UN Special No 640 Mai - May 2005

PORTRAITBlue bar


Une jeune femme extraordinaire

Jean Michel Jakobowicz

Photo tape 1 Lorsque j’arrivais sur le palier du troisième étage, mon bouquet de roses à la main, je me sentais à la fois amusé et inquiet. Amusé de me voir ainsi comme un «jeune» collégien rendant visite à sa dulcinée, et inquiet parce que je ne savais pas qui j’allais trouver derrière cette porte. Je sonne et… une charmante jeune femme m’ouvre. Elle a un sourire chaleureux qui met à l’aise. Après avoir gentiment accepté mes roses, elle me fait l’honneur des lieux. Un appartement lumineux qui respire la sérénité et la joie de vivre.
Une théière et des petits gâteaux nous attendent dans un salon confortable. Après avoir
échangé quelques considérations générales, cette jeune femme commence à me raconter la fascinante histoire de sa vie. Ses premières paroles sont : « Je ne comprends vraiment pas pourquoi vous vous intéressez à moi. Ma vie n’a vraiment rien d’extraordinaire! » Et pourtant… L’histoire de la vie de Charlotte Lamunière pourrait remplir des volumes entiers, car il faut dire que cette jeune femme est née il y a exactement 103 ans. Oui, vous avez bien lu, cent trois ans: Charlotte Lamunière est née en 1902. La même année que Charles Lindbergh, John Steinbeck, Louise de Vilmorin, Marcel Aymé et Vittorio de Sica. Cette même année mourait Émile Zola, la France limitait la journée de travail à 9 heures maximum pour les mineurs et des groupes hygiénistes et religieux lançaient une croisade « anti-baisers » aux États-Unis. La France compte alors 38 962 000 habitants dont Charlotte Lamunière, qui naît à Bordeaux le 5 octobre 1902.
À l’âge de 13 ans, Charlotte Lamunière part pour l’Angleterre où elle fait toutes ses études. En 1919, comme elle est parfaitement bilingue, elle est recrutée pour faire partie du secrétariat de la Société des Nations. Un train spécial amène les fonctionnaires et leurs familles de Londres à Genève. A l’arrivée, nombreux sont ceux qui sont logés à l’Armée du Salut. Mais qu’importe, à l’époque, Charlotte Lamunière est âgée de 18 ans et un monde nouveau s’ouvre à elle.
«Je travaillais au Service de distribution des documents qui occupait la plus grande partie du rez-de-chaussée de l’Hôtel National avec la Bibliothèque et la Salle du Conseil. Mon travail consistait à tenir à jour ce que l’on nommait «l’Index analytique». C’est-à-dire suivre toutes les étapes d’une question soulevée par un pays en les indexant sur des cartes. Chaque année toutes ces informations étaient publiées dans un recueil imprimé.»
Photo tape 2 Charlotte Lamunière a tout de suite aimé Genève. «C’était une ville aristocratique et sereine au bord de son lac. À l’époque, il n’y avait pas d’autobus, seulement des tramways et très peu d’automobiles. Dans la rue du Rhône et les rues basses, on trouvait de beaux magasins où l’on vous faisait confiance : je me souviens d’avoir admiré une robe dans l’un d’entre eux, mais n’ayant pas argent sur moi, j’ai dit que je repasserai le lendemain pour en faire l’achat. A quoi l’on m’a répondu «Mademoiselle, emportez la robe. Vous passerez la payer une autre fois!» Les temps ont bien changé… »
Dès cette époque, les fonctionnaires n’avaient pas beaucoup de contacts avec la population genevoise. Cela n’empêchera pas Charlotte Lamunière d’épouser l’un d’entre eux en 1928. À partir de ce moment, toutes les portes genevoises lui furent ouvertes.
