UN Special N° 648 Février · February 2006 

L'Aéroport International de GenèveJean-Pierre JOBIN, Directeur Gnral de l'Aroport International

«Le ratio passagers/habitants le plus élevé au monde»

J ean-Pierre JOBIN, entré en 1969 comme ingénieur génie civil à l’Aéroport International de Genève, en est depuis 1993 le Directeur général. Il nous fait partager son regard sur l’histoire de cet aéroport, les compagnies aériennes qui le desservent, les prévisions de son trafic aérien.

De quand date l’Aéroport International de Genève?
Dans les années 40, Genève se trouvait à l’écart des voies de communication terrestres et plus particulièrement ferroviaires, qui étaient alors un facteur de prospérité. Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que l’aviation civile se développait, des visionnaires ont construit entre 1943 et 1945 une piste de 2 kilomètres à Genève. Elle a certainement joué un rôle déterminant dans la création du siège européen des Nations Unies à Genève en 1945 et dans le développement de la Genève internationale qui s’en est suivi.

Quelle est l’infrastructure actuelle de l’Aéroport?
L’Aéroport International de Genève coiffe trois grandes activités: le contrôle et la circulation des avions au sol, les relations avec les compagnies aériennes et enfin la prévision du trafic. Nous avons un effectif moyen de 550 personnes et un chiffre d’affaires annuel de près de 230 millions de francs suisses avec un bénéfice net de 12 %.

Peut-on dire que l’activité de l’Aéroport International de Genève est étroitement liée aux nombreuses Organisations internationales et multinationales implantées dans le bassin genevois ?
Le ratio «Nombre de passagers aériens sur le nombre d’habitants du marché régional» est un indicateur de référence dans le milieu aéroportuaire. Il est de 1 pour un aéroport international. Celui de l’Aéroport de Genève en 2005 est de 4,5 avec 9,3 millions de passagers pour un marché régional de 2 millions d’habitants. L’aéroport de Lyon Saint-Exupéry, par exemple, présente un ratio de 1,3 avec 6,5 millions de passagers pour un marché régional de 5 millions d’habitants. La présence à Genève des organisations internationales et de très nombreuses multinationales contribue bien évidemment à ce ratio exceptionnel, certainement un des plus élevés au monde.

Malgré une clientèle internationale toujours plus importante dans votre zone de chalandise, pourquoi l’Aéroport International de Genève propose-t-il moins de vols directs aux quatre coins du monde?
La qualité du réseau long-courrier en vol direct au départ de Genève s’est dégradée à compter de novembre 1996. A cette date, Swissair appelée aujourd’hui Swiss, décide de concentrer ses longs-courriers sur sa plate-forme principale de Zurich et l’Aéroport de Genève a ainsi perdu 14 destinations long-courriers en vols directs. Quelques nouvelles compagnies long ou moyen courrier ont établi des vols au départ de Genève, mais la qualité de notre réseau aérien d’avant 1996 n’a pas pu être rétablie. Quoi qu’il en soit, il y a la réalité du marché genevois qui reste relativement étroit. S’il était plus important, les compagnies aériennes asiatiques, africaines ou américaines, que nous démarchons régulièrement, s’implanteraient ici.

Comment procédez-vous pour attirer d’autres compagnies aériennes?
Nous identifions en permanence des compagnies aériennes susceptibles de venir nous desservir auxquelles nous fournissons des données et des études de marché sur le potentiel des passagers débarquant ou embarquant à Genève. Nous mettons également en avant une notion à laquelle les compagnies aériennes sont très sensibles à savoir la très haute contribution du passager de Genève. Notre clientèle de hauts fonctionnaires internationaux et de cadres de multinationales, qui voyagent plutôt en classe business ou première, sont ceux qui rentabilisent un vol. Il est important de ne pas confondre fréquentation, à savoir le taux de remplissage du vol, et rentabilité, soit le revenu maximum qu’on peut obtenir d’un passager aérien. Par ailleurs, il est intéressant de souligner que nous sommes un aéroport à avoir de nombreux accueils protocolaires, plus qu’à New York.
Concernant le fret, il a une particularité similaire au transport de passagers. A savoir, l’effet volume est peu important car le bassin genevois n’a pas de grands courants industriels avec de grosses industries, en revanche les tonnages de très grande valeur en raison de l’activité haute gamme de l’horlogerie et de la parfumerie sont significatifs.

