Arts
«La mobilité, une volonté personnelle»
Nicolas Emilien, ONUG
«Si je pouvais m’envoler avec toi dans ce
champ de blé, et moissonner ces grains de
mes mains, je le ferais pour tes mots
devenus larmes d’or, Pablo.
L’île Noire n’a plus de secrets, l’homme a extrait
dans son puits la somme de ses contrées. (…)»
Le 18 mars 2004, l’UNESCO a célébré le
centenaire (1904-1973) de la naissance de
Neftali Ricardo Reyes Basoalto, fils d’un cheminot
et d’une institutrice qui meurt deux
mois après sa naissance. Influencé très jeune
par la vision des romanciers russes (Tolstoï,
Dostoïevski, Tchekhov), William Blake, Rimbaud,
Lautréamont et André Breton, chef de
file du mouvement Dada et surréaliste en
France. (Breton lui-même inspiré artistiquement
entre autre par Paul Valéry et Guillaume
Apollinaire). La première publication du
jeune homme à l’âge de 13 ans paraîtra dans
le journal du lycée de Tumeco au Chili sous le
titre «Enthousiasme et persévérance». L’adolescent
s’enivre de solitude, de rencontres
bohèmes, de poètes chiliens fatigués ou lumineux
et de livres. Neftali rédigera en plus de
ces quatre à cinq poèmes quotidiens, des critiques
littéraires, des articles politiques et des
revendications populaires.
«(…) Lorsque tu te lèves pour délivrer la phrase,
ton souffle sème la honte sur les exactions
qui trônent fièrement debout sur notre terre.
Oh Madrid! Madrid ma bien aimée!
Tentacules noirs empoisonnés sous les fondations
de la honte humaine. (…)»
Participant de cette manière à la création, la
publication et la parution de différents magazines
et recevant quelques récompenses dont le
premier prix au concours de la Fédération des
Etudiants du Chili pour son poème «La Chanson
de la fête». A 19 ans, son premier livre
«Crépusculaire» sort à compte d’auteur. Pour
le financer, le jeune garçon vend ses meubles,
son costume noir et même la montre reçue
solennellement de son père. A Santiago, il suivra
à l’Institut pédagogique des cours de préparation
au professorat de français. Mais il abandonne
rapidement ses études pour se
consacrer à la littérature. Faute d’argent, il ne
peut subvenir à ses besoins avec seulement
l’écriture en poche. Bénéficiant d’un début de
notoriété à 23 ans, un ami l’introduit auprès du
ministre des Affaires Etrangères chilien. A la
question «Où voulez-vous aller?», le jeune
poète et futur consul choisira sans connaissance
aucune la ville de Rangoon. La «Carrière» commençait, Pablo Neruda était né.
(Pseudonyme choisi en hommage au poète
tchèque Jan Neruda (1834-1891).
«(…) Les plages du monde se joignent au Chili.
La liberté chante dans les buissons
épineux de la paix.
Les mots jaillissent imbibés de vodkas, de vins
français, de sangrias, de grappas, sur les
cadavres vierges d’une nation innocente
bâillonnée par la dictature. (…)»
«Tout est dans le mot...», outre le «poète de
l’amour», le «poète des femmes» et «le poète
du peuple», le Poète est un homme et
l’homme un enfant. Et tout enfant est en
quelque sorte un grand esprit génialement
créatif, et tout grand esprit génialement créatif
est un enfant, puisque seuls l’enfant et l’artiste
contemplent le monde avec des yeux de
chair et de sang. Quant à la poésie, elle est la
science la plus vraie et inexacte qui soit, puisqu’elle
naît de l’intérieur de l’Etre ce qui lui
confère sa force et sa vérité. Vérité somme
toute d’un égoïsme universel ou d’une
approche égotique intimiste, en fonction de
comment se fixe le regard de l’individu sur
l’environnement extérieur. Toute forme de
poésie n’émanant pas d’un Moi universel ne
saurait être autre chose qu’un pur produit de
consommation fade et altérable par le passage
des secondes. Le poète se tient dans un lieu et
écrit sur un autre lieu. L’équation espacetemps
offre à l’artiste la possibilité de pouvoir
s’extraire de lui-même pour donner le meilleur
de sa propre ignorance ressentie. Tout a
été dit, chiffré, chanté, lu, écrit et joué sur le
sujet «Neruda», alors que le parcours de cet
homme est une intériorisation du discours se
reflétant sur l’extérieur de son monde.
