PERSONNEL
Opinions:
Mark Malloch Brown,
l’homme fort
derrière Kofi Annan
Alain Campiotti, New York
Le magazine «Time» fait de lui l’un des
cent hommes les plus influents au monde.
Il fait la leçon aux suisses, trop pingres, dans
l’aide au développement. Et il tient tête aux
américains.
La Suisse devrait se faire du souci. Mark Malloch
Brown, lundi à Berne, a tancé le Conseil
fédéral et les Chambres pour avoir planifié, de
2003 à 2008, une décrue de l’aide au développement.
Seul le Japon est sur la même pente
radine. Et le britannique, directeur pour peu de
semaines encore du Programme des Nations
Unies pour le développement, s’est laissé aller à un petit chantage. «La Suisse est très intéressée
à accueillir à Genève le futur Conseil des
droits de l’homme, dont elle a avancé le projet,
a-t-il remarqué sans se tromper. Il serait alors
surprenant qu’elle rompe avec le consensus
international quand il est question de l’aide au
développement...»
Pourquoi se faire du souci ? Par exemple,
parce que le magazine Time, cette semaine,
classe Mark Malloch Brown parmi les cent
personnes les plus influentes au monde, dans
tous les domaines. Ce géant encore mal
connu, qui aime les chemises bleues, doit
cette ascension fulgurante à la position qu’il
occupe depuis le mois de janvier : en tant que
Chef de cabinet de Kofi Annan. Ce titre ne
veut rien dire. En fait, Malloch Brown est le
nouvel homme fort de l’ONU, hissé à ce poste
pour soutenir le Secrétaire général sonné sur
le ring par deux ans de mauvais coups américains,
pour secouer la bureaucratie multinationale,
et forcer, d’ici à septembre, le chemin
vers la première grande réforme des Nations
Unies depuis soixante ans.
Par ailleurs, le britannique a le sens de l’humour.
Interrogé la semaine dernière sur les
raisons de son saut à Berne, il expliquait qu’il
voulait remercier les suisses de s’être montrés,
le plus souvent, généreux pour les
actions d’urgence de l’ONU, pour les victimes
du tsunami par exemple, dont il s’occupe
aussi. Car c’est au PNUD que ce polyvalent,
ancien journaliste de The Economist, a assis
sa réputation. Tout le monde admet qu’il a
redynamisé cette grande agence, démoralisée
quand on la lui a confiée. En janvier, il n’a eu
qu’à traverser la 1re Avenue et monter au 38e étage de Turtle Bay (le siège des Nations
Unies à Manhattan), l’étage de Kofi Annan, du
gouvernement de l’ONU.
Si haut, le bureau est inondé de lumière,
même en fin de journée. L’East River est sous
la baie vitrée, Queens dans le fond. «Kofi? Je
dois te parler de deux ou trois choses encore
avant ce soir.» Mark Malloch Brown repose
le téléphone, se renverse dans son fauteuil
noir, noue les mains derrière la nuque. «Je le
connais depuis plus de vingt ans. C’était à
Genève. Nous avons souvent travaillé ensemble.
Maintenant, je veux l’aider à surmonter
cette crise, à faire en sorte qu’une affaire
comme «Oil for Food» ne se reproduise pas,
et à réussir ce grand chantier des réformes.»
Le matin même, le Secrétaire général avait
réuni le personnel du siège pour parler du
rapport intermédiaire de la Commission Volcker,
qu’il a lui-même demandé, et qui lui est
consacré. Il a parlé de sa souffrance d’avoir été soupçonné, d’avoir subi en rafale les accusations
des congressistes américains, de son
soulagement d’avoir été exonéré. «Mais c’est une étrange justice, commente Malloch
Brown. L’ONU a dépensé des millions de dollars
pour cette enquête, qui a passé au peigne
fin tous nos documents, tous nos fichiers.
Rien n’a été retenu contre le Secrétaire général,
mais la commission ne proclame même
pas son innocence! Or c’est son intégrité qui était mise en doute. Kofi Annan me disait
l’autre jour qu’il regrettait que Volcker n’ait
pas d’abord enquêté sur lui, très vite, pour
s’attacher ensuite aux vraies responsabilités,
celles des Etats, des membres du Conseil de
sécurité, et de ce ceux qui ont tiré profit du
programme. Ce sera l’objet du rapport final,
qui sera publié cet été.»
«Pétrole contre nourriture»
devait assurer, depuis 1996, le ravitaillement
des irakiens frappés par
les sanctions du Conseil de sécurité.
L’ONU était chargée d’administrer
ce système chaotique, que Saddam
Hussein a largement détourné au
profit de son régime, avec de nombreuses
complicités hors d’Irak.
Dans la liste retrouvée à Bagdad de
plus de 270 bénéficiaires des
cadeaux du dictateur, il n’y avait
qu’un nom en relation avec l’ONU.
Pourtant, dès avant la guerre, dès
qu’il est apparu que le Conseil de
sécurité ne donnerait pas son feu
vers à une action militaire, les
conservateurs américains, au
Congrès, dans l’Administration, dans
la presse, ont commencé à instruire
contre les Nations unies, contre Kofi
Annan, un procès qui n’a pas pris fin.
Le ghanéen n’est pas un boxeur. A
Washington, ceux qui demandent sa
peau sont des cogneurs. C’est l’une
des tâches de Mark Malloch Brown
de leur répondre et d’aller leur parler.
