PORTRAIT
Une jeune femme extraordinaire
Jean Michel Jakobowicz
Lorsque j’arrivais sur le palier du troisième étage, mon bouquet de roses à la main, je
me sentais à la fois amusé et inquiet. Amusé de
me voir ainsi comme un «jeune» collégien
rendant visite à sa dulcinée, et inquiet parce
que je ne savais pas qui j’allais trouver derrière
cette porte. Je sonne et… une charmante jeune
femme m’ouvre. Elle a un sourire chaleureux
qui met à l’aise. Après avoir gentiment accepté
mes roses, elle me fait l’honneur des lieux. Un
appartement lumineux qui respire la sérénité et
la joie de vivre.
Une théière et des petits gâteaux nous attendent
dans un salon confortable. Après avoir
échangé quelques considérations générales,
cette jeune femme commence à me raconter la
fascinante histoire de sa vie. Ses premières
paroles sont : « Je ne comprends vraiment pas
pourquoi vous vous intéressez à moi. Ma vie n’a
vraiment rien d’extraordinaire! » Et pourtant…
L’histoire de la vie de Charlotte Lamunière
pourrait remplir des volumes entiers, car il faut
dire que cette jeune femme est née il y a exactement
103 ans. Oui, vous avez bien lu, cent
trois ans: Charlotte Lamunière est née en 1902.
La même année que Charles Lindbergh, John
Steinbeck, Louise de Vilmorin, Marcel Aymé et
Vittorio de Sica. Cette même année mourait
Émile Zola, la France limitait la journée de travail
à 9 heures maximum pour les mineurs et
des groupes hygiénistes et religieux lançaient
une croisade « anti-baisers » aux États-Unis. La
France compte alors 38 962 000 habitants dont
Charlotte Lamunière, qui naît à Bordeaux le
5 octobre 1902.
À l’âge de 13 ans, Charlotte Lamunière part
pour l’Angleterre où elle fait toutes ses études.
En 1919, comme elle est parfaitement bilingue,
elle est recrutée pour faire partie du secrétariat
de la Société des Nations. Un train spécial amène
les fonctionnaires et leurs familles de Londres à
Genève. A l’arrivée, nombreux sont ceux qui sont
logés à l’Armée du Salut. Mais qu’importe, à
l’époque, Charlotte Lamunière est âgée de 18 ans
et un monde nouveau s’ouvre à elle.
«Je travaillais au Service de distribution des
documents qui occupait la plus grande partie
du rez-de-chaussée de l’Hôtel National avec la
Bibliothèque et la Salle du Conseil. Mon travail
consistait à tenir à jour ce que l’on nommait
«l’Index analytique». C’est-à-dire suivre toutes
les étapes d’une question soulevée par un pays
en les indexant sur des cartes. Chaque année
toutes ces informations étaient publiées dans
un recueil imprimé.»
Charlotte Lamunière a tout de suite aimé
Genève. «C’était une ville aristocratique et
sereine au bord de son lac. À l’époque, il n’y
avait pas d’autobus, seulement des tramways et
très peu d’automobiles. Dans la rue du Rhône et
les rues basses, on trouvait de beaux magasins
où l’on vous faisait confiance : je me souviens
d’avoir admiré une robe dans l’un d’entre eux,
mais n’ayant pas argent sur moi, j’ai dit que je
repasserai le lendemain pour en faire l’achat. A
quoi l’on m’a répondu «Mademoiselle, emportez
la robe. Vous passerez la payer une autre fois!»
Les temps ont bien changé… »
Dès cette époque, les fonctionnaires
n’avaient pas beaucoup de contacts avec la
population genevoise. Cela n’empêchera pas
Charlotte Lamunière d’épouser l’un d’entre eux
en 1928. À partir de ce moment, toutes les
portes genevoises lui furent ouvertes.
