UN Special N° 644 Octobre · October 2005 

Personnel

«La Paix» est enfin arrivée au Palais des Nations

Rachel El Haloui-Deléglise, ONU

Eureka

Tout commence après des années de recherche et un livre, au moment où Jean-Claude Pallas, ancien Chef de la Section des bâtiments et des services techniques de l’ONU à Genève fait une incroyable découverte: la France a officiellement offert une tapisserie de la Manufacture des Gobelins à la Société des Nations… mais celle-ci n’est jamais arrivée.
Monsieur Pallas partage sa trouvaille dans son ouvrage intitulé «Histoire et architecture du Palais des Nations, 1924 – 2001 – L’Art déco au service des relations internationales». La graine venait de germer. Cela avait suffi pour qu’un conseiller à la Mission de France auprès de l’ONUG s’interroge et se mette en quête de notre chère vieille tapisserie. C’est fin 2004, qu’il l’a retrouve paresseusement étendue dans un sous-sol dans les bâtiments du Mobilier national de France.

La Paix

Voici son histoire:

En 1930, Aristide Briand, Ministre des affaires étrangères de la France annonce à la Société des Nations le souhait de son pays d’offrir une tapisserie de la très célèbre Manufacture des Gobelins au futur Palais des Nations, dont la première pierre avait été posée quelques mois plus tôt.
Monsieur Briand était surnommé le «pélerin de la paix». C’est donc tout logiquement qu’en 1933, après sa mort, il est commandé au peintre normand Emile-Othon Friesz un carton ayant pour thème «la Paix offre aux peuples et aux nations les moyens de connaître la joie de vivre». D’aucuns disent que l’artiste accepta sans enthousiasme car la conjoncture politique d’alors n’inspirait pas la paix. En mai 1935, Friesz livra son carton à la Manufacture des Gobelins qui termina de le tisser le 14 avril 1937.
Depuis cette date, la promise attendait sagement de rejoindre sa demeure. Ce fut chose faite, le 5 septembre dernier. Accompagnée du Ministre français de la culture, Monsieur Renaud Donnedieu de Vabres et d’autres personnalités éminentes, «La Paix» embrasse enfin le si-précieux marbre situé à la porte 6. Elle ne sera pas trop dépaysée car on a eu l’ingénieuse idée de la placer non loin du Salon français, son contemporain construit en 1936. Dans la pénombre de la nuit, lorsque les couloirs vidés s’assoupiront, entendrons-nous le Salon français qui, vous vous en souviendrez, vient de défrayer la chronique avec une histoire de micros cachés, conter son histoire à notre si jolie tapisserie qui a bien des années à rattraper?

La Paix, fragment

Le commanditaire

Aristide Briand (1862-1932)
Avocat français, né à Nantes, dans une modeste famille de cafetiers, il fonde en 1901 avec Jean Jaurès le parti socialiste. Orateur de génie, il devient vingt-six fois ministre et président du Conseil à onze reprises. Il contribue notamment à la loi sur la séparation de l’Église et de l’État. Il est l’un des principaux acteurs des fameux accords de Locarno, qui font suite à la Conférence de Locarno (Suisse) du 5 au 16 octobre 1925 et ont été signés officiellement à Londres le 1er décembre 1925 (et oui, les accords de Locarno ont été signés à Londres!). Ce traité est un pacte de stabilité entre cinq pays européens faisant suite à la première guerre mondiale. Il reçoit d’ailleurs pour son active participation à ce traité le prix Nobel de la paix en 1926, conjointement avec l’Allemand, Gustav Stresemann, un des autres architectes principaux de ces accords. Il est également à l’origine du traité de renonciation à la guerre signé par 60 nations en 1928 (Pacte Briand-Kellog) et rédige le 17 mai 1930 un mémorandum sur la création d’une Union européenne. Il demeure notamment réputé pour ses qualités d’orateur qui font de lui un brillant parlementaire et inciteront les éditeurs à publier ses discours.

La Paix, fragment

Le créateur

Émile Othon Friesz est né au Havre, (1879- 1949). Il est le contemporain de Braque et Dufy. D’abord influencé par les impressionnistes, puis par Van Gogh et Gauguin, il fit partie du groupe des Fauves. Sous l’influence de Cézanne, il s’éloignera du fauvisme.

La fabrique

Manufacture nationale des Gobelins et de la Savonnerie
C’est en 1443 que Gilles Gobelin de Reims construisit un moulin sur la Bièvre, dans le faubourg Saint Marcel, que l’on nomma «Moulin des Gobelins». Monsieur Gobelin était un teinturier de laine réputé pour ses rouges à l’écarlate. En 1655, un Hollandais, Jean Glucq, importa en France un procédé de teinture écarlate appelé «à la hollandaise». Il s’installa à côté de la famille Gobelin, dans un atelier leur appartenant.
Frappé de l’éclat des produits obtenus par Glucq, Jean-Baptiste Colbert (1619 – 1683), qui avait déjà noté la qualité du travail des teinturiers des Gobelins, convainc le roi Louis XIV de financer afin de développer la manufacture et qu’elle puisse rivaliser d’excellence avec les autres prestigieuses manufactures privées ou étrangères. Cela permet notamment à la manufacture de s’entourer des meilleurs teinturiers, peintres, graveurs, orfèvres, ébénistes, fondeurs… Jean-Baptiste Colbert est le contrôleur général du royaume, il est également Secrétaire d’État à la Maison du Roi. Pionnier dans le domaine du commerce dans l’économie, il est également surintendant des bâtiments, arts et manufactures, et dirige la production artistique destinée à l’aménagement de Versailles.
C’est en 1667 que le roi proclame la création de la Manufacture royale des meubles de la Couronne qui inclut la Manufacture des Gobelins.
Rattachée depuis 1937 au Mobilier national, la Manufacture nationale des Gobelins tisse toujours des tapisseries dites de haute-lisse (à
la verticale) permettant à des artistes tels que Picasso, par exemple, de contribuer à son prestige.

«Nimbée des rayons d’un soleil d’aurore se levant sur le Palais des Nations à Genève et sur un paysage pastoral d’une quiétude infinie, la Paix s’avance, un rameau d’olivier à la main, belle et sereine comme une figure de l’antique dont elle semble avoir retrouvé le rythme. Et sur son passage, une mère tend son enfant, la moissonneuse sa gerbe, le vendangeur ses treilles alourdies, l’amour et la jeunesse, leurs promesses et leurs enthousiasmes, la science et la poésie leurs rêves et leurs conquêtes, cependant que les nations réconciliées s’étreignent et que l’Espérance, image de l’humanité souffrante, lève son voile et découvre son visage encore bouleversé».

Jean Pedron, «Le Figaro» 23 janvier 1935.

Up
UNSpecial About Us | Terms of Use | Contact Us | © 2001-2005 UN Special