UN Special No 639 Avril - April 2005

Arts


Les mots-oiseaux

Nicolas Emilien, ONUG

«Si je pouvais m’envoler avec toi dans ce
champ de blé, et moissonner ces grains deLes mots-oiseaux ›››
mes mains, je le ferais pour tes mots
devenus larmes d’or, Pablo.
L’île Noire n’a plus de secrets, l’homme a extrait
dans son puits la somme de ses contrées. (…)»

Les oiseauxLe 18 mars 2004, l’UNESCO a célébré le centenaire (1904-1973) de la naissance de Neftali Ricardo Reyes Basoalto, fils d’un cheminot et d’une institutrice qui meurt deux mois après sa naissance. Influencé très jeune par la vision des romanciers russes (Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov), William Blake, Rimbaud, Lautréamont et André Breton, chef de file du mouvement Dada et surréaliste en France. (Breton lui-même inspiré artistiquement entre autre par Paul Valéry et Guillaume Apollinaire). La première publication du jeune homme à l’âge de 13 ans paraîtra dans le journal du lycée de Tumeco au Chili sous le titre «Enthousiasme et persévérance». L’adolescent s’enivre de solitude, de rencontres bohèmes, de poètes chiliens fatigués ou lumineux et de livres. Neftali rédigera en plus de ces quatre à cinq poèmes quotidiens, des critiques littéraires, des articles politiques et des revendications populaires.

«(…) Lorsque tu te lèves pour délivrer la phrase,
ton souffle sème la honte sur les exactions
qui trônent fièrement debout sur notre terre.
Oh Madrid! Madrid ma bien aimée!
Tentacules noirs empoisonnés sous les fondations
de la honte humaine. (…)»

Participant de cette manière à la création, la publication et la parution de différents magazines et recevant quelques récompenses dont le premier prix au concours de la Fédération des Etudiants du Chili pour son poème «La Chanson de la fête». A 19 ans, son premier livre «Crépusculaire» sort à compte d’auteur. Pour le financer, le jeune garçon vend ses meubles, son costume noir et même la montre reçue solennellement de son père. A Santiago, il suivra à l’Institut pédagogique des cours de préparation au professorat de français. Mais il abandonne rapidement ses études pour se consacrer à la littérature. Faute d’argent, il ne peut subvenir à ses besoins avec seulement l’écriture en poche. Bénéficiant d’un début de notoriété à 23 ans, un ami l’introduit auprès du ministre des Affaires Etrangères chilien. A la question «Où voulez-vous aller?», le jeune poète et futur consul choisira sans connaissance aucune la ville de Rangoon. La «Carrière» commençait, Pablo Neruda était né. (Pseudonyme choisi en hommage au poète tchèque Jan Neruda (1834-1891).

«(…) Les plages du monde se joignent au Chili.
La liberté chante dans les buissons
épineux de la paix.
Les mots jaillissent imbibés de vodkas, de vins
français, de sangrias, de grappas, sur les
cadavres vierges d’une nation innocente
bâillonnée par la dictature. (…)»

«Tout est dans le mot...», outre le «poète de l’amour», le «poète des femmes» et «le poète du peuple», le Poète est un homme et l’homme un enfant. Et tout enfant est en quelque sorte un grand esprit génialement créatif, et tout grand esprit génialement créatif est un enfant, puisque seuls l’enfant et l’artiste contemplent le monde avec des yeux de chair et de sang. Quant à la poésie, elle est la science la plus vraie et inexacte qui soit, puisqu’elle naît de l’intérieur de l’Etre ce qui lui confère sa force et sa vérité. Vérité somme toute d’un égoïsme universel ou d’une approche égotique intimiste, en fonction de comment se fixe le regard de l’individu sur l’environnement extérieur. Toute forme de poésie n’émanant pas d’un Moi universel ne saurait être autre chose qu’un pur produit de consommation fade et altérable par le passage des secondes. Le poète se tient dans un lieu et écrit sur un autre lieu. L’équation espacetemps offre à l’artiste la possibilité de pouvoir s’extraire de lui-même pour donner le meilleur de sa propre ignorance ressentie. Tout a été dit, chiffré, chanté, lu, écrit et joué sur le sujet «Neruda», alors que le parcours de cet homme est une intériorisation du discours se reflétant sur l’extérieur de son monde.

