UN Special No 640 Mai - May 2005

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Opinions:

Mark Malloch Brown,
l’homme fort derrière Kofi Annan

Alain Campiotti, New York

Le magazine «Time» fait de lui l’un des cent hommes les plus influents au monde. Il fait la leçon aux suisses, trop pingres, dans l’aide au développement. Et il tient tête aux américains.
La Suisse devrait se faire du souci. Mark Malloch Brown, lundi à Berne, a tancé le Conseil fédéral et les Chambres pour avoir planifié, de 2003 à 2008, une décrue de l’aide au développement. Seul le Japon est sur la même pente radine. Et le britannique, directeur pour peu de semaines encore du Programme des Nations Unies pour le développement, s’est laissé aller à un petit chantage. «La Suisse est très intéressée à accueillir à Genève le futur Conseil des droits de l’homme, dont elle a avancé le projet, a-t-il remarqué sans se tromper. Il serait alors surprenant qu’elle rompe avec le consensus international quand il est question de l’aide au développement...»
Pourquoi se faire du souci ? Par exemple, parce que le magazine Time, cette semaine, classe Mark Malloch Brown parmi les cent personnes les plus influentes au monde, dans tous les domaines. Ce géant encore mal connu, qui aime les chemises bleues, doit cette ascension fulgurante à la position qu’il occupe depuis le mois de janvier : en tant que Chef de cabinet de Kofi Annan. Ce titre ne veut rien dire. En fait, Malloch Brown est le nouvel homme fort de l’ONU, hissé à ce poste pour soutenir le Secrétaire général sonné sur le ring par deux ans de mauvais coups américains, pour secouer la bureaucratie multinationale, et forcer, d’ici à septembre, le chemin vers la première grande réforme des Nations Unies depuis soixante ans.
Par ailleurs, le britannique a le sens de l’humour. Interrogé la semaine dernière sur les raisons de son saut à Berne, il expliquait qu’il voulait remercier les suisses de s’être montrés, le plus souvent, généreux pour les actions d’urgence de l’ONU, pour les victimes du tsunami par exemple, dont il s’occupe aussi. Car c’est au PNUD que ce polyvalent, ancien journaliste de The Economist, a assis sa réputation. Tout le monde admet qu’il a redynamisé cette grande agence, démoralisée quand on la lui a confiée. En janvier, il n’a eu qu’à traverser la 1re Avenue et monter au 38e étage de Turtle Bay (le siège des Nations Unies à Manhattan), l’étage de Kofi Annan, du gouvernement de l’ONU.
Si haut, le bureau est inondé de lumière, même en fin de journée. L’East River est sous
la baie vitrée, Queens dans le fond. «Kofi? Je dois te parler de deux ou trois choses encore avant ce soir.» Mark Malloch Brown repose le téléphone, se renverse dans son fauteuil noir, noue les mains derrière la nuque. «Je le connais depuis plus de vingt ans. C’était à Genève. Nous avons souvent travaillé ensemble. Maintenant, je veux l’aider à surmonter cette crise, à faire en sorte qu’une affaire comme «Oil for Food» ne se reproduise pas, et à réussir ce grand chantier des réformes.»
Le matin même, le Secrétaire général avait réuni le personnel du siège pour parler du rapport intermédiaire de la Commission Volcker, qu’il a lui-même demandé, et qui lui est consacré. Il a parlé de sa souffrance d’avoir été soupçonné, d’avoir subi en rafale les accusations des congressistes américains, de son soulagement d’avoir été exonéré. «Mais c’est une étrange justice, commente Malloch Brown. L’ONU a dépensé des millions de dollars pour cette enquête, qui a passé au peigne fin tous nos documents, tous nos fichiers. Rien n’a été retenu contre le Secrétaire général, mais la commission ne proclame même pas son innocence! Or c’est son intégrité qui était mise en doute. Kofi Annan me disait l’autre jour qu’il regrettait que Volcker n’ait pas d’abord enquêté sur lui, très vite, pour s’attacher ensuite aux vraies responsabilités, celles des Etats, des membres du Conseil de sécurité, et de ce ceux qui ont tiré profit du programme. Ce sera l’objet du rapport final, qui sera publié cet été.»
«Pétrole contre nourriture» devait assurer, depuis 1996, le ravitaillement des irakiens frappés par les sanctions du Conseil de sécurité. L’ONU était chargée d’administrer ce système chaotique, que Saddam Hussein a largement détourné au profit de son régime, avec de nombreuses complicités hors d’Irak. Dans la liste retrouvée à Bagdad de plus de 270 bénéficiaires des cadeaux du dictateur, il n’y avait qu’un nom en relation avec l’ONU. Pourtant, dès avant la guerre, dès qu’il est apparu que le Conseil de sécurité ne donnerait pas son feu vers à une action militaire, les conservateurs américains, au Congrès, dans l’Administration, dans la presse, ont commencé à instruire contre les Nations unies, contre Kofi Annan, un procès qui n’a pas pris fin.
Le ghanéen n’est pas un boxeur. A Washington, ceux qui demandent sa peau sont des cogneurs. C’est l’une des tâches de Mark Malloch Brown de leur répondre et d’aller leur parler. Le britannique connaît le fonctionnement de la machine du Capitole, il sait à quelles portes il faut frapper. Il est allé voir Norm Coleman, le sénateur républicain, président d’une commission influente, qui a été le premier et le plus virulent à demander la démission de Kofi Annan. « Je lui ai fourni l’information qui pouvait lui être utile. Il doit avoir l’impression maintenant que l’ONU est prête à travailler avec lui, qu’il n’est plus ignoré à New York. Et à Washington, ajoute Malloch Brown, le ton est en train de changer. Les conservateurs eux-mêmes ont fini par prendre conscience que les Etats-Unis ont intérêt à la bonne marche de l’Organisation. Ils ont été pris au piège de leur propre rhétorique, qui a remobilisé la plupart des Etats autour des Nations Unies, de son Secrétaire général, dont la légitimité était contestée.»
En fait, Kofi Annan avait très vite relevé le défi américain, non pas celui des attaques personnelles et de la propagande hostile, mais celui, politique, de George Bush. A l’automne 2003, le Président était venu devant l’Assemblée générale demander que l’ONU fasse la preuve de sa capacité à répondre aux nouvelles menaces sur la sécurité mondiale. Le Secrétaire général a aussitôt nommé une commission de seize Sages (anciens hommes d’Etat, juristes, etc.), qui ont soumis leur rapport un an plus tard, mettant en lumière des dysfonctionnements, des adaptations nécessaires, et aussi la validité aujourd’hui de la Charte rédigée il y a soixante ans.
Kofi Annan a tiré de ce travail un projet de réforme qu’il vient de présenter devant l’Assemblée. Mais entre le moment où les Sages ont émis leurs conclusions et l’intervention du Secrétaire général, la tempête de «Oil for Food» et de la Commission Volcker a fait ses ravages. Kofi Annan était sur le flanc. Mark Malloch Brown est intervenu au milieu de l’hiver. Il parle avec lucidité de cette bourrasque. «Les congressistes américains ont été impitoyables, mais il faut bien admettre que leur dossier n’est pas vide. Ils ont mis en lumière, à l’ONU, de graves lacunes de gestion, qu’il faut affronter et corriger. Il faut aussi redonner de l’allant à la bureaucratie centrale, non pas au personnel qui est engagé sur le terrain, avec passion, mais aux gens qui doivent rédiger jour après jour les rapports de l’Organisation, qui sont gagnés par la démoralisation et le cynisme.» Le britannique est tendre: d’autres disent qu’il faut secouer une sclérose. Lui l’a déjà fait ailleurs.
«Les Nations Unies étaient sur la défensive. Je crois qu’elles sont repassées à l’offensive, et en 18 mois, avant la fin de son second mandat, Kofi Annan peut réaliser une oeuvre qui serait son héritage.» Les communicateurs doivent être optimistes, et Mark Malloch Brown sait l’être. «L’Irak formait la toile de fond, mais la cassure transatlantique a été très grave pour l’Organisation, poursuitil. Le réchauffement en cours ne peut que lui être favorable. Pour que l’ONU fonctionne, il faut que des consensus se dégagent. Et les américains, y compris les conservateurs, je le répète, comprennent que les Etats-Unis ont besoin de l’Organisation en raison de leur puissance même : elle les amène à devoir intervenir sur de très nombreux fronts, et la preuve est faite chaque jour que cette tâche est impossible sans appui et sans accord international. Le terrorisme a démontré aux américains leur vulnérabilité. Ils savent que le développement, la lutte contre la pauvreté, sont nécessaires à la création des marchés qui assurent leur propre croissance et la mise en place d’institutions démocratiques. Et ce ne peut-être qu’une entreprise collective.»
L’outil multilatéral, cependant, doit être adapté. Le chantier de la réforme des Nations Unies est ouvert, sans assurance d’accord en septembre, quand se réunira à New York un sommet extraordinaire. Mark Malloch Brown regarde sa montre, se lève: «Il m’attend.»

