Interview
Genève, un poste difficile
Combien y a-t-il d’organisations internationales à Genève ?
Actuellement, la Suisse est le siège de 30 organisations
internationales. 25 d’entre elles sont
des organisations intergouvernementales,
dont 22 sont à Genève. À côté des organisations
internationales, il y a 150 États qui ont
une ou plusieurs représentations soit auprès
des Nations Unies, soit auprès de l’Organisation
mondiale du commerce ou de la Conférence
du désarmement. La dernière en date
étant la Mission permanente de Saint-Kitts-et-Nevis. D’autre part, 170 organisations non
gouvernementales sont aussi installées à
Genève.
Cela représente combien de personnes ?
En 1920, la population internationale était
de 200 personnes, elle est aujourd’hui de
quelque 35 000 personnes – fonctionnaires
internationaux, diplomates, personnel
technique, membres de familles et domestiques
– auxquelles s’ajoutent quelque
2 200 employés des organisations non gouvernementales.
C’est simple, aujourd’hui
la Genève internationale représente une
ville comme Neuchâtel.
C’est la Mission suisse qui s’occupe de ces 35 000 personnes ?
En fait, il y a deux missions suisses à
Genève. L’une à caractère économique, c’est
notre Mission auprès de l’Organisation mondiale
du commerce, ainsi qu’auprès de la
Commission économique des Nations Unies
pour l’Europe (CEE-ONU) et de l’Association
européenne de libre-échange (AELE). Cette
mission est dirigée par l’Ambassadeur Pierre-Louis Girard. Elle est beaucoup plus sous
l’autorité du Département fédéral de l’économie
que du Département des affaires étrangères.
L’autre Mission permanente à sa tête
le représentant permanent, c’est-à-dire moimême,
assisté de deux ambassadeurs. Chacun
de ces deux ambassadeurs dirige une
division. La première est celle des affaires
multilatérales dirigées par l’Ambassadeur
Jürg Streuli qui couvre tous les secteurs traditionnels
comme la santé, le développement,
les droits de l’homme, la sécurité et le
désarmement. La seconde division, intitulée
la division « État hôte » dirigée par l’Ambassadeur
Lorenzo Schnyder von Wartensee, est
celle qui gère la Genève internationale bien
souvent en coopération avec les autorités
genevoises. Elle comporte une section juridique,
qui s’occupe des problèmes des privilèges
et immunités. Nous avons une section
des cartes qui fonctionne comme un véritable
contrôle de l’habitant.
Quel est exactement votre rôle ?
J’assiste à un certain nombre de réunions.
Avec l’Ambassadeur Jürg Streuli, nous nous
sommes réparti la tâche, lui se consacrant
davantage aux questions de sécurité, de
désarmement et de santé. Et moi peut-être
plus sur certains aspects des droits de
l’homme et l’humanitaire. Mais, en fin de
compte, la responsabilité finale repose sur
le Représentant permanent, que ce soit
pour les affaires internationales ou les
affaires de la Genève internationale.
Peut-on dire que la Mission suisse constitue un pont entre la Genève
internationale et la Ville et le Canton de Genève ?
Effectivement, le rôle de cette mission est de constituer une passerelle entre la Genève
genevoise et la Genève internationale. Nous sommes le seul interlocuteur entre ces deux
entités.
Quels sont les problèmes les plus
importants que vous ayez à résoudre ?
Compte tenu du fait que nous avons plus de
35 000 internationaux qui sont enregistrés
chez nous, la plupart résidant à Genève, il
peut y avoir de temps à autre des problèmes
à résoudre.
Par exemple ?
Il peut y avoir de temps à autre une mission
qui occasionne des dettes, une mission qui accumule les amendes d’ordre ou bien
encore des poursuites pénales engagées
contre tel ou tel haut fonctionnaire ou membre
d’une mission diplomatique. Vous avez
parfois à traiter des plaintes liées au
domaine du travail ou même parfois des
conflits familiaux. Mais rien en soi de bien
exceptionnel.
Que pensez-vous des propositions du
Secrétaire général dans le domaine des
droits de l’homme et n’avez-vous pas
peur que cela implique le
déménagement des droits de l’homme
de Genève à New York ?
Quand le Secrétaire général préconise un
Conseil des droits de l’homme, je puis vous
dire que la Suisse appuie cette proposition.
Parce que nous pouvons souscrire à son
approche qui voit trois piliers à la paix : le
développement, la sécurité et les droits de
l’homme. Ces trois secteurs sont intimement
liés. La sécurité a son Conseil : le Conseil
de sécurité ; le développement a le sien :
l’ECOSOC qui alterne entre Genève et New
York. Il est donc tout à fait normal que les
droits de l’homme aient le leur. Il est encore
beaucoup trop tôt pour dire si cette idée a des
chances d’aboutir et ce qu’elle va être à la fin.
