UN Special No 640 Mai - May 2005

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In memory...

Ma guerre à l’indifference*

Nicolas Emilien, ONUG

« Il ne faut pas refuser secours à
la ronce qui veut devenir rose. »
Paul Claudel

En cette période où la 61e session de la Commission des droits de l’homme siège et délibère au Palais des Nations à Genève sur le projet de réforme du futur Conseil des droits de l’homme, quoi de plus naturel que de rendre hommage aux gens de terrain et d’action. Hommage à Jean-Sélim Kanaan disparu lors de l’attentat du Canal Hôtel en Irak, le 20 août 2003. Au travers de son histoire, je souhaite mettre en avant le mérite et le courage de toutes les personnes qui pour le compte d’associations, d’ONG et des Nations Unies oeuvrent de par le monde au nom de l’Homme. Comme l’a écrit Paul Claudel : «Deux manières de briller : rejeter la lumière ou la produire.» Quelle sera notre manière de briller dans notre existence?
Soif de liberté et d’illusions en 1992, à vingt-deux ans, Jean-Sélim s’envole pour le compte d’une ONG parisienne, destination l’administratif en Somalie. Le rêve devient très vite d’une affligeante et désarmante réalité : Armes, milices, factions ennemies ou amies, voire les deux en même temps, inquiétudes, jalousies et regards inquisiteurs des collègues, visions d’une cruauté et d’une humanité sans nom. Et à l’inverse, force des rapports humains, intensité des gestes et des mots. Puis, il y a cette prise d’otages qui remet en cause la vigueur, la pureté et la profondeur de son engagement dans un pays où l’ordre établi et les individus d’ici ou d’ailleurs n’ont ni sens ni valeurs. Etre soi-même et dire ce que l’on ressent dans un environnement rempli de contradictions, de tensions et de dilemmes internes et externes sur la cause de la mission, sa résultante et sa finalité, «Bambino»* fera les frais de sa franchise et sera débarqué et rapatrié en France. Erreur de jeunesse, expérience de vie ou maladie des hommes?
Le 12 mai 1993, un nouveau chapitre s’ouvre, celui de la Serbie. Jean-Sélim s’engage pour Médecins du monde (MDM) et il part pour Zenica en tant qu’administrateur, cent cinquante-quatre jours de détresse, de joie, de colère, d’espoir et de tension s’écouleront à travers ce qu’il nomme «Une guerre vile, ignoble, anachronique et scandaleuse en plein coeur de l’Europe».*
Aux prises avec l’ingérence et l’inaction du politique, le pouvoir de l’économique et dorénavant le fanatisme du religieux, «(…) La guerre reste incompréhensible pour ceux qui ne l’ont pas faite et c’est certainement mieux ainsi.»*. De retour à Paris, une question le préoccupe : coupable ou complice ? Sans réponse, ses démons somaliens et bosniaques se chargent de hanter ses jours et ses nuits jusqu’au suivi d’une thérapie liée aux traumatismes vécus en zone de guerre.
En 1994, après un cursus scolaire ordinaire et sans éclat, Jean-Sélim décide d’intégrer une prestigieuse université américaine pour sortir de la «boue»* et exprimer pleinement ses idées et ses capacités. «Bambino»* était parti chercher des modèles de vie sur le terrain, il rencontra principalement des êtres inachevés et inaccomplis. Mais homme, Jean-Sélim l’est déjà, lui qui prône comme valeur le sens du devoir, du service et de la responsabilité ainsi que le sérieux face aux dangers des opérations du maintien de la paix. Il faut rappeler à juste titre que la première cause de mortalité des expatriés en zone de guerre reste encore à ce jour les accidents de voiture.
Harvard, son master en poche, il intègre en 1996 l’ONU au poste de numéro deux du programme de reconstruction dans le Nord-Ouest de la Bosnie. Basé à Bihac, il rencontre quelques semaines plus tard sa future femme, Laura. En 1999, la reprise des bombardements de l’OTAN annonce pour lui un changement de poste. Bernard Kouchner est nommé « Haut représentant des Nations Unies pour le Kosovo ». Grâce à un ami commun, Pierre Pradier, les deux hommes sont amenés à travailler en étroite collaboration sur le programme de reconstruction des maisons détruites de Pristina. Ils sont faits pour s’entendre : vrais, honnêtes, détestant la langue de bois, évitant au possible les lourdeurs administratives et en phase avec les sentiments humains. Succès pour cette mission. Succès pour l’ONU. Dans la foulée, Jean-Sélim est nommé «ministre» de la Jeunesse et des Sports. Il réorganise les disciplines sportives en vingt-neuf fédérations, avec l’organisation en parallèle de camps d’été pour les jeunes et en réhabilitation de la piscine municipale de Pristina.
A la fin de l’année 2000, il rentre au 37e étage des Nations Unies à New York comme Conseiller pour les missions de terrain au sein du Département des affaires politiques. Son existence prend une autre forme, perspective et tournure dans la Big Apple «(…) Les heures, puis les journées s’étirent au compte-gouttes.»*. Les premiers symptômes nés de la confrontation du terrain et du réel administratif font leur apparition «J’ai l’impression de vivre dans l’abstrait, le bureaucratique, le vain. (…) Sentiment d’usure, voire d’anéantissement.»*
Finalement la désillusion et la déception de la rencontre avec New York et des américains sont intimement liées à la culture méditerranéenne, l’ouverture d’esprit, la curiosité, la mutli-éthnicité qui composent les fondements de sa propre nature humaine «(…) Rarement, je ne me suis senti aussi exclu»*. Sa vision du monde est antinomique avec le «politiquement correct» du système, l’étiquetage et la codification des actes et des valeurs de la mégalopole, l’ignorance et l’étroitesse d’esprit des individus. Paul Eluard en traduisant les paroles de Rudyard Kipling éclaire ce chemin de vie : « (…) Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite, et recevoir ces deux menteurs d’un même front, si tu peux conserver ton courage et ta tête quand tous les autres les perdront, alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire seront à tout jamais tes esclaves soumis, et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire, tu seras un homme mon fils ! ». C’est ainsi que le jeune couple en respect de ses rêves et de ses croyances se décide à revenir près de la Méditerranée, pour voir grandir un nouveau venu, leur fils, Mattia-Sélim Kanaan. Début d’une nouvelle aventure, fin d’une histoire.

* Tous les mots entre guillemets suivis
d’un astérisque sont extraits du livre Ma
Guerre à l’indifférence, écrit par Jean-Sélim
Kanaan aux éditions Robert Laffont.

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