«(…)Manuel Altolaguire, Michel Hernandez,
Rafael Alberti reveillez-vous!
Revenez bâtir la liberté à travers la guerre, revenez
bâtir l’amour à travers la mort.
Ici-bas, rien a changé pour vous, je vous attends
pour poursuivre l’écriture du chemin déraisonné
de l’homme. (…)»
Dans un premier temps, rencontrons le
«Poète de l’amour», celui qui reçoit et respire
la vie pour la déverser sous un torrent de prose
sur des feuilles mélange d’angoisse et de tristesse,
de rythmes et d’espoir, de couleurs et de
terres, de fleurs et d’odeurs. C’est l’adolescent
timide et silencieux prisonnier de sa solitude
qui construit avec des vers, du temps et de la
patience de grandes et belles amitiés. Camaraderies
et amours qui lui ouvriront les portes de
la culture du genre humain et d’une vaste terre
en friche où les besoins des uns d’un bout de la
planète se mêlent aux envies des autres à
l’autre bout de celle-ci.
«(…) Et toi, oui toi, mon ami, mon tendre et cher
ami Frédérico.
Toi qui est parti sans même me dire au revoir,
as-tu eu le temps de pleurer, comme moi je pleure
chaque jour notre liberté nuptiale: terreau de
cendres où l’imposteur
gravit le nid d’une mer agitée.
Sous ses débris ensanglantés, le bras du conquérant
couvert de tapas cultivés dans l’obscur palais
des merveilles perfore le vent de l’Espagne.
Réveillez-vous amis poètes, le phare dressé sur
l’immortalité sonne le glas de la mort! (…)»
Dans un premier temps, rencontrons le
«Poète des femmes», celui qui s’enivre de la
beauté des regards, des corps, des silences
et des formes. Celui-là même qui dans un
rêve recevra la visite d’une femme mariée
dans un lit de paille lors d’une nuit aveugle,
sourde et muette. Amant, mari, père,
homme qui épouse les contours de la puissance
corporelle et la force créatrice de la
gente féminine. Il y a dans le choix des
mots de Neruda pour accompagner la
femme sous ses doigts, un respect mélodieux,
une sensualité du verbe et un choix
minutieux des fruits de la Terre. Il décrie
avec délectation l’absence de cette autre
partie de lui-même sans laquelle il ne serait
jamais devenu la présence au sein de l’évolution
naturelle des choses et des gens.
«(…) Les talons hauts juchés sur le dictaphone
gravent l’air expiré des
taupes humaines.
Camarades morts dans l’ombre d’un rêve;
poètes, amis, journalistes ont édité en
silence le Chant Général.
Ode à la paix, à la liberté aux ailes brisées,,à
la parole étouffée, à notre terre oubliée, apologie
d’un peuple, d’une mort vécue en exil
sous les corolles
des champs de tango.»
Dans un premier temps, rencontrons le
«Poète du peuple», celui qui s’engage et
existe avec et à travers l’Autre. L’enfant qui
s’efface et change de trottoir pour ne pas
indisposer de sa présence. Cet adolescent
qui crève de faim et qui au contact du
peuple et de ceux qui bravent la mort pour
mieux vivre garde la foi en lui-même. L’être
qui accueille la vie dans toute sa splendeur
et sa souffrance, ses injustices et ses joies,
sa cruauté et sa beauté, ses contrariétés et
ses surprises. L’homme qui brave l’inconnu
est partant pour Rangoon, Ceylan, Calcutta,
Singapour, Madrid, Cuba, New York, Moscou,
Buenos Aires, Prague, Varsovie, Italie,
Paris, Mexico,... Sans jamais oublier, renoncer
et rejeter ses idéaux, le Chili, l’Amour
et les rencontres qui croisent son chemin.
Tout est nourriture pour le Poète. Tout est
matière pour l’édification de l’humain. Le
Poète s’abandonne au visible et ne garde
rien pour lui-même, car lui-même n’est rien
d’autre que ce qu’il touche, voit, sent,
entend et goûte: l’horreur de la guerre, les
rires de la fraternité, les regards de la
misère, le mystère de ce qui ne s’explique
pas. Neruda égraine la sensibilité d’une
communauté planétaire et l’espoir en une
vie meilleure. De la chaleur à l’ombrage, de
la parole à la nuit, de l’exil au retour à la
source, de l’errance à la résurgence d’un
mot: C’est le souffle du coeur et du regard
d’un enfant.

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