Qui n’a pas encore vu ce documentaire ne peut en comprendre
le titre, pas plus que l’étendue du drame qui se joue en
Afrique de l’Est, en Tanzanie.
Là-bas, sur les rives du Lac Victoria, on meurt de faim alors
même qu’abonde une nouvelle ressource alimentaire, la «perche du Nil». Un bon poisson, abondant, pas trop cher, disponible
sur les étals de nos grandes surfaces... Chaque jour
s’envolent 500 tonnes de gros filets de cette perche extrêmement
carnivore qui, atteignant la taille d’un thon, a dévoré
toute la faune du lac – excepté les crocodiles! Parfaitement
conditionnés dans des usines ultra-modernes, de gros filets
sont expédiés par avions-cargo, des avions en provenance de
certains pays de l’Est et même d’Australie.
A cause de ce poisson introduit clandestinement, le Lac Victoria
s’eutrophise et son équilibre est gravement perturbé,
pour très longtemps. La population est elle aussi gravement
menacée: alléchée par des possibilités d’emplois, des milliers
de Tanzaniens sont accourus pour pêcher ou travailler dans les
usines. Hommes et femmes pauvres, affamés, souvent atteints
par le sida, se sont agglutinés dans des camps improvisés, sur
des ilôts privés de tout confort, de toute assistance sociale et
sanitaire. Là est le deuxième scandale car cette pêche «miraculeuse» ne leur profite pas du tout, elle n’améliore pas le sort des
populations locales!
On peut voir les rebuts d’usine, carcasses et têtes de poissons,
transportés par camion croulant sous les déchets. Ils échouent à
même la terre battue dans les camps de travailleurs qui ont été attirés
là pour très peu d’argent. Jetés en tas à des gens affamés... la
suite est inimaginable!
Le scandale encore, c’est un enrichissement éhonté des propriétaires
d’usines et de certaines autorités. C’est de plus, et par-dessus
tout, le noeud d’un trafic d’armes à grande échelle destinées à
toute cette région, jusqu’en Angola, car certains avions n’arrivent
pas à vide...
Pourquoi devrions-nous fermer les yeux sur un tel détournement de
l’aide au développement, qui plus est avec l’appui aveugle (?) de la
Banque mondiale et de l’Union Européenne... pour garnir nos assiettes à bon marché?
Ce documentaire courageux nous place devant nos responsabilités
de consommateurs: acheter la perche du Nil ou «Perche de Tanzanie»,
c’est compromettre définitivement non seulement la survie de ce lac
immense, mais surtout la survie de populations déplacées qui restent
privées de toute aide de base et meurent de faim à côté de cette
richesse commerciale.
N° 641 June 2005