Le fait que l’on associe aujourd’hui le développement de l’Aéroport International de Genève au low-cost est-il justifié ?
Le low-cost a beaucoup apporté à notre activité. Depuis la décision prise en 1998 par Easy Jet, une des deux plus grandes compagnies low-cost avec Ryanair, d’établir sur l’Europe continentale sa base à Genève, nous bénéficions aujourd’hui de 24 destinations au départ de Genève selon le concept du low-cost. L’association «Low-cost – Easy Jet – Genève» non seulement n’a pas altéré notre image mais a permis d’améliorer nos infrastructures qui profitent à toutes nos clientèles. Au départ, cette compagnie a eu un réel impact auprès de la population anglaise qui travaillait dans les organisations internationales et qui pouvait alors se rendre plus fréquemment dans leur famille. Aujourd’hui, le low-cost a révolutionné la façon de voyager et les clients en redemandent.

La piste
Partenaires du site 150 instances et sociétés
Personnels 6500 personnes dont 600 pour l’Aéroport
Situation à 5 km du centre ville de Genève
Zone de chalandise 2 millions d’habitants à moins d’une heure
Nombre de passagers 9 millions
Superficie – Piste 340 hectares – 1 piste principale
Compagnies régulières 55
Destinations en vols de ligne directe + de 100
Chiffre d’affaires 230 millions de francs suisses
Bénéfice net 28 millions de francs suisses (12 % du CA)
Accueils protocolaires 2004 3112 (dont Chefs d’Etat 76)
Chiffres clés

Quel poids représente le low-cost dans votre clientèle et pourrat-il encore se développer?
Aujourd’hui le low-cost transporte 31% de nos passagers, mais son développement est maintenant limité. Pour être rentable, fondamentalement, une compagnie low-cost a besoin de l’effet volume et ne peut donc vivre que sur des routes qui ont le volume suffisant. On a identifié, d’après nos études de marché, qu’il y a environ 30 routes au maximum ayant le volume suffisant pour rentabiliser un vol low-cost. Aujourd’hui, 25 sont exploitées sur les 30 potentielles, et l’équilibre 1/3 de nos passagers en low-cost et 2/3 sur les 40 autres compagnies conventionnelles se maintiendra.

La nuit

Les transports aériens sont reconnus importants émetteurs de CO2. Ils échappent par ailleurs à toute comptabilisation dans le cadre du protocole de Kyoto. L’Union européenne plaide en faveur d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre des transports aériens et propose également des mesures comme la taxation du kérosène ou l’instauration d’une redevance sur les émissions ou encore l’échange de quotas d’émissions. Quelle est votre position?
Des limites et des contraintes au système aérien sont réelles. Avant tout, le transport aérien est totalement dépendant du kérosène et, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les compagnies qui supportent le mieux le coût du kérosène aujourd’hui sont les compagnies low-cost. La crise du pétrole est une menace. Les contraintes supplémentaires qui pourraient être amenées eu égard à des taxes ou des surtaxes compte tenu des aspects environnementaux sont également une réalité. Pour de multiples raisons environnementales mais aussi d’engorgement de l’espace aérien sera-t-il encore raisonnable de faire du court et du moyen courrier là où il peut y avoir un moyen de transport terrestre, de qualité, performant et moins polluant? Ne pas aller à Tokyo en avion pose problème. En revanche sera-t-il encore raisonnable d’aller à Paris en avion dans quelques années?
Par ailleurs, le Plan environnemental 2005-2007 présenté dans le Rapport annuel environnemental de l’Aéroport intègre toutes les mesures prises dans ce sens.

