
Lord Sandwich
En revisitant la première partie, nous
pourrions résumer les différentes
coutumes, pour dire que la restauration
s’inspira des repas donnés dans de
petites dépendances; à ces occasions,
des discours et une certaine mise en
scène moderne de ces réunions gustatives,
les folies et tout ce qui suivait, formèrent
les racines, les sources de la restauration.
La restauration se codifie, car
on estime que 15 à 20 minutes représentent
des délais raisonnables; on s’entend
pour conclure que le service se popularise
et se commente: le service dit «Buffet
de Gare» indique alors une connotation
peu fameuse, mais ce genre de
service représentait aussi un progrès et
une adaptation importante des habitudes
alimentaires quotidiennes, car les horaires
de chemin de fer se détaillent alors
en minutes; il n’est donc plus question
de quart ou demi-heure. Les buffets de
gare règlent leurs cadences aux arrivées
et départs des voyageurs.
Du tout début, de cette origine de la
restauration, à cet exemple des premières
normes de service relativement rapide
que les buffets de gare instaurent, nous
parvenons à une sorte de simplification
ou de modernisation typique, utile aux
voyageurs, certes, mais tout autant
agréable à ceux qui souhaitent déjeuner ou
dîner selon un horaire, une durée prévisible.
En cette fin de XIXe siècle, les correspondants
de presse voyagent, écrivent, rapportent,
rédigent et transmettent leurs notes; ils
représentent bien l’intégration de ces nouvelles
habitudes alimentaires, mais ils ne
sont pas les seuls. Les gares forment des
points de rencontre et, logiquement, une certaine
restauration rapide prend naissance.
C’est à ce point de notre récit qu’une question
se pose: l’alimentation, a-t-elle changé?
Les sandwichs, hamburgers et autres
curiosités, ont-ils une origine commune ou
liée à celle de cette récente évolution?
Ou bien encore, en posant la question de
l’origine de ces curiosités: lequel, du sandwich
ou du buffet de gare, serait le plus
ancien?
Afin d’y répondre, une enquête détaillée
commence. Les recherchent nous replongent
dans un passé bien antérieur à ce XIXe
siècle. Une exploration des XVIe et XVIIe
siècles nous apprend que bien avant
l’usage des couverts que nous connaissons,
le pain sert à saisir, à saucer, à éviter le
contact direct des mains avec la nourriture.
Ainsi, on prend du pain pour arriver à
manger proprement, si on ne dispose pas
de couteau, ou encore moins de fourchette.
Il faut également préciser que la viande
se conserve alors dans du sel, et qu’après
cela, des astuces de cuisine permettent
d’en diminuer le goût prononcé; on coupe
la viande dans la longueur, en fines
tranches, ou bien on hache celle-ci et on la
mélange à un peu de viande fraîche et des épices. Après quoi, il fallait bien du pain
pour faire passer cette viande, sans une
saveur trop marquée par la conservation
au sel.
En ce début de XVIe siècle, les Cris de
Londres s’entendent dès le petit jour:
— Bread and Meat!
— Bread and Cheese!
C’est le petit déjeuner des artisans, des
commerçants, des négociants, de ceux qui
sont d’une classe plus ou moins modeste,
mais pas les plus démunis.
Le pain entoure, accompagne la viande;
cette association permet de manger sans
ustensiles, ce qui est courant à cette époque,
mais aussi, la viande attendrit le pain et lie
ses saveurs au pain qui préserve temporairement
la viande du dessèchement.
A table donc, le pain remplace les couverts.
A côté, le prêt-à-manger existe en dehors de
table, sous une forme «mi-hamburger» ou «mi-sandwich».
Mais, nous direz-vous, est-il déjà question
de sandwich?
Les indices de notre enquête nous apprennent
ceci: c’est au XVIIIe siècle que le vrai
sandwich fait son entrée. A cette époque, vers
1740, les clubs londoniens se distinguent en
plusieurs tendances: ceux qui ne servent que
des boissons de luxe, le chocolat chaud principalement,
et d’autres clubs qui tolèrent des
habitudes plus diverses, comme celles des «bread and meat» ou «bread and cheese» qui
se préparent dans les cuisines de certains
clubs, et plus particulièrement du fameux
club londonien, «The Cocoa Tree».
