurer la «reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine» – y compris ceux qui ont une dette envers la société – «et de leurs droits égaux et inaliénables (qui) constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde» (préambule de la Déclaration universelle des droits de l’Homme).
WIPO - OMPI Il va sans dire que la mission de Penal Reform International n’est pas de celles qui attirent la sympathie et l’attention des medias. Pensez donc: garantir des droits à ceux qui ont violé le droit! Ahmed s’y est attelé. Penal Reform International est ainsi devenu non seulement le parrain et le tuteur des organisations non gouvernementales nationales oeuvrant dans le même but, mais aussi l’interlocuteur et le partenaire des gouvernements soucieux de réforme.
«…Ahmed discourait peu mais agissait beaucoup! Il sut comme aucun autre dirigeant d’ONG ‘pactiser’ avec les régimes les plus autoritaires pour pouvoir entrer dans leurs prisons, y améliorer les conditions de détention, montrer que d’autres alternatives existent à l’incarcération, et cela en restant ferme sur ses principes et d’une intégrité totale. Quelle leçon de diplomatie, quel exemple pour l’action politique! Ahmed sut dépasser les frontières nationales et souveraines d’un univers généralement fermé à toute observation extérieure: avec la création de Penal Reform International, Ahmed aura porté la mondialisation jusqu’aux enceintes des prisons, et ceci sur les cinq continents.»2
Le Sénégal lui aura en quelque sorte rendu un hommage posthume, le 10 décembre 2004 (journée des Droits de l’Homme), en abolissant la peine de mort.
Quelque 200 personnalités françaises l’ont également fait en signant un vibrant appel à l’humanisation du système pénitentiaire français, sous le titre «prisons de la honte»3 dans Le nouvel Observateur du 3 novembre 2005: «Sans jamais oublier le respect dû aux victimes et à leurs proches, nous voulons rappeler haut et fort que, dans la peine d’emprisonnement, la privation de liberté est la seule punition prévue par la loi. L’humiliation, l’abaissement de la personne, l’abandon des détenus à la violence et à la loi du plus fort, bref, la négation de l’homme dans le prisonnier, qui ont cours dans le monde carcéral, sont des châtiments arbitraires et inhumains.»
Ahmed Othmani n’a pas seulement rappelé ces principes, mais mis toute son énergie et son savoir à leur réalisation. Ahmed n’a jamais travaillé dans la galaxie onusienne. Il a, en revanche, été un contributeur d’une stature exceptionnelle à la cause des Droits de l’Homme.

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Ce jour de la mi-août 2005, le soleil était radieux sur Genève (et Bruxelles). Mais le coeur de beaucoup d’«anciens» de l’OMPI était triste, car nous venions d’apprendre l’assassinat, le 12, de Lakshman Kadirgamar. Il avait 73 ans.
Lakshman Kadirgamar a été le ministre des affaires étrangères du Sri Lanka de 1994 à 2001 et d’avril 2004 à sa mort. D’origine tamoule, il était un opposant farouche des Tigres séparatistes; cela causa sans nul doute sa perte. Mais il était un partisan tout aussi déterminé de la paix par la négociation entre les parties et de l’unité nationale.
Il a été notre collègue, de 1976 à 1988, à l’OMPI, où il a dirigé le Bureau pour l’Asie et le Pacifique à partir de 1983; auparavant, il avait passé deux années au BIT.
Les biographies retiennent de lui qu’il a fait de brillantes études de droit à l’Université de Ceylan puis à Oxford; qu’il a été un grand sportif du cricket; qu’il a été, en 1959, le président de la Oxford Union (une société de rhétorique qui a contribué à la formation et l’endurcissement de nombreux premiers ministres britanniques); qu’il avait un franc parler légendaire.4
Pour lui, l’ONU devait rester en dehors du problème sri-lankais. Il l’a dit à l’Assemblée générale sans les circonlocutions qui s’y imposent quasiment en toute circonstance, en lui demandant de s’occuper «de malaria et de moustiques».
En 1996, il avait aussi provoqué un incident quand un joueur de cricket australien avait justifié le refus de son équipe de participer à la Coupe du monde au Sri Lanka en affirmant qu’il aurait pu être victime d’un attentat terroriste en faisant du shopping. Questionné par un reporter, il avait répondu: «Le shopping, c’est pour les gonzesses»… Il a fallu qu’il conjugue ses efforts avec ceux de son ami le ministre des affaires étrangères de l’Australie pour calmer la tempête médiatique dans ce pays.
Mais c’était là un propos du grand joueur de cricket qu’il a été. Les anglophones se délecteront à la lecture d’un discours qu’il a prononcé, à une date qu’Internet n’a pas retenue, lors d’un dîner en présence de l’équipe nationale de cricket5.
A l’OMPI, nous avons pu apprécier son franc parler, mais aussi sa courtoisie et son humour, ainsi que sa carrure intellectuelle. Ses collaboratrices et collaborateurs en gardent en particulier un souvenir ému: pour lui, la noblesse de la fonction de directeur, c’était d’être aussi à leur service.

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Outre leur dévouement à de grandes causes, Ahmed et Lakshman sont unis par Amnesty International. Lakshman fut en effet le Commissaire spécial de cette organisation chargé d’enquêter sur les conflits qui ont opposé catholiques et bouddhistes au Vietnam en 1963.

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1 http://www.penalreform.org
2 http://www.humanite.presse.fr/journal /2005-10-08/2005-10-08-815548
3 http://permanent.nouvelobs.com/societe/20051102.OBS4030.html
4 Voir par exemple:
  http://en.wikipedia.org/wiki/Lakshman_Kadirgamar
  http://www.bcis.edu.lk/cv/kadi.htm
5 Voir http://www.lankanewspapers.com/news/2005/8/3283.html

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