UN Special N° 646 Decembre · December 2005 

Arts

To be or not to be

Jean Giraudoux

Le 27 octobre 2005, Lausanne, salle Métropole. « Ondine », héroïne de Jean Giraudoux dans une mise en scène de Jacques Weber et interprétée par Laetitia Casta. L’originalité de la pièce tient au mélange constant entre romance de sentiments, rêve, imaginaire et réalité du poète. La pièce avait été commandée à Jean Giraudoux, en 1938, par Jouvet et Madeleine Ozeray. Elle connut dès sa sortie un grand succès public et critique. En 1974, Isabelle Adjani fut sa dernière incarnation avant que Laetitia Casta ne se propose pour reprendre le rôle. Dans l’imaginaire marin, l’ondine est une créature parfaite. Symbolisant la fusion du règne aquatique et terrestre, le parfum de “l’algue et de l’aubépine” se dégage de la créature devenue l’incarnation d’une femme. Le mystère qui plane sur sa naissance nous permet de pénétrer dans un univers familier et étrange, savante alchimie entre féerie et cynisme. “Ne soyez pas une actrice, redescendez en vousmême, songez à votre enfance, ne levez pas les yeux au ciel, Ondine est un monstre terrestre” disait Giraudoux à sa première Ondine. Et c’est là que repose toute la fraîcheur du jeu de Laetitia. Heureuse en scène comme dans « Le pays
imaginaire », son innocence et sa fraîcheur remplissent sa légère tenue blanche. Il n’en reste pas moins que cette pièce est tenue par une main de maître grâce aux rôles du Chevalier Hans, de Auguste et Eugénie (les parents adoptifs de Ondine), de Bertha (la fiancé de
Hans) et du Chambellan.
« N’être personne d’autre que soi-même dans un monde qui fait tout son possible, jour et nuit, pour nous faire devenir quelqu’un d’autre représente la plus grande bataille qu’un être humain puisse mener » a écrit le poète Edward Estlin Cummings. C’est ainsi que sans même nous en rendre compte, nous sommes tous des acteurs. Et à partir du moment où nous choisissons d’assumer notre vie ici et maintenant, alors notre rôle d’être humain sera le plus long et le plus dur à tenir une vie entière. Mais quelle extase de jouer sur la plus grande scène du monde! Jouer, c’est devenir un autre, tout en se rapprochant toujours plus de celui qui sommeille au plus profond de nous-même. Louis Jouvet parle en ces termes: « On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être. » En ce sens, le théâtre est un outil de développement personnel extrêmement puissant et un art d’expression corporelle majeur qui submerge l’individu en le conduisant à la maîtrise de sa respiration, de ses émotions, de son geste et de sa voix. N’est pas acteur qui veut. Car être acteur s’est avant tout savoir rentrer et sortir de son personnage en étant pleinement conscient de son pouvoir.
A travers le jeu, l’Etre se fragmente, se surpasse, s’oublie, se retrouve, se découvre et parfois refuse de revenir à une réalité composée de limites, freins et contraintes imposés par l’environnement ou par sa conduite personnelle. Réalité sociétaire qui est d’autant plus cruelle puisqu’elle réfute dans son flux de silences insupportables et de brouhaha intenable: la variation des émotions, tout en singeant et simulant les affres de la passion. Ici-bas, tout doit être semblable, lisse, droit, facile et homogène. Ce qui est différent et ce que nous ne comprenons pas n’existe pas. Cependant, pour bien jouer, il en est de même que pour bien vivre, aimer, peindre, … C’est du mélange de la technique et du coeur qu’émane l’intensité du jeu. La raison doit devenir déraison, et l’acquis doit être l’inné.
Ferney-Voltaire, le 25 octobre dernier, face à un auditoire attentif au moindre faux-pas, Jacky Terrasson a démontré par sa présence en soliste la différence entre « divertir » et « éblouir ». Derrière son piano, l’homme se concentre, écoute, s’évade, touche, frappe et effleure les touches. Il fredonne, chante, et crie. Il se lève, se contorsionne de douleurs, pousse son tabouret, le tire et le public serre son point d’un seul homme, souffre, sourit et s’émerveille. Tout son pouvoir et sa puissance émanent de l’intérieur de son Etre nous offrant une performance éblouissante. Puis, pour conclure sous une ovation, le musicien, sa chemise grise trempée de sueur, remercie l’instrument. Le jazz-man aurait pu nous distraire avec quelques belles balades et compositions personnelles, il n’en a pas été ainsi. Jacky Terrasson donne Tout et ne garde rien pour lui. Car le musicien est un maître qui compte des jours, des nuits, des heures et des années de travail, mais plus que cela, et là se trouve la différence de niveau de jeu/vie entre deux individus: l’homme ressent et vibre à l’unisson de sa Voie.
Et que ce soit le théâtre, la musique, la peinture, voire même l’écriture, je sais maintenant que le corps est le réceptacle qui permet de performer et transcender la matière. Et que pour atteindre ce niveau magistral, l’individu doit s’oublier. L’Etre doit devenir un transmetteur ne laissant jaillir de lui-même que la densité, le souvenir et l’intensité de sa note, de sa couleur, de sa matière et de son Verbe. L’énergie jaillit des tripes et non de la gorge, de la main, de l’instrument ou de l’outil, et c’est tout le corps qui s’élance dans le mouvement et le rythme de l’échange, de la danse avec le grand Tout. C’est pour cela que nous vivons, rien que pour cela: la passion, l’aventure, l’amour. Et ce qui crée l’humanité restera à jamais le don de soi à travers l’Art d’exister.

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