«(…)Manuel Altolaguire, Michel Hernandez,
Rafael Alberti reveillez-vous!
Revenez bâtir la liberté à travers la guerre, revenez
bâtir l’amour à travers la mort.
Ici-bas, rien a changé pour vous, je vous attends
pour poursuivre l’écriture du chemin déraisonné
de l’homme. (…)»

Dans un premier temps, rencontrons le «Poète de l’amour», celui qui reçoit et respire la vie pour la déverser sous un torrent de prose sur des feuilles mélange d’angoisse et de tristesse, de rythmes et d’espoir, de couleurs et de terres, de fleurs et d’odeurs. C’est l’adolescent timide et silencieux prisonnier de sa solitude qui construit avec des vers, du temps et de la patience de grandes et belles amitiés. Camaraderies et amours qui lui ouvriront les portes de la culture du genre humain et d’une vaste terre en friche où les besoins des uns d’un bout de la planète se mêlent aux envies des autres à l’autre bout de celle-ci.

«(…) Et toi, oui toi, mon ami, mon tendre et cher
ami Frédérico.
Toi qui est parti sans même me dire au revoir,
as-tu eu le temps de pleurer, comme moi je pleure
chaque jour notre liberté nuptiale: terreau de
cendres où l’imposteur
gravit le nid d’une mer agitée.
Sous ses débris ensanglantés, le bras du conquérant
couvert de tapas cultivés dans l’obscur palais
des merveilles perfore le vent de l’Espagne.
Réveillez-vous amis poètes, le phare dressé sur
l’immortalité sonne le glas de la mort! (…)»

Dans un premier temps, rencontrons le «Poète des femmes», celui qui s’enivre de la beauté des regards, des corps, des silences et des formes. Celui-là même qui dans un rêve recevra la visite d’une femme mariée dans un lit de paille lors d’une nuit aveugle, sourde et muette. Amant, mari, père, homme qui épouse les contours de la puissance corporelle et la force créatrice de la gente féminine. Il y a dans le choix des mots de Neruda pour accompagner la femme sous ses doigts, un respect mélodieux, une sensualité du verbe et un choix minutieux des fruits de la Terre. Il décrie avec délectation l’absence de cette autre partie de lui-même sans laquelle il ne serait jamais devenu la présence au sein de l’évolution naturelle des choses et des gens.

«(…) Les talons hauts juchés sur le dictaphone
gravent l’air expiré des
taupes humaines.
Camarades morts dans l’ombre d’un rêve;
poètes, amis, journalistes ont édité en
silence le Chant Général.
Ode à la paix, à la liberté aux ailes brisées,,à
la parole étouffée, à notre terre oubliée, apologie
d’un peuple, d’une mort vécue en exil
sous les corolles
des champs de tango.»

Dans un premier temps, rencontrons le «Poète du peuple», celui qui s’engage et existe avec et à travers l’Autre. L’enfant qui s’efface et change de trottoir pour ne pas indisposer de sa présence. Cet adolescent qui crève de faim et qui au contact du peuple et de ceux qui bravent la mort pour mieux vivre garde la foi en lui-même. L’être qui accueille la vie dans toute sa splendeur et sa souffrance, ses injustices et ses joies, sa cruauté et sa beauté, ses contrariétés et ses surprises. L’homme qui brave l’inconnu est partant pour Rangoon, Ceylan, Calcutta, Singapour, Madrid, Cuba, New York, Moscou, Buenos Aires, Prague, Varsovie, Italie, Paris, Mexico,... Sans jamais oublier, renoncer et rejeter ses idéaux, le Chili, l’Amour et les rencontres qui croisent son chemin. Tout est nourriture pour le Poète. Tout est matière pour l’édification de l’humain. Le Poète s’abandonne au visible et ne garde rien pour lui-même, car lui-même n’est rien d’autre que ce qu’il touche, voit, sent, entend et goûte: l’horreur de la guerre, les rires de la fraternité, les regards de la misère, le mystère de ce qui ne s’explique pas. Neruda égraine la sensibilité d’une communauté planétaire et l’espoir en une vie meilleure. De la chaleur à l’ombrage, de la parole à la nuit, de l’exil au retour à la source, de l’errance à la résurgence d’un mot: C’est le souffle du coeur et du regard
d’un enfant.

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