UN Special No 640 Mai - May 2005

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Arpad Bogsch: (1919-2004)

Un personnage hors du commun

André Heitz

Jet d'eau Arpad Bogsch nous a quittés le 19 septembre 2004. C’est un ténor de la propriété intellectuelle et un monstre sacré de la fonction publique internationale qui disparaît. L’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, c’était lui ; et lui, c’était l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle. Ce Hongrois naturalisé Américain en 1959 est venu à Genève en 1963, où il a pris les fonctions de Vice-directeur général des Bureaux internationaux réunis pour la protection de la propriété intellectuelle (BIRPI). Il a été la force motrice de la transformation de cette vénérable institution (elle est née en 1883), quelque peu provinciale et introvertie, en agence spécialisée des Nations Unies à vocation universelle et ouverte sur le monde. C’est tout naturellement qu’il en prit la direction en 1973, et qu’il présidera à sa destinée jusqu’en 1997. Il fut également le Secrétaire général d’une organisation-soeur, l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales.
Le paysage de la propriété intellectuelle est constellé des empreintes laissées par Arpad Bogsch. Sa «régence» de 10 ans et son «règne» de 24 ans ont été fertiles, particulièrement à leurs débuts, en traités révisés ou nouveaux, bases de la propriété intellectuelle moderne. Par exemple, le Traité de coopération en matière de brevet (PCT) – qui permet aujourd’hui à un inventeur de déposer une demande de brevet unique pouvant aboutir à la délivrance de brevets nationaux ou régionaux couvrant 124 États – est en grande partie son oeuvre. Nous étions nombreux, dans les années 70, à penser que ce système ne décollerait jamais ; aujourd’hui, il se dépose quelque 120 000 demandes par an dans le cadre du PCT, et nous avons récemment franchi la barre mythique du million de dépôts.
Que l’on comprenne bien ! Les brevets ne sont pas un instrument de puissance dans les mains du plus fort et par là même un instrument d’oppression du plus faible (sauf abus du titulaire et faillite du système de gouvernance), mais un outil de diffusion des connaissances techniques et de valorisation économique et sociale des inventions et innovations. Imaginez aussi, par exemple, un monde sans marques de fabrique ou de commerce, et votre perplexité devant un distributeur automatique de produits impossibles à distinguer les uns des autres ! La propriété intellectuelle est au service de la société tout entière. L’empreinte d’Arpad Bogsch, en définitive, se retrouve, diffuse et démultipliée, dans notre vie de tous les jours.
C’est aussi sous son impulsion que s’est développé le programme d’assistance de l’OMPI aux pays en développement. Si, à l’époque, il s’agissait principalement d’aider les États à se doter des législations et des institutions pour leur mise en oeuvre, il était sous-entendu que le véritable objectif était de créer des outils de base pour le développement social, culturel et économique. Arpad Bogsch a apporté, personnellement, une contribution majeure à l’ouverture de la Chine, dont le dynamisme économique actuel est en partie le fruit de son investissement.
On pourrait citer bien d’autres initiatives novatrices d’Arpad Bogsch. Dans tous les domaines, le personnel de l’OMPI et de l’UPOV a eu le sentiment de participer à un grand projet et une grande aventure; et d’appartenir à une grande famille. Arpad Bogsch était en effet un remarquable meneur d’hommes, aux qualités humaines, intellectuelles et professionnelles reconnues dans le monde entier. Ces qualités lui ont aussi permis d’exercer un réel leadership sur l’Organisation et, au-delà, le monde de la propriété intellectuelle et la propriété intellectuelle dans le monde; il est vrai aussi qu’il a pu s’appuyer sur une brochette de représentants d’États membres et d’organisations de très grande stature.
J’ai eu le privilège de servir pendant quelque huit ans comme Président de l’Association du personnel. Tout comme mes prédécesseurs, j’ai eu le privilège de m’engager dans des échanges et, dans de rares cas, des confrontations empreintes, du côté d’Arpad Bogsch, d’un respect scrupuleux et de la fonction syndicale et des personnes investies de cette fonction. Bien sûr, il nous fallait venir avec de solides arguments, sous peine de nous faire étriper ; mais nous aurions été réduits en charpie si nous avions fait preuve de cette servilité tant recherchée par d’autres chefs d’agence et pratiquée par d’autres «représentants du personnel».
Un jour, nous avions préparé une note à l’intention du personnel que certains membres
de la haute administration considérèrent comme désobligeante envers Arpad Bogsch et qu’ils s’empressèrent de court-circuiter pour la lui remettre. Je fus donc convoqué, avec ceux-ci, dans son bureau. M. Bogsch prit théâtralement le signataire contenant le texte incriminé, l’ouvrit, fit mine de l’examiner, et déclara après un instant de silence : «M. Heitz peut publier ce qu’il veut». Cette anecdote résume le personnage.
Fort de la conviction qu’une représentation efficace du personnel était indispensable, il a aussi contribué indirectement, mais efficacement, à l’adhésion de l’Association du personnel à la FICSA, la Fédération des associations de fonctionnaires internationaux (on sait ce qu’il en est malheureusement advenu). Celleci trouvait en lui non seulement un interlocuteur, mais aussi un avocat de la bonne cause devant les organes du système commun ; en toute objectivité, cependant, il n’était pas le seul (aujourd’hui, c’est quasiment le désert).
Et quand la FICSA fêta – modestement – son quarantième anniversaire, en 1992, c’est tout naturellement vers Arpad Bogsch qu’elle se tourna pour obtenir la contribution intellectuelle et morale des chefs de secrétariat. La manifestation se tint au BIT. Le choix d’Arpad Bogsch, pour parler dans l’enceinte même des droits du travail, apparaît aujourd’hui, sans nul doute, comme le plus grand hommage que le personnel du système des Nations Unies ait pu rendre à un fonctionnaire international hors du commun.

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