Eureka
Tout commence après des années de
recherche et un livre, au moment où Jean-Claude Pallas, ancien Chef de la Section des
bâtiments et des services techniques de
l’ONU à Genève fait une incroyable découverte:
la France a officiellement offert une
tapisserie de la Manufacture des Gobelins à la
Société des Nations… mais celle-ci n’est
jamais arrivée.
Monsieur Pallas partage sa trouvaille dans
son ouvrage intitulé «Histoire et architecture
du Palais des Nations, 1924 – 2001 – L’Art
déco au service des relations internationales». La graine venait de germer. Cela avait
suffi pour qu’un conseiller à la Mission de
France auprès de l’ONUG s’interroge et se
mette en quête de notre chère vieille tapisserie.
C’est fin 2004, qu’il l’a retrouve paresseusement étendue dans un sous-sol dans les
bâtiments du Mobilier national de France.
Voici son histoire:
En 1930, Aristide Briand, Ministre des affaires étrangères de la France annonce à la
Société des Nations le souhait de son pays
d’offrir une tapisserie de la très célèbre
Manufacture des Gobelins au futur Palais des
Nations, dont la première pierre avait été
posée quelques mois plus tôt.
Monsieur Briand était surnommé le «pélerin
de la paix». C’est donc tout logiquement
qu’en 1933, après sa mort, il est commandé au
peintre normand Emile-Othon Friesz un carton
ayant pour thème «la Paix offre aux
peuples et aux nations les moyens de
connaître la joie de vivre». D’aucuns disent
que l’artiste accepta sans enthousiasme car la
conjoncture politique d’alors n’inspirait pas la
paix. En mai 1935, Friesz livra son carton à la
Manufacture des Gobelins qui termina de le
tisser le 14 avril 1937.
Depuis cette date, la promise attendait
sagement de rejoindre sa demeure. Ce fut
chose faite, le 5 septembre dernier. Accompagnée
du Ministre français de la culture, Monsieur
Renaud Donnedieu de Vabres et
d’autres personnalités éminentes, «La Paix»
embrasse enfin le si-précieux marbre situé à
la porte 6. Elle ne sera pas trop dépaysée car
on a eu l’ingénieuse idée de la placer non loin du Salon français, son contemporain
construit en 1936. Dans la pénombre de la
nuit, lorsque les couloirs vidés s’assoupiront,
entendrons-nous le Salon français qui, vous
vous en souviendrez, vient de défrayer la
chronique avec une histoire de micros
cachés, conter son histoire à notre si jolie
tapisserie qui a bien des années à rattraper?
Le commanditaire
Aristide Briand (1862-1932)
Avocat français, né à Nantes, dans une
modeste famille de cafetiers, il fonde en 1901
avec Jean Jaurès le parti socialiste. Orateur de
génie, il devient vingt-six fois ministre et président
du Conseil à onze reprises. Il contribue
notamment à la loi sur la séparation de l’Église
et de l’État. Il est l’un des principaux
acteurs des fameux accords de Locarno, qui
font suite à la Conférence de Locarno (Suisse)
du 5 au 16 octobre 1925 et ont été signés officiellement à Londres le 1er décembre 1925 (et
oui, les accords de Locarno ont été signés à
Londres!). Ce traité est un pacte de stabilité
entre cinq pays européens faisant suite à la
première guerre mondiale. Il reçoit d’ailleurs
pour son active participation à ce traité le prix
Nobel de la paix en 1926, conjointement avec
l’Allemand, Gustav Stresemann, un des autres
architectes principaux de ces accords. Il est également à l’origine du traité de renonciation à la guerre signé par 60 nations en 1928 (Pacte
Briand-Kellog) et rédige le 17 mai 1930 un
mémorandum sur la création d’une Union
européenne. Il demeure notamment réputé
pour ses qualités d’orateur qui font de lui un
brillant parlementaire et inciteront les éditeurs à publier ses discours.
Le créateur
Émile Othon Friesz est né au Havre, (1879- 1949). Il est le contemporain de Braque et Dufy. D’abord influencé par les impressionnistes, puis par Van Gogh et Gauguin, il fit partie du groupe des Fauves. Sous l’influence de Cézanne, il s’éloignera du fauvisme.
La fabrique
Manufacture nationale des Gobelins et de
la Savonnerie
C’est en 1443 que Gilles Gobelin de Reims
construisit un moulin sur la Bièvre, dans le
faubourg Saint Marcel, que l’on nomma «Moulin des Gobelins». Monsieur Gobelin était un teinturier de laine réputé pour ses
rouges à l’écarlate. En 1655, un Hollandais,
Jean Glucq, importa en France un procédé de
teinture écarlate appelé «à la hollandaise». Il
s’installa à côté de la famille Gobelin, dans un
atelier leur appartenant.
Frappé de l’éclat des produits obtenus par
Glucq, Jean-Baptiste Colbert (1619 – 1683),
qui avait déjà noté la qualité du travail des
teinturiers des Gobelins, convainc le roi Louis
XIV de financer afin de développer la manufacture
et qu’elle puisse rivaliser d’excellence
avec les autres prestigieuses manufactures
privées ou étrangères. Cela permet notamment à la manufacture de s’entourer des meilleurs
teinturiers, peintres, graveurs, orfèvres, ébénistes, fondeurs… Jean-Baptiste Colbert
est le contrôleur général du royaume, il est également Secrétaire d’État à la Maison du
Roi. Pionnier dans le domaine du commerce
dans l’économie, il est également surintendant
des bâtiments, arts et manufactures, et
dirige la production artistique destinée à
l’aménagement de Versailles.
C’est en 1667 que le roi proclame la création
de la Manufacture royale des meubles de
la Couronne qui inclut la Manufacture des
Gobelins.
Rattachée depuis 1937 au Mobilier national,
la Manufacture nationale des Gobelins tisse
toujours des tapisseries dites de haute-lisse (à
la verticale) permettant à des artistes tels que
Picasso, par exemple, de contribuer à son
prestige.
«Nimbée des rayons d’un soleil d’aurore se levant sur le Palais des Nations à Genève et sur un paysage pastoral d’une quiétude infinie, la Paix s’avance, un rameau d’olivier à la main, belle et sereine comme une figure de l’antique dont elle semble avoir retrouvé le rythme. Et sur son passage, une mère tend son enfant, la moissonneuse sa gerbe, le vendangeur ses treilles alourdies, l’amour et la jeunesse, leurs promesses et leurs enthousiasmes, la science et la poésie leurs rêves et leurs conquêtes, cependant que les nations réconciliées s’étreignent et que l’Espérance, image de l’humanité souffrante, lève son voile et découvre son visage encore bouleversé».