Le britannique connaît le fonctionnement
de la machine du Capitole,
il sait à quelles portes il faut
frapper. Il est allé voir Norm Coleman,
le sénateur républicain, président
d’une commission influente, qui
a été le premier et le plus virulent à
demander la démission de Kofi
Annan. « Je lui ai fourni l’information
qui pouvait lui être utile. Il doit
avoir l’impression maintenant que
l’ONU est prête à travailler avec lui,
qu’il n’est plus ignoré à New York. Et à Washington, ajoute Malloch
Brown, le ton est en train de changer.
Les conservateurs eux-mêmes
ont fini par prendre conscience que
les Etats-Unis ont intérêt à la bonne marche
de l’Organisation. Ils ont été pris au piège de
leur propre rhétorique, qui a remobilisé la plupart
des Etats autour des Nations Unies, de
son Secrétaire général, dont la légitimité était
contestée.»
En fait, Kofi Annan avait très vite relevé le
défi américain, non pas celui des attaques
personnelles et de la propagande hostile,
mais celui, politique, de George Bush. A l’automne
2003, le Président était venu devant
l’Assemblée générale demander que l’ONU
fasse la preuve de sa capacité à répondre aux
nouvelles menaces sur la sécurité mondiale.
Le Secrétaire général a aussitôt nommé une
commission de seize Sages (anciens hommes
d’Etat, juristes, etc.), qui ont soumis leur rapport
un an plus tard, mettant en lumière des
dysfonctionnements, des adaptations nécessaires,
et aussi la validité aujourd’hui de la
Charte rédigée il y a soixante ans.
Kofi Annan a tiré de ce travail un projet de
réforme qu’il vient de présenter devant l’Assemblée.
Mais entre le moment où les Sages
ont émis leurs conclusions et l’intervention
du Secrétaire général, la tempête de «Oil for
Food» et de la Commission Volcker a fait
ses ravages. Kofi Annan était sur le flanc.
Mark Malloch Brown est intervenu au milieu
de l’hiver. Il parle avec lucidité de cette bourrasque. «Les congressistes américains
ont été impitoyables, mais il faut bien
admettre que leur dossier n’est pas vide. Ils
ont mis en lumière, à l’ONU, de graves
lacunes de gestion, qu’il faut affronter et
corriger. Il faut aussi redonner de l’allant à
la bureaucratie centrale, non pas au personnel
qui est engagé sur le terrain, avec passion,
mais aux gens qui doivent rédiger jour
après jour les rapports de l’Organisation, qui
sont gagnés par la démoralisation et le
cynisme.» Le britannique est tendre:
d’autres disent qu’il faut secouer une sclérose.
Lui l’a déjà fait ailleurs.
«Les Nations Unies étaient sur la défensive.
Je crois qu’elles sont repassées à l’offensive,
et en 18 mois, avant la fin de son
second mandat, Kofi Annan peut réaliser une
oeuvre qui serait son héritage.» Les communicateurs
doivent être optimistes, et Mark
Malloch Brown sait l’être. «L’Irak formait la
toile de fond, mais la cassure transatlantique
a été très grave pour l’Organisation, poursuitil.
Le réchauffement en cours ne peut que lui être favorable. Pour que l’ONU fonctionne, il
faut que des consensus se dégagent. Et les
américains, y compris les conservateurs, je
le répète, comprennent que les Etats-Unis
ont besoin de l’Organisation en raison de
leur puissance même : elle les amène à
devoir intervenir sur de très nombreux
fronts, et la preuve est faite chaque jour que
cette tâche est impossible sans appui et sans accord international. Le terrorisme a démontré
aux américains leur vulnérabilité. Ils
savent que le développement, la lutte contre
la pauvreté, sont nécessaires à la création
des marchés qui assurent leur propre croissance
et la mise en place d’institutions démocratiques.
Et ce ne peut-être qu’une entreprise
collective.»
L’outil multilatéral, cependant, doit être
adapté. Le chantier de la réforme des
Nations Unies est ouvert, sans assurance
d’accord en septembre, quand se réunira à
New York un sommet extraordinaire. Mark
Malloch Brown regarde sa montre, se lève:
«Il m’attend.»
Extrait du journal Le Temps, 13 avril 2005.

Le paquet de la réforme
La réforme des Nations Unies, dit Kofi
Annan, est un paquet à prendre ou à laisser.
Les Etats-Unis ne sont pas chauds. Pourtant,
une partie des propositions tentent de
répondre à leurs attentes et à leurs impatiences.
Le Secrétaire général leur demande
de prendre en compte les attentes des
autres. Points forts :
— Conseil de sécurité. Elargissement, pour
mieux représenter le monde. Nouveaux membres
permanents possibles, sans droit de veto:
Japon, Allemagne, Brésil, Inde et deux pays africains.
Washington est d’accord. Les résistances
sont ailleurs : Chine, Italie, Pakistan...
— Conseil des droits de l’homme. La Suisse
avait intérêt à avancer cette proposition,
pour remplacer la Commission des droits de
l’homme, dont la réunion annuelle à Genève,
présidée pendant deux ans par la Libye, ridiculisait
l’ONU elle-même. Le Conseil serait
restreint et il faudrait présenter patte
blanche pour y entrer.
— Légitime défense, attaque préemptive.
L’article 51 de la Charte ne serait pas touché.
Mais des critères sont proposés pour
autoriser une action contre une «menace
imminente». Selon ces critères, la guerre
contre l’Irak n’aurait pas été autorisée.
— Commission de consolidation de la paix.
Concentration et développement des
moyens pour assister un Etat qui sort d’une
situation de perdition, ou pour la prévenir.
— Terrorisme. Définition qui condamne
toute attaque contre des civils, même en cas
de guerre de résistance ou de libération.
— L’accroissement de l’aide au développement,
confirmation de l’objectif de 0,7% du
PIB (Etats-Unis: 0,18%; Suisse: 0,38 %).

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