L'Aroport

Qu’en est-il des taxes d’aéroport qui font parfois doubler le prix d’un billet?
Pour certaines compagnies et en particulier dans le low-cost, le prix annoncé est un prix global, tout compris. D’autres compagnies, par contre, font des prix d’appel ou des promotions taxes non comprises. Elles font des promotions low-fair et non pas low-cost. La Suisse a d’ailleurs demandé, pour la défense du consommateur, qu’à partir du 1er juillet 2006 les prix soient annoncés tout compris, toutes taxes comprises.

Comment se décomposent ces taxes d’aéroport?
La notion de taxes d’aéroport est souvent abusive. Les compagnies aériennes ont depuis quelques années cette mauvaise tendance à faire passer en taxes d’aéroport d’autres taxes. Il y a une taxe d’aéroport, bien réelle, qui est une redevance que chaque aéroport perçoit sur chaque passager embarquant. Mais les compagnies aériennes rajoutent sous cette rubrique des redevances pour la hausse du prix du fuel et, depuis le 11 septembre 2001, une taxe pour la hausse des primes des compagnies d’assurance. En sus, les Etats rajoutent des taxes qui pour la plupart doivent couvrir des frais de sûreté (le contrôle des passagers). Ainsi, la taxe d’aéroport n’est que de 19 francs à Genève ou de 36 francs à Zürich, mais en totalité, il peut y avoir jusqu’à 100 ou 150 francs de surtaxes en faisant croire au passager que c’est l’aéroport qui perçoit le tout.

L’Aéroport International de Genève vit-il de ces redevances aéroportuaires?
En partie. La redevance d’atterrissage supportée par les compagnies pour chacun de ses avions qui se pose permet de financer les aménagements extérieurs. La taxe passager, supportée par le passager, permet elle de financer les installations mises à disposition du passager. Cela correspond à environ la moitié de notre chiffre d’affaires. Les autres recettes de l’aéroport sont des recettes commerciales grâce à la gestion de nos parkings et les activités commerciales sur le site ainsi que les loyers que nous percevons de nos locataires.
La vocation d’un aéroport, en tant que service public, n’est cependant pas d’avoir un bénéfice excessif. Les redevances doivent correspondre à des coûts et des prestations. Ainsi, nous définissons le niveau des redevances pour être aussi attractif que possible pour les compagnies aériennes. Elles ont cependant un droit de regard sur nos comptes et elles peuvent exercer une pression pour réguler ces redevances.

Vous dites que d’ici à quelques années le trafic va plafonner. Comment se présente le futur?
L’Aéroport de Genève a cette particularité d’être un porte-avion avec une seule piste et seulement 340 hectares d’emprise au sol. Dans cette configuration, la construction d’une deuxième grande piste sur le site n’est pas possible. D’après nos prévisions de trafic, entre 2015 et 2020, on devrait avoir à peu près 15 millions de passagers par an, ce qui représente la limite de la capacité de l’Aéroport de Genève. Il faut savoir que les pistes d’aéroport sont orientées en fonction des vents et les aéroports à
pistes multiples utilisent leurs pistes en fonction des vents dominants du moment. Aussi, d’un point de vue strictement aéronautique, nous n’avons besoin que d’une piste car à Genève nous bénéficions de vents extrêmement stables.

La position de l’Aéroport International de Genève n’est-il pas en concurrence direct avec l’Aéroport de Lyon Saint-Exupéry ?
Aujourd’hui l’Aéroport de Genève est en concurrence avec celui de Lyon car chacun d’eux a encore de la capacité. Mais à l’échéance 2015-2020, l’Aéroport International de Genève devra s’ouvrir à des formes de coopération avec Lyon-Saint- Exupéry qui a une réserve de capacité à hauteur de 800 hectares et bénéficie d’un schéma directeur qui prévoit encore 1300 hectares. A terme, l’Aéroport de Lyon représentera 2100 hectares, 4 pistes parallèles, soit 50 millions de passagers par an. Une collaboration pourrait être envisagée en se répartissant les destinations et les compagnies. Elle s’installe lentement mais sûrement et elle sera certainement un des sujets phare de ma succession.

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