L’Année internationale de la physique, dans laquelle nous sommes,
marque le centenaire de l’Année miraculeuse d’Albert Einstein et
le cinquantenaire de sa mort.
En 1905, Einstein publie dans Annalen der Physik quatre articles qui
vont révolutionner la physique et notre compréhension de l’univers, et
changer aussi, pour le meilleur et le pire, notre monde. En juin paraît
l’article envoyé en mars, intitulé Sur un point de vue heuristique
concernant la production et la transformation de la lumière, dans
lequel il émet l’hypothèse du quantum de lumière; en juillet, c’est Sur le
mouvement des particules en suspension dans les fluides au repos
requis par la théorie cinétique moléculaire de la chaleur, un article
envoyé en mai et qui explique le mouvement brownien. Le troisième
article, le plus célèbre, parvient aux Annales le 30 juin et est publié le
26 septembre. Sur l’électrodynamique des corps en mouvement est
considéré comme le texte fondateur de la théorie de la relativité restreinte.
Enfin, en novembre, il traite des conséquences de cette théorie
dans L’inertie d’un corps dépend-elle de son contenu en énergie?,
article annonciateur de la plus fameuse équation physique: E=mc².
Par ailleurs, Albert Einstein termine, fin avril, la rédaction de
sa thèse Sur une nouvelle détermination des dimensions moléculaires et la soutient avec succès
en juillet.
Pour la petite histoire, son premier article
publié dans les Annales (sur la capillarité) a été écrit en 1900, alors que, frais émoulu de
l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, il était à la recherche d’un emploi.
L’Année miraculeuse s’inscrit dans la
période – de 1902 à 1909 – où Einstein officiait en tant qu’expert technique à l’Office
fédéral des brevets à Berne. On affirme souvent
qu’il y fut un dilettante. Tel n’est pas le
cas. Son poste temporaire a été «régularisé»
en 1904, et il fut promu expert technique de
deuxième classe en 1906.

Einstein à l’Office fédéral
des brevets.
Einstein y rencontra aussi l’ami de toute une vie, Michele Besso, qu’il considérait comme le meilleur comité de lecture d’Europe pour ses idées scientifiques. Il lui rendit d’ailleurs hommage à la fin de son troisième article: «Pour conclure, je ferai observer que mon ami et collègue M. Besso s’est fidèlement tenu à mes côtés dans mes travaux sur le problème traité ici et que je lui dois maintes précieuses suggestions.»
Ainsi, la propriété intellectuelle a joué un rôle majeur dans la production scientifique d’Einstein. Certains, d’ailleurs, font un lien entre ses travaux sur la relativité et le problème, épineux à l’époque, de la synchronisation des horloges, lequel se traduisait par de nombreuses demandes de brevet.
Ce que l’on sait moins, c’est qu’Einstein a été inventeur lui-même et a déposé des brevets. On lui doit en particulier, ainsi qu’à son élève Leó Szilárd qui allait aussi devenir un physicien renommé, de nouveaux types de réfrigérateur. L’aventure commença, sembletil,
au cours de l’hiver 1925-26. Einstein avait été très touché par la nouvelle de la mort d’une famille entière pendant leur sommeil, à la suite de fuites du gaz réfrigérant utilisé à l’époque. «Il doit y avoir un autre moyen», aurait-il lancé à Szilárd.

Photos ci-dessus tirées de
technoscope 1/05, de l’Académie
suisse des sciences techniques,
http://www.satw.ch/technoscope/pdf
/Technoscope_05_1_f.pdf
On s’y intéresse à nouveau aujourd’hui. Le système est très silencieux et ne s’use jamais car il n’y a pas de pièce mobile ni de compresseur. Il peut fonctionner sans électricité, avec n’importe quelle source de chaleur. Et son coût de fabrication ne devrait pas être très élevé. Il pourrait donc se révéler intéressant pour les pays émergents et les lieux reculés (cependant, il utilise de l’ammoniac). Et les chlorofluorocarbones détruisent la couche d’ozone…
L’avenir nous dira ce qu’il en est précisément. Mais il importe de souligner que, sans la protection par brevet, Einstein et Szilárd ne se seraient peut-être pas lancés dans l’aventure. Et sans la protection par brevet, leur invention n’aurait sans aucun doute pas fait l’objet d’une description précise; n’aurait pas intéressé des industriels capables d’investir dans sa transformation en un article commercial (et de rémunérer les inventeurs); et ne serait pas parvenue jusqu’à nous. Description précise? Enfin, ancien examinateur en brevets, Einstein a su en dire suffisamment pour répondre aux exigences légales, et pas trop pour ne pas tout révéler aux partenaires industriels… et à ceux qui s’y intéressent aujourd’hui.
Voilà illustrées par l’exemple d’un homme illustre, des fonctions essentielles du système des brevets. On est loin de l’équation «brevet = monopole = domination économique = oppression » en vogue dans certains milieux. Il est vrai, cependant, que l’on gagne plus, en notoriété et en influence, en peignant le diable sur la muraille qu’en exposant le fonctionnement normal d’un système largement éprouvé.
Les agents du système des Nations Unies ont aussi un motif particulier d’honorer Albert Einstein, puisqu’il fut une des grandes consciences de son temps. La coïncidence entre l’Année internationale de la physique et le 60e anniversaire de l’ONU est certes fortuite, mais heureuse.