L’orchestre Bosconia s’est produit le
28 septembre dernier au Palais des Nations.
Cet orchestre de 35 jeunes, est venu accompagné
de 12 jeunes danseurs et danseuses,
tous des anciens enfants de la rue, qui ont émerveillé et ému l’ensemble des spectateurs.
Plus fort encore que la musique et la danse,
c’est le mot «espoir» qui a résonné tout le
long de la représentation.
M. Juan Alarcon, de la Fondation Limmat à
Zürich, qui s’occupe de cette tournée en
Europe, nous a parlé de ce groupe.
Ces jeunes sont des anciens enfants de la rue. Comment le sont-ils devenus?
C’est un problème complexe qui a beaucoup
de facettes: la pauvreté, la violence familiale,
le manque d’éducation, l’anonymat et le fait
qu’il n’y a pas d’appartenance à un réseau
social. En Colombie, les déplacés de la violence
arrivent dans les bidonvilles et vivent
dans des conditions misérables. La violence
interfamiliale est énorme, les enfants n’ont
aucune éducation et ne savent pas quoi faire.
Ils se sentent perdus, sortent et vont au centre
de la ville chercher comment gagner leur vie.
C’est la désintégration familiale! Il y a rarement
une famille constituée de père et mère:
souvent, l’enfant habite avec la mère et un
homme qui est peut-être le troisième ou le
quatrième compagnon d’infortune. Il n’y a
aucun rapport entre lui et cet enfant de 6-7
ans et il sert alors, d’instrument. S’il rentre à
la maison sans «ses» 5000 pesos, c’est la violence
assurée. L’enfant prend alors, graduellement
distance de ce non-foyer et finît par le
quitter.
![]() « …Avant, je n’avais pas des idées claires,
je ne croyais ni au futur ni avais un projet de
vie. J’aime la musique et j’espère continuer
mes études de musique pour devenir un professionnel.
Economiquement, ça peut être difficile,
mais s’il le faut, je chercherai des alternatives.
Pour l’instant, je fais mes études
normales le matin et j’étudie la musique
l’après-midi.
Avec la musique, je retrouve cet ordre, une issue, l’envie d’étudier et la musique est aussi une bonne distraction… Venir en Europe est une grande expérience. On voit ce qu’on ne connaissait qu’à la télévision…» Alfredo Borja Wilber. |
![]() « …Faire partie d’un groupe est une très
bonne expérience. Le groupe est comme une famille, si un est triste ou a fait une faute pendant un concert, les autres viendront le réconforter. J’ai 18 ans, je pense trouver un travail et continuer à étudier la musique après avoir quitté la fondation. Nous avons maintenant les moyens pour affronter la vie et commencer à devenir quelqu’un par nous-mêmes… » Ramiro Eulises Ramirez Lemus |
Reviennent-ils un jour dans leur «foyer»?
Cela est très difficile! Ils n’ont pas de bons souvenirs et ils ont développé une aversion totale envers la «famille». S’ils sont dans la rue jusqu’à l’âge de 15 ans ou 16 ans, ils sont pratiquement irrécupérables.
Combien d’enfants de la rue existe-il en Colombie?
Entre 25000 et 30000. La «Fondación Servicio Juvenil» s’occupe directement d’environ 4500 d’entre eux et a été mandatée pour s’occuper de plus 7000 enfants supplémentaires qui se trouvent dans les patios, les maisons d’accueil et les écoles.
Est-ce que la fondation pourrait encore aider davantage ces enfants?
Ces enfants sont dans un régime d’internat et il faut les suivre en permanence pour avoir un succès assuré. Si on les laisse ensemble, sans vigilance, tout peut arriver. Pour aller plus loin, ce n’est qu’une question de fonds, pour avoir plus de collaborateurs et des installations supplémentaires, si on veut récupérer davantage de vies humaines.
Quand les enfants quittent la fondation, trouvent-ils du travail dans la vie civile?
Bien sûr! Il y a des ingénieurs, des professeurs d’université, même un ministre suppléant... Un des garçons qui est 1er clarinette de l’orchestre vient de finir son bac et a été le 56ème promu dans toute la Colombie.
Est-ce que ces enfants qui ont manqué d’amour et d’amitié, qui ont vécu le côté violent et sauvage de la rue, se sentent en confiance quand ils trouvent cet abri, qu’est la fondation?
La clé de l’éducation, c’est affection puis la liberté. La liberté avec responsabilité parce qu’il y a de la discipline dans le programme d’enseignement. Pour qu’un enfant décide de comprendre cela au moment de quitter la rue, c’est un changement radical: redevenir membre d’une société, d’un système, avec des horaires, des cours, des professeurs où il faut étudier, où on mange à certaines heures, c’est tout un processus énorme de ressocialisation.