Nous n’en sommes pour l’instant encore qu’au
début de la discussion. Ce qu’il ne faut pas
oublier, c’est que si une telle décision est
prise, c’est-à-dire de créer un Conseil des
droits de l’homme, il faudra pour ce faire réviser
la Charte des Nations Unies ; or ce n’est
pas une mince affaire car si vous proposez de
réviser la Charte sur un point, d’autres diront
qu’ils aimeraient changer ceci ou cela et cela
risque de prendre énormément de temps.
En d’autres temps, vous aviez dit :
« La Genève internationale constitue
également un atout extraordinaire. Elle
permet à la Suisse de paraître plus grande
qu’elle ne l’est en réalité. » Qu’entendiezvous
par là ?
Tout comme la ville de Neuchâtel qui
compte 35 000 à 40 000 habitants et
paraît beaucoup plus grande parce
qu’elle accueille une université, pour
une ville comme Genève qui accueille
les organisations internationales et qui
compte plus de 400 000 habitants, le fait
que ces organisations internationales
soient présentes accroît son rayonnement.
Ainsi, vous avez 3 000 chefs d’État,
premiers ministres, ministres et
autres VIP qui passent chaque année
par Genève. Vous avez à peu près
18 000 séances d’une demi-journée de
réunion par an, ce qui représente environ
une quarantaine de réunions par
jour. En 2003, 138 000 délégués sont
passés par Genève, soit près d’un millier
par jour si l’on décompte la période
creuse des vacances. C’est quelque
chose de remarquable à telle enseigne
que parfois même à l’étranger on considère
Genève comme la capitale de la
Suisse.
Il y a un problème récurrent, c’est celui
du lien qui peut exister entre la Genève
internationale et les Genevois. Est-il
possible d’améliorer les relations entre ces
deux communautés ?
Certes, pour une petite ville comme
Genève, il n’est pas aisé d’intégrer
35 000 personnes en son sein. C’est un
problème qui n’existe pas dans d’autres
mégalopoles où la population internationale
se fond dans la masse. Le Canton de
Genève et la Confédération ont pris
conscience qu’il était nécessaire que
Genevois et internationaux se rencontrent
plus fréquemment, plus régulièrement. Il y
a actuellement de nombreuses manifestations
sociales, que ce soit au niveau des
organisations internationales ou de la ville
de Genève où les deux communautés se
côtoient. La situation apparaît toujours
perfectible, mais elle est beaucoup plus
détendue que cela fut le cas il y a une
dizaine d’années. Il faut aussi dire que certains
internationaux ne parlent pas une seule des langues nationales suisses et il
est clair que cela ne facilite pas les
contacts avec la Genève genevoise.
Cela fait maintenant trois ans que la
Suisse est membre des Nations Unies :
est-ce que cela a changé quelque chose ?
Du point de vue de la politique étrangère,
absolument pas. La seule différence est
que cela a permis d’éviter de devoir passer
un temps précieux à chercher quelqu’un
pour faire passer nos idées, nous pouvons
maintenant le faire comme nous le voulons.
C’est beaucoup plus simple. Pour
notre Mission à Genève, cela n’a pas
changé grand chose puisque nous faisions
déjà partie de la plupart des organisations
internationales situées dans cette ville.
Les changements ont été beaucoup plus
perceptibles aux Nations Unies à New
York.
Vous avez été en poste à Pretoria,
Djedda, New York, Bangkok, au Caire et à
Berne. Comment est-ce de se retrouver à
Genève ?
Genève est de loin le poste le plus difficile.
Tout d’abord à cause de ces deux
casquettes, celle d’État hôte et celle des
affaires multilatérales. De plus, être
ambassadeur dans son propre pays, c’est
quelque chose qui est relativement exceptionnel
et, troisièmement, il n’y a pas
cette unité de lieu qui existe à New York.
Par exemple, lorsque vous entrez à l’ONU
à New York, vous avez devant vous ce que
l’on pourrait nommer « le menu du jour ».
Avec des priorités qui sont toutes naturelles
et qui sont les mêmes pour toutes
les missions. Il est ainsi facile d’organiser
sa journée et son programme. Ici, à
Genève, les réunions sont éclatées dans
différents bâtiments. Les chefs de mission
n’ont pas toujours les mêmes priorités, les
mêmes instructions de leur gouvernement.
Cela donne le sentiment de quelque chose
de plus dispersé. La difficulté à Genève
consiste à donner une certaine cohérence
à tout cela.

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