The Cocoa Tree est un club assez mondain et
dont les membres forment des groupes plutôt
composites. On y voit des politiciens, en nombre;
ce sont eux qui importent certains usages populaires
de la table, lesquels se généralisent, car les
politiciens font alors de ce club un de leurs «deuxième bureau» où cuisines et intrigues se
confondent. Ce club se distancie un peu et
adopte progessivement un mélange de manières
politiciennes et populaires. Mais il n’est pas
encore question de faire du «Bread and Meat»,
une habitude réputée de club.
Les politiciens qui se réunissent au Cocoa
Tree propagent lentement mais sûrement
leurs préférences, leurs usages dans d’autres
cercles et voisinages de leur société.
Ainsi, un certain John Montague (1718-1792), du titre de «the Fourth Earl of Sandwich » et aussi, «First Lord of the Admiralty»,
occupe une position et des fonctions qui font
de lui un personnage bien en vue, de cette époque; c’est lui-même qui fera du «Bread
and Meat» une habitude très régulière,
presque quotidienne. Lord Sandwich commande
alors régulièrement ses différentes
variantes préférées de «Bread and Meat», tant
et si bien qu’une onde sonore se forme et fait écho de ses préférences alimentaires, plutôt
modernes pour son époque, à force de répétition,
de régularité, et puisque tout le monde
environnant le Cocoa Tree, copie les goûts de
ce personnage en commandant les variantes,
les «Bread and Meat» favoris de Lord Sandwich.
C’est en copiant, en demandant: la
même version ou variante que Lord Sandwich,
que son nom finit par désigner la sorte
la plus demandée de «Bread and Meat».
Tel que les écrivains d’alors relataient les
découvertes et visites indispensables d’une
ville, un guide ou récit de voyage conçu par
un certain Monsieur Grosley (Grosley’s Tour
to London) nous apprend encore cette habitude
d’un personnage en vue, mais sans le
nommer. Ce qui en rendit l’écho encore plus
marqué. Car ceux qui lurent son guide et son
allusion assez précise à ce noble par son habitude
quasi quotidienne à commander des «Bread and Meat» pour 16h00, n’ont eu
aucune hésitation à reconnaître le distingué
Lord Sandwich. En outre, 16h00 était l’heure
du repas principal, à son époque. Lord Sandwich
restait à son bureau, et y mangeait, ce
qu’on nomme aujourd’hui un sandwich,
même au repas principal, ce qui fut donc très
remarqué.
Enfin, notre enquête n’a pas pu mettre en évidence un penchant marqué pour le jeu,
pour Lord Sandwich. Ses proches, ainsi que
son biographe font référence aux expressions
familières qui concernent le jeu, car «quitter
le jeu» signifiait alors: se retirer des affaires,
quitter son lieu de travail, son bureau, ou son
club; donc, quitter le petit monde des relations
qui déterminaient la vie professionnelle
et au club, d’un tel personnage. Le club* était
aussi un lieu où le divertissement pouvait
exister; ce qui explique peut-être la confusion
de certains récits, qui décriraient Lord Sandwich
comme grand joueur. Nous n’avons rien
trouvé de la sorte. Lord Sandwich avait la
réputation d’un homme très assidu, travailleur
infatigable. Sa carrière professionelle
est citée en exemple, à son époque et en de
nombreuses occasions.
Pour nos lecteurs, je dirais encore que certaines
administrations ou ministères ont également
et indirectement contribué à innover
dans des genres gastronomiques divers et
parfois même insoupçonnés.
Commentaires et enquêtes sont parfois
plein de surprises; dans un tel contexte, qui
prétendrait que le sandwich n’a pas d’histoire?
Au moins autant que certaines recettes,
certes.
De 1780 à 1920, chaque club, cercle de
jeux, salon, buffet et autres, ont leur recette
du sandwich. Le sandwich arrive à New York
par différents circuits, en seconde moitié du
XIXe siècle. Deux livres de recettes de cuisine, écrits par des femmes, en sont parmi les
premiers indices.
A suivre, une prochaine enquête sur l’origine
du hamburger…
*(Au XIXe et au début du XXe siècle, un club londonien ne ressemble pas en tout à un club new-yorkais. Certaines inexactitudes résulteraient de ce genre de confusion, de cette simplification qui fait penser qu’un club serait pareil à New York ou bien à Londres.)