Joachim Gasquet évoquant Cézanne écrivait «Ce que j’essaie de vous
dire est plus mystérieux, s’enchevêtre
aux racines même de l’être, à la source
impalpable des sensations». Et Max
Ernst de rajouter «De même que le
rôle du poète depuis les célèbres lettre
du voyant consiste à écrire sous la dictée
de ce qui se pense, ce qui s’articule
en lui, le rôle du peintre est de cerner
et de projeter ce qui se voit en lui». De
ce fait, comment expliquer la démarche
poétique et singulière d’un individu
lorsque celui-ci s’enivre de couleurs
et de visions? L’apprentissage
d’un art est un long et incalculable
assemblage d’émotions, de vibrations
et de connaissances. Puis la nécessité
de mieux respirer impose au créateur,
la déconstruction de son être en utilisant
le cheminement inverse face à l’Autre. (Société, professeurs…) Cette
libération impie et souvent anarchiste consiste en un long et pénible désassemblage
de son savoir et de ses certitudes. Quand enfin tout s’ordonne à
l’intérieur de l’individu, alors la main ne tremble plus. Le pinceau n’hésite
plus; il sait ce qu’il doit faire. Le crayon ne se pose plus de questions, instinctivement,
il dessine son chemin.
Pour cette artiste ukrainienne qui se nomme Vira Barinova-Kuleba (VIRA
ce qui signifie en français: foi et/ou espoir), créer est une communion entre
les mythes, les religions, le passé, le futur et le présent. Sous le regard passionné
de cette femme, l’Ukraine est plus qu’une grande nation, elle est une
palette de grains d’or, de fleurs en fête, de pierres précieuses, d’arbres
habités, de constellations humaines et de galaxies inconnues.
L’oeuvre ne se limite pas à quelques toiles, deux ou trois huiles
ou aquarelles et à un ou deux portraits pour faire plaisir à la galerie.
Car Vira appartient à ceux, à cette minorité de personnes, qui à
travers leur métier d’artisan sont devenues de véritables orfèvres.
Comment naît cette singulière et poétique réflexion de l’âme? L’intériorisation
de la pensée bercée entre rêve et réalité. La quête de
l’inaccessible. Les sueurs froides et les nuits chaudes. Comment
l’orfèvre trace t-il entre ses instruments l’harmonie, la constance et
la force de son ouvrage? Agir sans attentes, juste pour donner du
temps au temps. Le coeur s’ouvre au don de soi. Quelquefois, il est
juste très égotique et égoïste ce coeur et de ce fait très peu accessible à soi et aux autres. D’autres fois, il est grand, généreux et surtout
unique et universel, en ce sens qu’il parle à tous en ne parlant
qu’à travers lui-même.
Il se dégage de ses toiles, une magie des visages, une omnipotence des
corps et des formes généreuses arrachées à même la nature vivante. Tout
n’est que rondeur et spirale. L’homme se libère de sa pesanteur par le «pneuma» des bêtes. Le bleu du ciel sur fond de «logos» chante les mystères
de l’amour. Le champ de blé est une porte des étoiles délivrant
l’Homme de sa Psyché. L’individu se nourrit d’énergie. L’Alpha et l’Oméga
sont le symbolisme d’un lien invisible entre la naissance, l’enfance, l’adolescence,
l’amitié, le jeu, les larmes et la disparition du père dans un rêve
où les pommes sont reines et l’avenir est roi.
Certains parleront de naïveté picturale, j’invoquerai la puissance des
couleurs et un oeil au-delà du paraître. D’autres évoqueront un temps
révolu, j’en appelle à la terre, à ses fruits et à ses animaux de basses-cours
pour nourrir le berceau de l’humanité. Les racines de Vira plongent dans le
coeur de l’Ukraine. Le rapport philosophique du peintre à la matière s’assemble
en un trait de génie tissant un lien entre chaque être, chaque chose
et chaque étoile. La roue tourne et nous emporte avec elle à travers l’existence
humaine. Ressentir la beauté de cette oeuvre magnifique, c’est ouvrir
une porte entrebâillée sur l’analogie entre la substance créatrice de l’individu
et l’étendue infinie du cosmos…
* «Les reflets de mon âme».