La Genève des années 20 offrait une multitude de manifestations. Il y avait, par exemple, la «Fête des fleurs» qui durait trois jours et trois nuits. La journée, les chars défilaient, magnifiques, croulant sous les fleurs et «animés par une belle jeunesse»; la nuit, il y avait des bals où l’on dansait jusqu’à l’aube. Des courses automobiles passaient rue de Lausanne et le concours hippique, tout comme l’Escalade, donnaient lieu à de grands bals à l’Hôtel des Bergues. Sur la rive gauche, près du lac, on pouvait aller s’asseoir au Café du Nord où un orchestre jouait en permanence. C’était aussi l’époque des thés dansants, au Mac Mahon, par exemple.
En 1936, le Palais des Nations était inauguré. Sa construction avait duré dix ans. À cette occasion, l’Aga Khan donna une somptueuse réception où tous les fonctionnaires étaient invités avec leur conjoint. L’Orchestre de la Suisse romande donna un concert dans la Salle des Assemblées et le champagne coula à flots.
Les années passèrent et, en 1939, quand éclata la guerre, la Société des Nations licencia l’ensemble du personnel, ne gardant qu’un petit secrétariat à Genève et aux États-Unis. Charlotte Lamunière cesse de travailler en 1939. En 1942, la SDN la rappelle. Le 18 avril 1946, la SDN est dissoute et tous ses fonctionnaires sont accueillis par la toute nouvelle Organisation des Nations Unies. Charlotte Lamunière prend sa retraite en 1962, mais de nombreuses organisations ont besoin de son expérience, ce qui fait qu’elle n’arrêtera vraiment de travailler comme traductrice freelance qu’à l’âge de 72 ans.
Charlotte Lamunière a toujours été une grande sportive. Elle a fait partie du club de tennis international depuis sa création par Lord Robert Cecil avant la guerre jusqu’en 1972. Elle a aussi fait partie du club de la plage et du club de ski. Mais là ne se limitaient pas ses activités : « Nous avions une collègue, Simone Chazalon, qui s’occupait de petits orphelins français soignés à Leysin. C’est dans le but de l’aider que fut créé le groupe dramatique de langue française des Nations Unies, petite troupe de comédiens amateurs, présidée par Francis Veillet-Lavallée. La première pièce que nous avons jouée était assez ambitieuse puisqu’il s’agissait du Rendez-vous de Senlis de Jean Anouilh. L’ambassadeur de France était venu de Berne pour assister à la première représentation.
Ce ne sont là que quelques-unes des anecdotes que Charlotte Lamunière raconte. Mais par-delà toutes ces histoires, c’est la personne de Charlotte Lamunière qui fascine. À 103 ans, elle fait non seulement preuve d’une intelligence vive, mais de surcroît elle mène une vie active que bien des jeunes pourraient lui envier. Ainsi, deux fois par semaine, elle suit des conférences à l’université. Elle a un abonnement au théâtre de Carouge, aux concerts de la Suisse romande et à l’orchestre de musique de chambre. Elle déjeune souvent en ville et fait toutes ses courses. Elle voyage fréquemment aux quatre coins du monde, seule ou en groupe. Mais ce qui est encore plus fascinant, c’est de voir son enthousiasme. Il faut l’avoir vue discuter de politique internationale pour appréhender la vitalité qui anime Charlotte Lamunière. Rien ne lui échappe. Aucun nom, aucun fait ne lui sont étrangers. Et quand elle prend position, c’est avec l’enthousiasme d’une jeunesse du XXIe siècle. Le secret de sa longévité ? «Tout faire avec modération et un petit verre de vin de Bordeaux par jour!»
En sortant de chez elle, je me sentais heureux et rajeuni. Peut-être parce que de son air
espiègle, elle n’avait de cesse de m’appeler «jeune homme» ou bien parce que tous mes petits maux, mes petits soucis me semblaient futiles. Je venais de prendre une belle leçon de vie et je n’avais qu’une envie : retourner au plus vite voir ma jeune amie.

Up