En vous écoutant, je me rends compte qu’il faut avoir une méthode très efficace pour voir un taux de réussite élevé. Qui a créé cette méthode ?
Le créateur est le Padre Xavier de Nicolo, un pédagogue, qui travaille avec les enfants de la rue en Colombie depuis plus de 40 ans. Il est arrivé comme jeune prêter salésien et une de ses tâches était d’être aumônier dans une prison pour des jeunes. Il s’est rendu compte que les mêmes jeunes revenaient en prison. Le problème était dans la rue et il a ainsi décidé d’aller travailler dans les rues de Bogota.
Est-ce que sa méthode est utilisée ailleurs?
Il a formé beaucoup de gens au Guatemala,
en Honduras, en Equateur et
d’autres sont venus de plusieurs pays
pour connaître sa méthode.
La fondation Limmat prépare un programme
en Inde basé sur la méthode Bosconia.
Comment fait la «Fondacion Servicio Juvenil» pour la prise en charge des enfants de la rue?
La fondation a créé un corps d’anciens
enfants de la rue qui sont devenus euxmêmes éducateurs. Ils sortent la nuit et
entrent en contact avec les enfants qui se
retrouvent en groupe «camadas» pour
passer la nuit. Ils essayent alors de rebâtir
leur confiance perdue.
La phase suivante est d’encourager
ces enfants à aller dans des «patios».
Ce sont des centres d’attention ouverts,
où les enfants peuvent aller pendant la
journée, où ils reçoivent à manger, peuvent
laver leurs habits, reçoivent des
soins médicaux simples et participent à
des activités organisées. Les éducateurs
qui sont sur place, établissent un
contact plus approfondi avec les
enfants et essayent de les convaincre à
dire «oui, je vais quitter la rue!» C’est
un travail lent et de patience. S’ils
disent oui, c’est l’étape de réseau qui
s’en suit: il faut leur apprendre à manger, à se comporter, à ne pas se bagarrer, à se coucher sur un lit et à
employer des toilettes. Ce n’est
qu’après, qu’on peut leur proposer d’aller
dans une maison ou dans un internat
pour commencer l’école primaire.
Tous n’avancent pas également dans le programme. Est-ce qu’en fonction de leur progrès, ils iront vers un espace ou un autre?
Absolument. Si un enfant est prêt, il part pour l’étape suivante. Les écoles primaires sont très personnalisées et utilisent des méthodes modernes qui permettent aux enfants d’aller plus vite et de faire leur scolarité en 3 ans.
Quelle est leur réaction après leur arrivée dans la fondation? Sont-ils curieux?
Ils sont méfiants. Dans les 3 ou 4 premiers
jours, ils sont contents de manger
sans soucis, mais après c’est différent.
Devoir obéir, se lever à 5h30, devoir nettoyer
leurs assiettes et savoir bien se
comporter… ce n’est pas toujours évident
pour eux.
Dans la rue, cependant, l’espérance de
vie est de 35 à 38 ans et en principe
jamais plus de 40 ans. Les causes sont les
maladies, la violence, la mauvaise nutrition
et trop de cicatrices…
Arrive-t-il que certains quittent la fondation et retournent dans la rue?
Parmi ceux qui ont décidé de commencer l’école primaire, plus de 80% restent. De ceux qui commencent le bac, plus de 90% restent et terminent le bac. Le problème est surtout de convaincre les gens de la rue à la quitter. C’est là, que le taux de réussite est autour des 50%. Pour eux, la rue c’est comme une drogue. Mais, après 8 ou 9 ans d’âge, il devient graduellement plus difficile de les récupérer!
Quel est la clé de la réussite?
C’est de comprendre les enfants, de leur donner beaucoup d’affection, d’être très exigeant et de respecter leur liberté. A la fin de la semaine ils quittent l’institution, pour qu’ils doivent se dire à l’extérieur: j’y retourne! C’est la clé de la réussite de cette méthode, assurée aussi grâce au dévouement des enseignants. Ce sont des étapes très claires et progressives qui doivent être suivies.
Quel est le meilleur exemple de réussite?
L’orchestre des enfants de la rue! Ce
sont 35 enfants qui il y a 4, 5 ou 6 ans
ne savaient ni lire ni écrire. Maintenant,
ils lisent des partitions de musique;
de Brahms, de Rossini et de
Suppé. Auparavant, ils n’obéissaient à
personne et ne pouvaient pas même
soutenir leur attention plus de quelques
instants sur un autre sujet qu’euxmêmes.
Maintenant, il suffit de les regarder et
de les écouter. Je crois que cela vous dira
plus que mille mots...

