UN Special No 639 Avril - April 2005

Personnel


L’ONU

«L’ONU est le souffre-douleur des grandes nations»

Entretien avec Richard Holbrooke, ancien ambassadeur américain auprès des Nations Unies

Qu’est-ce qui ne va pas à l’ONU?

Les grandes nations ne la soutiennent pas assez. Elles l’utilisent comme un forum pour leurs désaccords plutôt qu’un endroit de coopération. Le parfait exemple en est le Darfour. Les Français et les Américains n’ont pas réussi à surmonter leurs divergences. Ce n’est pas la faute des Nations Unies. C’est celle de la France et des Etats-Unis. Sur le Darfour, comme sur le Rwanda ou la Bosnie, l’échec n’a pas eu lieu à New York, mais dans les capitales. Dans toute mon expérience de politique étrangère, je ne connais pas de question sur laquelle il y ait plus de fausse perception dans le public que sur les Nations Unies

Pourquoi la France, à propos du Darfour? En France, on a plutôt tendance à penser que le blocage vient de la Chine...

Les Français se sont opposés à des résolutions fortes sur le Darfour. Les Chinois ne s’opposeraient pas, au bout du compte. Les Français ont davantage de liens historiques dans la région, au Tchad par exemple. L’ONU n’est forte que si ses nations principales le souhaitent. Elle ne peut pas être plus puissante que ses membres. Quand ils coopèrent comme ils l’ont fait pour le Timor-Oriental ou l’Afghanistan, alors l’ONU peut réussir. L’administration Bush a fait une sérieuse erreur en minant l’ONU pendant les quatre dernières années. Je voudrais espérer que la France essaie de renforcer l’Organisation.

Ce n’est pas ce qu’elle fait?

Je n’en sais rien. Ce que je dis, c’est que la France et les Etats-Unis ont tous deux utilisé les Nations Unies comme un endroit où batailler. Quand Dominique de Villepin a attaqué Colin Powell, en janvier 2003, au Conseil de sécurité, un certain nombre de conservateurs ont blâmé l’ONU, étrangement. Quand Colin Powell a fait sa présentation malvenue -des preuves contre l’Irakle 5 février, de nouveau, certains ont blâmé l’ONU. Etrange, non? L’ONU est un souffredouleur très pratique.

Début décembre, au plus fort des attaques contre Kofi Annan, vous l’avez invité à dîner. Pourquoi?

Après la réélection de George-Bush, nous avons été quelques-uns à suggérer à Kofi Annan que le moment était venu d’essayer d’améliorer les relations avec les Etats-Unis. Pour la plupart, nous avions voté pour le sénateur Kerry. Mais si l’ONU essaie de fonctionner en opposition à Washington, elle fonctionne mal. Nous avons insisté pour qu’il améliore ses relations avec l’administration Bush. Il voulait parler, lui aussi.

Depuis, il y a eu beaucoup de changements dans l’état-major de l’ONU...

Kofi Annan a fait deux changements majeurs. Il a accepté la démission de son chef de cabinet, Iqbal Riza, qui était l’homme le plus puissant après lui. Il l’a remplacé par Marc Malloch Brown, qui est quelqu’un de très dynamique. Et il a forcé à partir Rudd Lubbers, chef du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, accusé de harcèlement sexuel.

Devrait-il démissionner?

Bien sûr que non! Pourquoi démissionneraitil? Il a encore deux ans. Je ne vois pas pourquoi on lui demanderait de démissionner. L’enquête, menée sur l’opération «Pétrole contre nourriture», n’a montré en aucune manière qu’il était impliqué dans quoi que ce soit. Je n’ai aucune raison de penser que Kofi Annan savait ce que son fils faisait. Et d’ailleurs, je ne sais même pas ce que son fils faisait! Si les faits changent, on peut revisiter la question, mais appeler à sa démission maintenant n’est pas justifié.

Pour l’ONU, 2005 est-il un moment aussi important que sa fondation, en 1945?

Non. 1945 a été une année décisive. Actuellement, il s’agit d’un processus de renforcement, de reconstruction. Kofi Annan va finir son mandat. Et il ne va pas le terminer sous l’éteignoir. Il va continuer à se battre pour ce à quoi il croit. La grande question est de savoir qui va lui succéder. Cela, c’est une vraie question.

Certains prédisent que le prochain Secrétaire général devra être beaucoup plus effacé...

Encore une fois, l’Organisation dépend beaucoup plus de ce que veulent en faire les grandes nations que de la personne qui occupe la fonction de Secrétaire général. Les Etats-Unis et la France auraient tout intérêt à ce que l’ONU soit plus efficace, en particulier en Afrique.

Par Corine Lesnes, Le Monde du 09/03/2005.

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