UN Special No 640 Mai - May 2005

Interview


Pont du MtBlancM. Blaise Godet

Genève, un poste difficile

Combien y a-t-il d’organisations internationales à Genève ?

Actuellement, la Suisse est le siège de 30 organisations internationales. 25 d’entre elles sont des organisations intergouvernementales, dont 22 sont à Genève. À côté des organisations internationales, il y a 150 États qui ont une ou plusieurs représentations soit auprès des Nations Unies, soit auprès de l’Organisation mondiale du commerce ou de la Conférence du désarmement. La dernière en date étant la Mission permanente de Saint-Kitts-et-Nevis. D’autre part, 170 organisations non gouvernementales sont aussi installées à Genève.

Cela représente combien de personnes ?

En 1920, la population internationale était de 200 personnes, elle est aujourd’hui de quelque 35 000 personnes – fonctionnaires internationaux, diplomates, personnel technique, membres de familles et domestiques – auxquelles s’ajoutent quelque 2 200 employés des organisations non gouvernementales. C’est simple, aujourd’hui la Genève internationale représente une ville comme Neuchâtel.

C’est la Mission suisse qui s’occupe de ces 35 000 personnes ?

En fait, il y a deux missions suisses à Genève. L’une à caractère économique, c’est notre Mission auprès de l’Organisation mondiale du commerce, ainsi qu’auprès de la Commission économique des Nations Unies pour l’Europe (CEE-ONU) et de l’Association européenne de libre-échange (AELE). Cette mission est dirigée par l’Ambassadeur Pierre-Louis Girard. Elle est beaucoup plus sous l’autorité du Département fédéral de l’économie que du Département des affaires étrangères. L’autre Mission permanente à sa tête le représentant permanent, c’est-à-dire moimême, assisté de deux ambassadeurs. Chacun de ces deux ambassadeurs dirige une division. La première est celle des affaires multilatérales dirigées par l’Ambassadeur Jürg Streuli qui couvre tous les secteurs traditionnels comme la santé, le développement, les droits de l’homme, la sécurité et le désarmement. La seconde division, intitulée la division « État hôte » dirigée par l’Ambassadeur Lorenzo Schnyder von Wartensee, est celle qui gère la Genève internationale bien souvent en coopération avec les autorités genevoises. Elle comporte une section juridique, qui s’occupe des problèmes des privilèges et immunités. Nous avons une section des cartes qui fonctionne comme un véritable contrôle de l’habitant.

Quel est exactement votre rôle ?

En 1920, ...J’assiste à un certain nombre de réunions. Avec l’Ambassadeur Jürg Streuli, nous nous sommes réparti la tâche, lui se consacrant davantage aux questions de sécurité, de désarmement et de santé. Et moi peut-être plus sur certains aspects des droits de l’homme et l’humanitaire. Mais, en fin de compte, la responsabilité finale repose sur le Représentant permanent, que ce soit pour les affaires internationales ou les affaires de la Genève internationale.

Peut-on dire que la Mission suisse constitue un pont entre la Genève internationale et la Ville et le Canton de Genève ?

Effectivement, le rôle de cette mission est de constituer une passerelle entre la Genève genevoise et la Genève internationale. Nous sommes le seul interlocuteur entre ces deux entités.

Quels sont les problèmes les plus importants que vous ayez à résoudre ?

Compte tenu du fait que nous avons plus de 35 000 internationaux qui sont enregistrés chez nous, la plupart résidant à Genève, il peut y avoir de temps à autre des problèmes à résoudre.

Par exemple ?

Il peut y avoir de temps à autre une mission qui occasionne des dettes, une mission qui accumule les amendes d’ordre ou bien encore des poursuites pénales engagées contre tel ou tel haut fonctionnaire ou membre d’une mission diplomatique. Vous avez parfois à traiter des plaintes liées au domaine du travail ou même parfois des conflits familiaux. Mais rien en soi de bien exceptionnel.

Que pensez-vous des propositions du Secrétaire général dans le domaine des droits de l’homme et n’avez-vous pas peur que cela implique le déménagement des droits de l’homme de Genève à New York ?