La Genève des années 20 offrait une multitude
de manifestations. Il y avait, par exemple, la
«Fête des fleurs» qui durait trois jours et trois
nuits. La journée, les chars défilaient, magnifiques, croulant sous les fleurs et «animés par
une belle jeunesse»; la nuit, il y avait des bals où l’on dansait jusqu’à l’aube. Des courses automobiles
passaient rue de Lausanne et le concours
hippique, tout comme l’Escalade, donnaient lieu à
de grands bals à l’Hôtel des Bergues. Sur la rive
gauche, près du lac, on pouvait aller s’asseoir au
Café du Nord où un orchestre jouait en permanence.
C’était aussi l’époque des thés dansants, au
Mac Mahon, par exemple.
En 1936, le Palais des Nations était inauguré.
Sa construction avait duré dix ans. À cette
occasion, l’Aga Khan donna une somptueuse
réception où tous les fonctionnaires étaient
invités avec leur conjoint. L’Orchestre de la
Suisse romande donna un concert dans la Salle
des Assemblées et le champagne coula à flots.
Les années passèrent et, en 1939, quand éclata
la guerre, la Société des Nations licencia l’ensemble
du personnel, ne gardant qu’un petit
secrétariat à Genève et aux États-Unis. Charlotte
Lamunière cesse de travailler en 1939. En
1942, la SDN la rappelle. Le 18 avril 1946, la SDN
est dissoute et tous ses fonctionnaires sont
accueillis par la toute nouvelle Organisation des
Nations Unies. Charlotte Lamunière prend sa
retraite en 1962, mais de nombreuses organisations
ont besoin de son expérience, ce qui fait
qu’elle n’arrêtera vraiment de travailler comme
traductrice freelance qu’à l’âge de 72 ans.
Charlotte Lamunière a toujours été une
grande sportive. Elle a fait partie du club de
tennis international depuis sa création par Lord
Robert Cecil avant la guerre jusqu’en 1972. Elle
a aussi fait partie du club de la plage et du club
de ski. Mais là ne se limitaient pas ses
activités : « Nous avions une collègue, Simone
Chazalon, qui s’occupait de petits orphelins
français soignés à Leysin. C’est dans le but de
l’aider que fut créé le groupe dramatique de
langue française des Nations Unies, petite
troupe de comédiens amateurs, présidée par
Francis Veillet-Lavallée. La première pièce que
nous avons jouée était assez ambitieuse puisqu’il
s’agissait du Rendez-vous de Senlis de
Jean Anouilh. L’ambassadeur de France était
venu de Berne pour assister à la première
représentation.
Ce ne sont là que quelques-unes des anecdotes
que Charlotte Lamunière raconte. Mais
par-delà toutes ces histoires, c’est la personne
de Charlotte Lamunière qui fascine. À 103 ans,
elle fait non seulement preuve d’une intelligence
vive, mais de surcroît elle mène une vie
active que bien des jeunes pourraient lui
envier. Ainsi, deux fois par semaine, elle suit
des conférences à l’université. Elle a un abonnement
au théâtre de Carouge, aux concerts de
la Suisse romande et à l’orchestre de musique
de chambre. Elle déjeune souvent en ville et
fait toutes ses courses. Elle voyage fréquemment
aux quatre coins du monde, seule ou en
groupe. Mais ce qui est encore plus fascinant,
c’est de voir son enthousiasme. Il faut l’avoir
vue discuter de politique internationale pour
appréhender la vitalité qui anime Charlotte
Lamunière. Rien ne lui échappe. Aucun nom,
aucun fait ne lui sont étrangers. Et quand elle
prend position, c’est avec l’enthousiasme d’une
jeunesse du XXIe siècle. Le secret de sa longévité
? «Tout faire avec modération et un petit
verre de vin de Bordeaux par jour!»
En sortant de chez elle, je me sentais heureux
et rajeuni. Peut-être parce que de son air
espiègle, elle n’avait de cesse de m’appeler «jeune homme» ou bien parce que tous mes
petits maux, mes petits soucis me semblaient
futiles. Je venais de prendre une belle leçon de
vie et je n’avais qu’une envie : retourner au plus
vite voir ma jeune amie.

|