PERSONNEL
Arpad Bogsch: (1919-2004)
Un personnage hors du commun
André Heitz
Arpad Bogsch nous a quittés le 19 septembre
2004. C’est un ténor de la propriété
intellectuelle et un monstre sacré de la
fonction publique internationale qui disparaît.
L’Organisation Mondiale de la Propriété
Intellectuelle, c’était lui ; et lui, c’était l’Organisation
Mondiale de la Propriété Intellectuelle.
Ce Hongrois naturalisé Américain en
1959 est venu à Genève en 1963, où il a pris
les fonctions de Vice-directeur général des
Bureaux internationaux réunis pour la protection
de la propriété intellectuelle (BIRPI).
Il a été la force motrice de la transformation
de cette vénérable institution (elle est née en
1883), quelque peu provinciale et introvertie,
en agence spécialisée des Nations Unies à
vocation universelle et ouverte sur le monde.
C’est tout naturellement qu’il en prit la direction
en 1973, et qu’il présidera à sa destinée
jusqu’en 1997. Il fut également le Secrétaire
général d’une organisation-soeur, l’Union
internationale pour la protection des obtentions
végétales.
Le paysage de la propriété intellectuelle est
constellé des empreintes laissées par Arpad
Bogsch. Sa «régence» de 10 ans et son
«règne» de 24 ans ont été fertiles, particulièrement
à leurs débuts, en traités révisés ou nouveaux,
bases de la propriété intellectuelle
moderne. Par exemple, le Traité de coopération
en matière de brevet (PCT) – qui permet
aujourd’hui à un inventeur de déposer une
demande de brevet unique pouvant aboutir à la
délivrance de brevets nationaux ou régionaux
couvrant 124 États – est en grande partie son
oeuvre. Nous étions nombreux, dans les années
70, à penser que ce système ne décollerait
jamais ; aujourd’hui, il se dépose quelque 120
000 demandes par an dans le cadre du PCT, et
nous avons récemment franchi la barre
mythique du million de dépôts.
Que l’on comprenne bien ! Les brevets ne
sont pas un instrument de puissance dans les
mains du plus fort et par là même un instrument
d’oppression du plus faible (sauf abus
du titulaire et faillite du système de gouvernance),
mais un outil de diffusion des
connaissances techniques et de valorisation
économique et sociale des inventions et innovations.
Imaginez aussi, par exemple, un
monde sans marques de fabrique ou de commerce,
et votre perplexité devant un distributeur
automatique de produits impossibles à
distinguer les uns des autres ! La propriété
intellectuelle est au service de la société tout
entière. L’empreinte d’Arpad Bogsch, en définitive, se retrouve, diffuse et démultipliée,
dans notre vie de tous les jours.
C’est aussi sous son impulsion que s’est
développé le programme d’assistance de
l’OMPI aux pays en développement. Si, à
l’époque, il s’agissait principalement d’aider
les États à se doter des législations et des institutions
pour leur mise en oeuvre, il était
sous-entendu que le véritable objectif était de
créer des outils de base pour le développement
social, culturel et économique. Arpad
Bogsch a apporté, personnellement, une
contribution majeure à l’ouverture de la
Chine, dont le dynamisme économique actuel
est en partie le fruit de son investissement.
On pourrait citer bien d’autres initiatives
novatrices d’Arpad Bogsch. Dans tous les
domaines, le personnel de l’OMPI et de l’UPOV
a eu le sentiment de participer à un grand projet
et une grande aventure; et d’appartenir à
une grande famille. Arpad Bogsch était en effet
un remarquable meneur d’hommes, aux qualités
humaines, intellectuelles et professionnelles
reconnues dans le monde entier. Ces
qualités lui ont aussi permis d’exercer un réel
leadership sur l’Organisation et, au-delà, le
monde de la propriété intellectuelle et la propriété
intellectuelle dans le monde; il est vrai
aussi qu’il a pu s’appuyer sur une brochette de
représentants d’États membres et d’organisations
de très grande stature.
J’ai eu le privilège de servir pendant
quelque huit ans comme Président de l’Association
du personnel. Tout comme mes
prédécesseurs, j’ai eu le privilège de m’engager
dans des échanges et, dans de rares
cas, des confrontations empreintes, du côté
d’Arpad Bogsch, d’un respect scrupuleux et
de la fonction syndicale et des personnes
investies de cette fonction. Bien sûr, il nous
fallait venir avec de solides arguments, sous
peine de nous faire étriper ; mais nous
aurions été réduits en charpie si nous
avions fait preuve de cette servilité tant
recherchée par d’autres chefs d’agence et
pratiquée par d’autres «représentants du
personnel».
Un jour, nous avions préparé une note à
l’intention du personnel que certains membres
de la haute administration considérèrent
comme désobligeante envers Arpad
Bogsch et qu’ils s’empressèrent de court-circuiter
pour la lui remettre. Je fus donc
convoqué, avec ceux-ci, dans son bureau.
M. Bogsch prit théâtralement le signataire
contenant le texte incriminé, l’ouvrit, fit
mine de l’examiner, et déclara après un instant
de silence : «M. Heitz peut publier ce
qu’il veut». Cette anecdote résume le personnage.
Fort de la conviction qu’une représentation
efficace du personnel était indispensable, il a
aussi contribué indirectement, mais efficacement,
à l’adhésion de l’Association du personnel
à la FICSA, la Fédération des associations
de fonctionnaires internationaux (on sait ce
qu’il en est malheureusement advenu). Celleci
trouvait en lui non seulement un interlocuteur,
mais aussi un avocat de la bonne cause
devant les organes du système commun ; en
toute objectivité, cependant, il n’était pas le
seul (aujourd’hui, c’est quasiment le désert).
Et quand la FICSA fêta – modestement –
son quarantième anniversaire, en 1992, c’est
tout naturellement vers Arpad Bogsch qu’elle
se tourna pour obtenir la contribution intellectuelle
et morale des chefs de secrétariat.
La manifestation se tint au BIT. Le choix d’Arpad
Bogsch, pour parler dans l’enceinte
même des droits du travail, apparaît aujourd’hui,
sans nul doute, comme le plus grand
hommage que le personnel du système des
Nations Unies ait pu rendre à un fonctionnaire
international hors du commun.

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