Imaginez une yourte sur les rives du lac
d’Annecy. Cette tente en forme de parapluie
ouvert, appelée «ger» en Mongol,
est depuis des siècles l’abri des peuples
nomades de l’Asie centrale. Sa conception
sur la base d’un cadre en bois recouvert
de plusieurs couches de feutre permet
de faire face aux climats extrêmes de
cette région. L’ouverture qui sert à la sortie
de la fumée est sa seule source de
lumière. Selon une croyance mongole, la
partie masculine est sous la protection
du ciel et la partie féminine sous la protection
du soleil. Ainsi, à l’Ouest, se
trouve la place de l’homme avec selles et
brides des chevaux, et à l’Est, la place de
la femme, les outils domestiques et la
cuisine. La place d’honneur est située
face à la porte ouverte vers le Sud et le
soleil.
Xavier Asselin et Nathalie Charpentier
vivent dans une yourte à Doussard, au
bout du lac d’Annecy. Comment? Pourquoi?
Depuis combien de temps? La meilleure
façon de trouver réponse à mes
questions est de leur rendre visite.
Leurs explications courtes et précises me
conduisent en bordure d’un champ d’où
je devine les yourtes, légèrement cachées
par des arbres. Après avoir cherché une
route d’accès avec ma voiture, je comprends
qu’il n’y en a pas. Evidemment! Je
traverse le champ à pied.
Un ensemble souple
De façon très amicale, ce couple vif, curieux,
qui a réponse à tout et ne s’ennuie de rien, me
fait entrer dans une yourte lumineuse grâce à
deux grands panneaux vitrés sur les murs de
la tente et un autre dans la partie haute du
toit. Les matériaux de base sont le bambou
pour la structure, la paille pour isoler les
murs et le sol, la bâche de store pour le pourtour
extérieur et la toile de tente de l’armée
sur le dessus qui permettent à la yourte de «respirer», des sangles de nylon pour le cerclage,
du bois pour le sol, et un poêle central.
Il faut compter un budget de 2000€ pour une
yourte de 8 mètres de diamètre (50 m2), ou de
4000€ pour l’ensemble avec deux autres
petites yourtes de 4 mètres de diamètre
(12 m2). Le montage peut ne prendre que
quelques heures. Le plus délicat est d’avoir le
juste espacement des croisillons de bambou
pour obtenir la circonférence qui corresponde à la taille de la bâche et de la toile de
tente pré-cousues.
Cette construction est le contraire d’une
maison de maçon où tout doit être consolidé,
maîtrisé, être plus fort que la nature. Ce montage
repose sur le seul point de jonction des
baleines du toit qui appuient sur un cercle en
fer, habillé de lamellés pour lui donner plus
de rigidité. Le maître mot de cet ensemble est
souplesse. Il doit bouger en harmonie avec
les forces tant extérieures (vent, neige, pluie,
froid) qu’intérieures (hamac, chaleur). Sa
configuration et les matériaux utilisés étouffent
les bruits et favorisent une atmosphère
paisible.
La législation sur le sujet peut-elle aussi être qualifiée de souple, ou plutôt de floue.
S’agit-il d’une construction? Auquel cas, le
permis de construire serait obligatoire. Est-ce
une tente? La réglementation du camping permet
alors de s’installer partout à partir du
moment où le propriétaire donne son accord,
sauf dans une zone littorale, un parc ou une
zone réglementaire. Pour l’instant c’est la loi
du camping qui a prévalu…
Une vie dans le présent
Ce choix de vie au milieu de la nature, Xavier
et Nathalie l’ont fait il y a deux ans, au service
de leur bien le plus précieux: la liberté. La
liberté de vivre à leur rythme, échapper à un
loyer et ses charges et se détacher des
contraintes matérielles et économiques.
Cette expérience qui avait également un
côté ludique transforme tout «inconvénient»
en jeu: accéder à la tente sans être impressionné
par les vaches, s’enfoncer dans la
neige ou dans un sol détrempé, mais aussi
connaître des soirées qui soudainement sont
plongées dans le noir parce que les deux panneaux
solaires et les deux batteries de
camion ne fournissent plus assez d’énergie.
L’électricité n’alimente dans la yourte que
quelques lampes électriques et un appareil
CD-radio. L’électroménager a été supprimé
tout comme les appareils type «crêpièreparty » ou le réfrigérateur qui nécessite une
puissance de démarrage trop importante,
même un modèle de camping. La consommation
du frais est immédiate, sans stockage.
La consommation de l’eau est, elle, calculée
sur le m³ pompé toutes les trois semaines
dans une maison voisine.
Une liberté de mouvements
Xavier qui aurait dû être physicien aime expérimenter.
Avec les yourtes, il a testé d’autres
isolants comme le lin mais aussi d’autres
configurations. Il avait construit il y a plus de
dix ans une maison de paille, sur une structure
en poteaux poutres, qu’il vient de vendre.
Et il y a maintenant plus de vingt ans, il a créé
à Doussard, au bout du lac d’Annecy, avec
trois associés, une boulangerie bio, La Tartine,
où le pain est préparé à base de farine
bio et fabriqué à la main et à l’ancienne. Un
métier en harmonie avec ses convictions d’organisation
collective du travail, du respect de
l’environnement, et du nombre de journées
travaillées (qui commencent cependant à 3h
pour se terminer à 17-18h, sans faire la
sieste). La Tartine, inscrite dans un réseau
d’entreprises dites alternatives par leur fonctionnement,
accueille régulièrement des
jeunes en «compagnonnage». C’est ainsi que
Marion était également présente lors de ma
visite et partageait les yourtes pendant ses
trois mois d’apprentissage à La Tartine.
Nathalie se qualifie plutôt de citadine et
d’itinérante. Après avoir vécu tant en Europe
qu’aux Etats-Unis, elle apprécie cette expérience
proche de la nature, elle qui n’avait
jamais fréquenté les vaches d’aussi près.
Dans le même esprit que Xavier, elle a développé,
à 5mn à vélo de la yourte et de la boulangerie
de Xavier, une fabrication de confitures
bio Frambiola.
Une expérience s’enrichit d’autres expériences.
Celles-ci les ont nourris deux ans. Ils
ont vendu fin juin leurs activités, démonté les
yourtes, les ont données à des adeptes, et eux
partent avec le moins d’affaires possibles vers
des destinations aux températures favorables à leur choix.
Un concept à développer?
Si Xavier et Nathalie ne se disent pas particulièrement proches de la culture mongole, leurs attitudes ressemblent au savoir-vivre réservé, tolérant, accueillant et attentionnés des mongols et qui, selon l’histoire, cachent leurs embarras et confusion derrière leur sourire, convaincus que parler de choses déplaisantes ou dire du mal des autres apporte du déséquilibre. Le seul fait «désolant» qu’ils ont relevé de leur expérience de la yourte: la visite de plusieurs jeunes, qui ne trouvant pas à se loger à des prix raisonnables dans la région, voyaient la yourte comme une solution alternative à développer.