UN Special N° 642 Juillet - Août • July - August 2005

Globe
La yourte. Photo: E.Gantet

La yourte: un concept d’avenir?

Emmanuelle GANTET, ONUG

Imaginez une yourte sur les rives du lac d’Annecy. Cette tente en forme de parapluie ouvert, appelée «ger» en Mongol, est depuis des siècles l’abri des peuples nomades de l’Asie centrale. Sa conception sur la base d’un cadre en bois recouvert de plusieurs couches de feutre permet de faire face aux climats extrêmes de cette région. L’ouverture qui sert à la sortie de la fumée est sa seule source de lumière. Selon une croyance mongole, la partie masculine est sous la protection du ciel et la partie féminine sous la protection du soleil. Ainsi, à l’Ouest, se trouve la place de l’homme avec selles et brides des chevaux, et à l’Est, la place de la femme, les outils domestiques et la cuisine. La place d’honneur est située face à la porte ouverte vers le Sud et le soleil.
Xavier Asselin et Nathalie Charpentier vivent dans une yourte à Doussard, au bout du lac d’Annecy. Comment? Pourquoi? Depuis combien de temps? La meilleure façon de trouver réponse à mes questions est de leur rendre visite. Leurs explications courtes et précises me conduisent en bordure d’un champ d’où je devine les yourtes, légèrement cachées par des arbres. Après avoir cherché une
route d’accès avec ma voiture, je comprends qu’il n’y en a pas. Evidemment! Je traverse le champ à pied.

Un ensemble souple

De façon très amicale, ce couple vif, curieux, qui a réponse à tout et ne s’ennuie de rien, me fait entrer dans une yourte lumineuse grâce à deux grands panneaux vitrés sur les murs de la tente et un autre dans la partie haute du toit. Les matériaux de base sont le bambou pour la structure, la paille pour isoler les murs et le sol, la bâche de store pour le pourtour extérieur et la toile de tente de l’armée sur le dessus qui permettent à la yourte de «respirer», des sangles de nylon pour le cerclage, du bois pour le sol, et un poêle central. Il faut compter un budget de 2000€ pour une yourte de 8 mètres de diamètre (50 m2), ou de 4000€ pour l’ensemble avec deux autres petites yourtes de 4 mètres de diamètre (12 m2). Le montage peut ne prendre que quelques heures. Le plus délicat est d’avoir le juste espacement des croisillons de bambou pour obtenir la circonférence qui corresponde à la taille de la bâche et de la toile de tente pré-cousues.
Cette construction est le contraire d’une maison de maçon où tout doit être consolidé, maîtrisé, être plus fort que la nature. Ce montage repose sur le seul point de jonction des baleines du toit qui appuient sur un cercle en fer, habillé de lamellés pour lui donner plus de rigidité. Le maître mot de cet ensemble est souplesse. Il doit bouger en harmonie avec les forces tant extérieures (vent, neige, pluie, froid) qu’intérieures (hamac, chaleur). Sa configuration et les matériaux utilisés étouffent les bruits et favorisent une atmosphère paisible.
La législation sur le sujet peut-elle aussi être qualifiée de souple, ou plutôt de floue. S’agit-il d’une construction? Auquel cas, le permis de construire serait obligatoire. Est-ce une tente? La réglementation du camping permet alors de s’installer partout à partir du moment où le propriétaire donne son accord, sauf dans une zone littorale, un parc ou une zone réglementaire. Pour l’instant c’est la loi du camping qui a prévalu…

Une vie dans le présent

Ce choix de vie au milieu de la nature, Xavier et Nathalie l’ont fait il y a deux ans, au service de leur bien le plus précieux: la liberté. La liberté de vivre à leur rythme, échapper à un loyer et ses charges et se détacher des contraintes matérielles et économiques.
Cette expérience qui avait également un côté ludique transforme tout «inconvénient» en jeu: accéder à la tente sans être impressionné par les vaches, s’enfoncer dans la neige ou dans un sol détrempé, mais aussi connaître des soirées qui soudainement sont plongées dans le noir parce que les deux panneaux solaires et les deux batteries de camion ne fournissent plus assez d’énergie.
L’électricité n’alimente dans la yourte que quelques lampes électriques et un appareil CD-radio. L’électroménager a été supprimé tout comme les appareils type «crêpièreparty » ou le réfrigérateur qui nécessite une puissance de démarrage trop importante, même un modèle de camping. La consommation du frais est immédiate, sans stockage. La consommation de l’eau est, elle, calculée sur le m³ pompé toutes les trois semaines dans une maison voisine.

La yourte

Une liberté de mouvements

Xavier qui aurait dû être physicien aime expérimenter. Avec les yourtes, il a testé d’autres isolants comme le lin mais aussi d’autres configurations. Il avait construit il y a plus de dix ans une maison de paille, sur une structure en poteaux poutres, qu’il vient de vendre. Et il y a maintenant plus de vingt ans, il a créé à Doussard, au bout du lac d’Annecy, avec trois associés, une boulangerie bio, La Tartine, où le pain est préparé à base de farine bio et fabriqué à la main et à l’ancienne. Un métier en harmonie avec ses convictions d’organisation collective du travail, du respect de l’environnement, et du nombre de journées travaillées (qui commencent cependant à 3h pour se terminer à 17-18h, sans faire la sieste). La Tartine, inscrite dans un réseau d’entreprises dites alternatives par leur fonctionnement, accueille régulièrement des jeunes en «compagnonnage». C’est ainsi que Marion était également présente lors de ma visite et partageait les yourtes pendant ses trois mois d’apprentissage à La Tartine.
Nathalie se qualifie plutôt de citadine et d’itinérante. Après avoir vécu tant en Europe qu’aux Etats-Unis, elle apprécie cette expérience proche de la nature, elle qui n’avait jamais fréquenté les vaches d’aussi près. Dans le même esprit que Xavier, elle a développé, à 5mn à vélo de la yourte et de la boulangerie de Xavier, une fabrication de confitures bio Frambiola.
Une expérience s’enrichit d’autres expériences. Celles-ci les ont nourris deux ans. Ils ont vendu fin juin leurs activités, démonté les yourtes, les ont données à des adeptes, et eux partent avec le moins d’affaires possibles vers des destinations aux températures favorables à leur choix.

Un concept à développer?

Si Xavier et Nathalie ne se disent pas particulièrement proches de la culture mongole, leurs attitudes ressemblent au savoir-vivre réservé, tolérant, accueillant et attentionnés des mongols et qui, selon l’histoire, cachent leurs embarras et confusion derrière leur sourire, convaincus que parler de choses déplaisantes ou dire du mal des autres apporte du déséquilibre. Le seul fait «désolant» qu’ils ont relevé de leur expérience de la yourte: la visite de plusieurs jeunes, qui ne trouvant pas à se loger à des prix raisonnables dans la région, voyaient la yourte comme une solution alternative à développer.

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