Extrait du journal Le Temps, 13 avril 2005.

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Le paquet de la réforme

La réforme des Nations Unies, dit Kofi Annan, est un paquet à prendre ou à laisser. Les Etats-Unis ne sont pas chauds. Pourtant, une partie des propositions tentent de répondre à leurs attentes et à leurs impatiences. Le Secrétaire général leur demande de prendre en compte les attentes des autres. Points forts :
— Conseil de sécurité. Elargissement, pour mieux représenter le monde. Nouveaux membres permanents possibles, sans droit de veto: Japon, Allemagne, Brésil, Inde et deux pays africains.
Washington est d’accord. Les résistances sont ailleurs : Chine, Italie, Pakistan...
— Conseil des droits de l’homme. La Suisse avait intérêt à avancer cette proposition,
pour remplacer la Commission des droits de l’homme, dont la réunion annuelle à Genève, présidée pendant deux ans par la Libye, ridiculisait l’ONU elle-même. Le Conseil serait restreint et il faudrait présenter patte blanche pour y entrer.
— Légitime défense, attaque préemptive. L’article 51 de la Charte ne serait pas touché. Mais des critères sont proposés pour autoriser une action contre une «menace
imminente». Selon ces critères, la guerre contre l’Irak n’aurait pas été autorisée.
— Commission de consolidation de la paix. Concentration et développement des moyens pour assister un Etat qui sort d’une situation de perdition, ou pour la prévenir.
— Terrorisme. Définition qui condamne toute attaque contre des civils, même en cas de guerre de résistance ou de libération.
— L’accroissement de l’aide au développement, confirmation de l’objectif de 0,7% du
PIB (Etats-Unis: 0,18%; Suisse: 0,38 %).

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