PERSONNEL
Ma guerre
à l’indifference*
« Il ne faut pas refuser secours à
la ronce qui veut devenir rose. »
Paul Claudel
En cette période où la 61e session de
la Commission des droits de
l’homme siège et délibère au Palais des
Nations à Genève sur le projet de
réforme du futur Conseil des droits de
l’homme, quoi de plus naturel que de
rendre hommage aux gens de terrain et
d’action. Hommage à Jean-Sélim
Kanaan disparu lors de l’attentat du
Canal Hôtel en Irak, le 20 août 2003. Au
travers de son histoire, je souhaite mettre
en avant le mérite et le courage de
toutes les personnes qui pour le compte
d’associations, d’ONG et des Nations
Unies oeuvrent de par le monde au nom
de l’Homme. Comme l’a écrit Paul Claudel
: «Deux manières de briller : rejeter
la lumière ou la produire.» Quelle sera
notre manière de briller dans notre
existence?
Soif de liberté et d’illusions en 1992, à
vingt-deux ans, Jean-Sélim s’envole
pour le compte d’une ONG parisienne,
destination l’administratif en Somalie.
Le rêve devient très vite d’une affligeante
et désarmante réalité : Armes,
milices, factions ennemies ou amies,
voire les deux en même temps, inquiétudes,
jalousies et regards inquisiteurs
des collègues, visions d’une cruauté et
d’une humanité sans nom. Et à l’inverse,
force des rapports humains,
intensité des gestes et des mots. Puis, il
y a cette prise d’otages qui remet en
cause la vigueur, la pureté et la profondeur
de son engagement dans un pays
où l’ordre établi et les individus d’ici ou
d’ailleurs n’ont ni sens ni valeurs. Etre
soi-même et dire ce que l’on ressent
dans un environnement rempli de
contradictions, de tensions et de
dilemmes internes et externes sur la
cause de la mission, sa résultante et sa
finalité, «Bambino»* fera les frais de
sa franchise et sera débarqué et rapatrié
en France. Erreur de jeunesse,
expérience de vie ou maladie des hommes?
Le 12 mai 1993, un nouveau chapitre
s’ouvre, celui de la Serbie. Jean-Sélim
s’engage pour Médecins du monde
(MDM) et il part pour Zenica en tant
qu’administrateur, cent cinquante-quatre
jours de détresse, de joie, de colère,
d’espoir et de tension s’écouleront à
travers ce qu’il nomme «Une guerre
vile, ignoble, anachronique et scandaleuse
en plein coeur de l’Europe».*
Aux prises avec l’ingérence et l’inaction
du politique, le pouvoir de l’économique
et dorénavant le fanatisme du religieux, «(…) La guerre reste incompréhensible
pour ceux qui ne l’ont pas faite
et c’est certainement mieux ainsi.»*.
De retour à Paris, une question le préoccupe
: coupable ou complice ? Sans
réponse, ses démons somaliens et bosniaques
se chargent de hanter ses jours
et ses nuits jusqu’au suivi d’une thérapie
liée aux traumatismes vécus en zone
de guerre.
En 1994, après un cursus scolaire
ordinaire et sans éclat, Jean-Sélim
décide d’intégrer une prestigieuse université
américaine pour sortir de la «boue»* et exprimer pleinement ses
idées et ses capacités. «Bambino»*
était parti chercher des modèles de vie
sur le terrain, il rencontra principalement
des êtres inachevés et inaccomplis.
Mais homme, Jean-Sélim l’est déjà,
lui qui prône comme valeur le sens du
devoir, du service et de la responsabilité
ainsi que le sérieux face aux dangers
des opérations du maintien de la
paix. Il faut rappeler à juste titre que la
première cause de mortalité des expatriés
en zone de guerre reste encore à
ce jour les accidents de voiture.
Harvard, son master en poche, il
intègre en 1996 l’ONU au poste de
numéro deux du programme de reconstruction
dans le Nord-Ouest de la Bosnie. Basé à Bihac, il rencontre quelques
semaines plus tard sa future femme,
Laura. En 1999, la reprise des bombardements
de l’OTAN annonce pour lui un
changement de poste. Bernard Kouchner
est nommé « Haut représentant des
Nations Unies pour le Kosovo ». Grâce à
un ami commun, Pierre Pradier, les deux
hommes sont amenés à travailler en étroite collaboration sur le programme
de reconstruction des maisons détruites
de Pristina.
Ils sont faits pour
s’entendre : vrais, honnêtes, détestant la
langue de bois, évitant au possible les
lourdeurs administratives et en phase
avec les sentiments humains. Succès
pour cette mission. Succès pour l’ONU.
Dans la foulée, Jean-Sélim est nommé
«ministre» de la Jeunesse et des Sports.
Il réorganise les disciplines sportives en
vingt-neuf fédérations, avec l’organisation
en parallèle de camps d’été pour les
jeunes et en réhabilitation de la piscine
municipale de Pristina.
A la fin de l’année 2000, il rentre au
37e étage des Nations Unies à New York
comme Conseiller pour les missions de
terrain au sein du Département des
affaires politiques. Son existence prend
une autre forme, perspective et tournure
dans la Big Apple «(…) Les heures,
puis les journées s’étirent au
compte-gouttes.»*. Les premiers symptômes
nés de la confrontation du terrain
et du réel administratif font leur
apparition «J’ai l’impression de vivre
dans l’abstrait, le bureaucratique, le
vain. (…) Sentiment d’usure, voire
d’anéantissement.»*
Finalement la désillusion et la déception
de la rencontre avec New York et
des américains sont intimement liées à
la culture méditerranéenne, l’ouverture
d’esprit, la curiosité, la mutli-éthnicité
qui composent les fondements de sa
propre nature humaine «(…) Rarement,
je ne me suis senti aussi
exclu»*. Sa vision du monde est antinomique
avec le «politiquement correct»
du système, l’étiquetage et la codification
des actes et des valeurs de la mégalopole,
l’ignorance et l’étroitesse d’esprit
des individus. Paul Eluard en traduisant
les paroles de Rudyard Kipling éclaire ce chemin de vie : « (…) Si tu
peux rencontrer Triomphe après
Défaite, et recevoir ces deux menteurs
d’un même front, si tu peux conserver
ton courage et ta tête quand tous les
autres les perdront, alors les Rois, les
Dieux, la Chance et la Victoire seront à
tout jamais tes esclaves soumis, et, ce
qui vaut bien mieux que les Rois et la
Gloire, tu seras un homme mon fils ! ».
C’est ainsi que le jeune couple en respect
de ses rêves et de ses croyances se
décide à revenir près de la Méditerranée,
pour voir grandir un nouveau venu,
leur fils, Mattia-Sélim Kanaan. Début
d’une nouvelle aventure, fin d’une histoire.
* Tous les mots entre guillemets suivis
d’un astérisque sont extraits du livre Ma
Guerre à l’indifférence, écrit par Jean-Sélim
Kanaan aux éditions Robert Laffont.

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