Quand le Secrétaire général préconise un Conseil des droits de l’homme, je puis vous dire que la Suisse appuie cette proposition. Parce que nous pouvons souscrire à son approche qui voit trois piliers à la paix : le développement, la sécurité et les droits de l’homme. Ces trois secteurs sont intimement liés. La sécurité a son Conseil : le Conseil de sécurité ; le développement a le sien : l’ECOSOC qui alterne entre Genève et New York. Il est donc tout à fait normal que les droits de l’homme aient le leur. Il est encore beaucoup trop tôt pour dire si cette idée a des chances d’aboutir et ce qu’elle va être à la fin. Nous n’en sommes pour l’instant encore qu’au début de la discussion. Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que si une telle décision est prise, c’est-à-dire de créer un Conseil des droits de l’homme, il faudra pour ce faire réviser la Charte des Nations Unies ; or ce n’est pas une mince affaire car si vous proposez de réviser la Charte sur un point, d’autres diront qu’ils aimeraient changer ceci ou cela et cela risque de prendre énormément de temps.

En d’autres temps, vous aviez dit : « La Genève internationale constitue également un atout extraordinaire. Elle permet à la Suisse de paraître plus grande qu’elle ne l’est en réalité. » Qu’entendiezvous par là ?

GenèveTout comme la ville de Neuchâtel qui compte 35 000 à 40 000 habitants et paraît beaucoup plus grande parce qu’elle accueille une université, pour une ville comme Genève qui accueille les organisations internationales et qui compte plus de 400 000 habitants, le fait que ces organisations internationales soient présentes accroît son rayonnement. Ainsi, vous avez 3 000 chefs d’État, premiers ministres, ministres et autres VIP qui passent chaque année par Genève. Vous avez à peu près 18 000 séances d’une demi-journée de réunion par an, ce qui représente environ une quarantaine de réunions par jour. En 2003, 138 000 délégués sont passés par Genève, soit près d’un millier par jour si l’on décompte la période creuse des vacances. C’est quelque chose de remarquable à telle enseigne que parfois même à l’étranger on considère Genève comme la capitale de la Suisse.

Il y a un problème récurrent, c’est celui du lien qui peut exister entre la Genève internationale et les Genevois. Est-il possible d’améliorer les relations entre ces deux communautés ?

Certes, pour une petite ville comme Genève, il n’est pas aisé d’intégrer 35 000 personnes en son sein. C’est un problème qui n’existe pas dans d’autres mégalopoles où la population internationale se fond dans la masse. Le Canton de Genève et la Confédération ont pris conscience qu’il était nécessaire que Genevois et internationaux se rencontrent plus fréquemment, plus régulièrement. Il y a actuellement de nombreuses manifestations sociales, que ce soit au niveau des organisations internationales ou de la ville de Genève où les deux communautés se côtoient. La situation apparaît toujours perfectible, mais elle est beaucoup plus détendue que cela fut le cas il y a une dizaine d’années. Il faut aussi dire que certains internationaux ne parlent pas une seule des langues nationales suisses et il est clair que cela ne facilite pas les contacts avec la Genève genevoise.

Cela fait maintenant trois ans que la Suisse est membre des Nations Unies : est-ce que cela a changé quelque chose ?

Du point de vue de la politique étrangère, absolument pas. La seule différence est que cela a permis d’éviter de devoir passer un temps précieux à chercher quelqu’un pour faire passer nos idées, nous pouvons maintenant le faire comme nous le voulons. C’est beaucoup plus simple. Pour notre Mission à Genève, cela n’a pas changé grand chose puisque nous faisions déjà partie de la plupart des organisations internationales situées dans cette ville. Les changements ont été beaucoup plus perceptibles aux Nations Unies à New York.

Vous avez été en poste à Pretoria, Djedda, New York, Bangkok, au Caire et à Berne. Comment est-ce de se retrouver à Genève ?

Genève est de loin le poste le plus difficile. Tout d’abord à cause de ces deux casquettes, celle d’État hôte et celle des affaires multilatérales. De plus, être ambassadeur dans son propre pays, c’est quelque chose qui est relativement exceptionnel et, troisièmement, il n’y a pas cette unité de lieu qui existe à New York. Par exemple, lorsque vous entrez à l’ONU à New York, vous avez devant vous ce que l’on pourrait nommer « le menu du jour ». Avec des priorités qui sont toutes naturelles et qui sont les mêmes pour toutes les missions. Il est ainsi facile d’organiser sa journée et son programme. Ici, à Genève, les réunions sont éclatées dans différents bâtiments. Les chefs de mission n’ont pas toujours les mêmes priorités, les mêmes instructions de leur gouvernement. Cela donne le sentiment de quelque chose de plus dispersé. La difficulté à Genève consiste à donner une certaine cohérence à tout cela.

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