Le 27 octobre 2005, Lausanne, salle
Métropole. « Ondine », héroïne de
Jean Giraudoux dans une mise en
scène de Jacques Weber et interprétée
par Laetitia Casta. L’originalité de
la pièce tient au mélange constant
entre romance de sentiments, rêve,
imaginaire et réalité du poète. La
pièce avait été commandée à
Jean Giraudoux, en 1938, par
Jouvet et Madeleine Ozeray.
Elle connut dès sa sortie un grand
succès public et critique. En 1974,
Isabelle Adjani fut sa dernière incarnation
avant que Laetitia Casta ne se
propose pour reprendre le rôle. Dans
l’imaginaire marin, l’ondine est une
créature parfaite. Symbolisant la
fusion du règne aquatique et terrestre,
le parfum de “l’algue et de l’aubépine”
se dégage de la créature
devenue l’incarnation d’une femme.
Le mystère qui plane sur sa naissance
nous permet de pénétrer dans un univers
familier et étrange, savante alchimie
entre féerie et cynisme. “Ne soyez pas
une actrice, redescendez en vousmême,
songez à votre enfance, ne
levez pas les yeux au ciel, Ondine
est un monstre terrestre” disait Giraudoux à sa première Ondine. Et c’est là que
repose toute la fraîcheur du jeu de Laetitia.
Heureuse en scène comme dans « Le pays
imaginaire », son innocence et sa fraîcheur
remplissent sa légère tenue blanche. Il n’en
reste pas moins que cette pièce est tenue par
une main de maître grâce aux rôles du Chevalier
Hans, de Auguste et Eugénie (les parents
adoptifs de Ondine), de Bertha (la fiancé de
Hans) et du Chambellan.
« N’être personne d’autre que soi-même
dans un monde qui fait tout son possible,
jour et nuit, pour nous faire devenir quelqu’un
d’autre représente la plus grande
bataille qu’un être humain puisse mener » a écrit le poète Edward Estlin Cummings. C’est
ainsi que sans même nous en rendre compte,
nous sommes tous des acteurs. Et à partir du
moment où nous choisissons d’assumer notre
vie ici et maintenant, alors notre rôle d’être
humain sera le plus long et le plus dur à tenir
une vie entière. Mais quelle extase de jouer
sur la plus grande scène du monde! Jouer,
c’est devenir un autre, tout en se rapprochant
toujours plus de celui qui sommeille au plus
profond de nous-même. Louis Jouvet parle en
ces termes: « On fait du théâtre parce qu’on a
l’impression de n’avoir jamais été soi-même
et qu’enfin on va pouvoir l’être. » En ce sens,
le théâtre est un outil de développement personnel
extrêmement puissant et un art d’expression
corporelle majeur qui submerge l’individu
en le conduisant à la maîtrise de sa
respiration, de ses émotions, de son geste et
de sa voix. N’est pas acteur qui veut. Car être
acteur s’est avant tout savoir rentrer et sortir
de son personnage en étant pleinement
conscient de son pouvoir.
A travers le jeu, l’Etre se fragmente, se surpasse,
s’oublie, se retrouve, se découvre et
parfois refuse de revenir à une réalité composée
de limites, freins et contraintes imposés
par l’environnement ou par sa conduite personnelle.
Réalité sociétaire qui est d’autant
plus cruelle puisqu’elle réfute dans son flux
de silences insupportables et de brouhaha
intenable: la variation des émotions, tout en
singeant et simulant les affres de la passion.
Ici-bas, tout doit être semblable, lisse, droit,
facile et homogène. Ce qui est différent et ce
que nous ne comprenons pas n’existe pas.
Cependant, pour bien jouer, il en est
de même que pour bien vivre, aimer,
peindre, … C’est du mélange de la
technique et du coeur qu’émane l’intensité
du jeu. La raison doit devenir
déraison, et l’acquis doit être l’inné.
Ferney-Voltaire, le 25 octobre dernier,
face à un auditoire attentif au
moindre faux-pas, Jacky Terrasson a
démontré par sa présence en soliste
la différence entre « divertir » et « éblouir ». Derrière son piano,
l’homme se concentre, écoute,
s’évade, touche, frappe et effleure les
touches. Il fredonne, chante, et crie.
Il se lève, se contorsionne de douleurs,
pousse son tabouret, le tire et
le public serre son point d’un seul
homme, souffre, sourit et s’émerveille.
Tout son pouvoir et sa puissance émanent de l’intérieur de son
Etre nous offrant une performance éblouissante. Puis, pour conclure
sous une ovation, le musicien, sa
chemise grise trempée de sueur,
remercie l’instrument. Le jazz-man aurait pu
nous distraire avec quelques belles balades et
compositions personnelles, il n’en a pas été
ainsi. Jacky Terrasson donne Tout et ne garde
rien pour lui. Car le musicien est un maître qui
compte des jours, des nuits, des heures et des
années de travail, mais plus que cela, et là se
trouve la différence de niveau de jeu/vie entre
deux individus: l’homme ressent et vibre à
l’unisson de sa Voie.
Et que ce soit le théâtre, la musique, la
peinture, voire même l’écriture, je sais maintenant
que le corps est le réceptacle qui permet
de performer et transcender la matière.
Et que pour atteindre ce niveau magistral,
l’individu doit s’oublier. L’Etre doit devenir
un transmetteur ne laissant jaillir de lui-même
que la densité, le souvenir et l’intensité de sa
note, de sa couleur, de sa matière et de son
Verbe. L’énergie jaillit des tripes et non de la
gorge, de la main, de l’instrument ou de l’outil,
et c’est tout le corps qui s’élance dans le
mouvement et le rythme de l’échange, de la
danse avec le grand Tout. C’est pour cela que
nous vivons, rien que pour cela: la passion,
l’aventure, l’amour. Et ce qui crée l’humanité
restera à jamais le don de soi à travers l’Art
d’exister.