UN Special N° 642 Juillet - Août • July - August 2005

Globe
Le dernier souffle

Le dernier souffle

Nicolas Emilien, ONUG

«Je pense donc je suis». Cette phrase de Descartes a conditionné jusqu’à nos jours nos actions et nos réactions face à nos environnements directs et indirects. Car force est de constater que depuis une cinquantaine d’années, certes l’individu pense, encore et toujours, voire de plus en plus (du fait de la multiplication des idées, des discours et des images…), mais inversement accepte de moins en moins au sein de son mode de vie globalisé la critique constructive, la remise en question, l’autocritique et surtout l’abandon de l’acquisition de l’objet.
Pour expliquer ce phénomène, j’invoquerai à mon tour trois formules: «Je consomme donc je vis», «je possède donc j’existe» et le fin du fin «Je passe à la télé donc je suis». La première formule exprime la croyance que l’individu à travers l’acte d’achat conditionne le marché, alors qu’en réalité l’homme est façonné de l’esprit au corps par le marché. Qui plus est, l’individu pour se sentir en vie dans cet Occident individualiste retrouve et donne un sens à son existence à travers la détention des choses et des êtres. La seconde formule nous libère illusoirement de nos devoirs et de nos responsabilités en tant que citoyens du monde. Le fait «d’avoir» nous donne le pouvoir de décider, de diriger et le plus important d’être remarqué par l’entourage comme une personne de bien et parfois d’importance. La troisième et dernière formule influence nos comportements en adéquation avec l’évolution des médias (publicités, films, news, tendances, modes…) liée aux cycles de vie des produits de grande consommation et services (Internet, sms, speed-dating, ready-to-eat/live/love...) Le tout nous conduisant dans l’illusion furtive et fictive d’agir toujours de manière juste, équitable et la meilleure possible envers soi et l’Autre au travers de nos expériences et de nos gestes quotidiens.
En janvier 2005 s’est tenu à Paris, la Conférence internationale de l’Unesco sur la Biodiversité. Selon les spécialistes et les chercheurs, la planète traverse sa sixième crise d’extinction des espèces depuis le début de la vie il y a 3.8 milliards d’années. Fait important, contrairement au cinq crises précédentes, cette crise n’est pas naturelle, elle est générée par les activités humaines. Le constat et les preuves accumulées depuis le Sommet de Rio en 1992 confirment l’étendue des dégâts irrémédiables sur la perte, la fragmentation et la dégradation irréversible des habitats. Des répercutions sans précédents sont attendues dans les quinze années à venir tant sur le plan de l’instabilité climatique, la santé, les écosystèmes, que sur l’économie mondiale. Nous connaissons la
Lune et nous allons chercher la vie sur Mars, et nous détruisons parallèlement selon les statistiques, 50’000 à 100’000 espèces vivantes chaque année. A noter que sur les 5 à 30 millions d’espèces différentes, nous n’en connaissons que 2 millions. Tout en ignorant la réelle interaction qui nous relie à elles en terme de sources existentielles, spirituelles, culturelles et esthétiques. (70% de nos médicaments sont dérivés des plantes) Lors du Forum des Nations Unies sur les forêts (FNUF) réuni à New York entre 16 et 27 mai 2005 et soldé par un échec, Wangari Maathai, lauréate du prix Nobel 2004, a déclaré «Bien que depuis des années nous parlions beaucoup de l’environnement, presque rien n’a été fait sur le terrain, il faut maintenant que les gouvernements, non seulement au niveau mondial mais aussi au niveau local, mobilisent les populations».
Paradoxalement, seules les entreprises mercantiles semblent posséder à l’heure actuelle la volonté d’organiser des débats d’idées et d’opinions pour mieux créer, fabriquer, conceptualiser, uniformiser et vendre des produits et des services pour les générations futures. Et malheureusement, à ce jour, comme le signalait Wangari Maathai: «C’est une chose de rédiger des documents, cela en est une autre de rentrer chez soi pour transformer ces documents en actions concrètes» En effet, mise à part une vision galopante marchande unilatéraliste, il n’existe point de véritable ligne de conduite sociale, ni de projet culturel pour nourrir l’Homme au sein d’une mondialisation annoncée depuis l’ère de la Grèce Antique. En vingt ans, tous les outils et moyens susceptibles d’amener l’individu à réfléchir et à évoluer par ses propres moyens (l’art, la culture, les médecines ancestrales et les dialectes d’origine et de formes diverses) ont été systématiquement aplanis et aseptisés sur tous les continents. Et ceci pour mieux laisser croire à des milliards d’individus qu’ils pourront atteindre le rythme effréné de consommation soutenue par l’Europe et les USA sans détruire définitivement leur planète. La réponse adéquate repose dans les stratégies géopolitiques des grandes puissances qui doivent agir dorénavant en partageant leurs richesses et non pas en produisant toujours davantage. L’objectif étant d’amener les pays garants des droits de l’homme et de la démocratie à rayonner grâce à leur force culturelle, éthique et institutionnelle, au lieu de risquer un cataclysme géo-structurel en favorisant un dictat économique globalisé. Car les ressources animales, végétales et minérales de notre planète soumises à l’exploitation abusive et la pollution intensive ne sont pas exponentielles contrairement aux chaînes et aux réseaux de production et d’assemblage de nos multinationales.
Peut-être devrions-nous nous replonger dans ce qui fut nos racines et les mots du chef indien Seattle: «La terre n’appartient pas à l’homme; l’homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie: il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même.» Nous sommes tous conscients des enjeux vitaux pour l’humanité. Il s’agit ici et maintenant de trouver une cohérence entre la politique et l’action.

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