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«L’ONU est le souffre-douleur des grandes nations»
Entretien avec Richard Holbrooke, ancien ambassadeur américain auprès des Nations Unies
Qu’est-ce qui ne va pas à l’ONU?
Les grandes nations ne la soutiennent pas assez. Elles l’utilisent comme un forum pour
leurs désaccords plutôt qu’un endroit de
coopération. Le parfait exemple en est le Darfour.
Les Français et les Américains n’ont pas
réussi à surmonter leurs divergences. Ce n’est
pas la faute des Nations Unies. C’est celle de la France et des Etats-Unis. Sur le Darfour,
comme sur le Rwanda ou la Bosnie, l’échec
n’a pas eu lieu à New York, mais dans les capitales. Dans toute mon expérience de politique
étrangère, je ne connais pas de question sur laquelle il y ait plus de fausse perception
dans le public que sur les Nations Unies
Pourquoi la France, à propos du Darfour? En France, on a plutôt tendance à penser
que le blocage vient de la Chine...
Les Français se sont opposés à des résolutions
fortes sur le Darfour. Les Chinois ne s’opposeraient pas, au bout du compte. Les
Français ont davantage de liens historiques dans la région, au Tchad par exemple. L’ONU
n’est forte que si ses nations principales le souhaitent. Elle ne peut pas être plus puissante
que ses membres. Quand ils coopèrent comme ils l’ont fait pour le Timor-Oriental ou
l’Afghanistan, alors l’ONU peut réussir. L’administration
Bush a fait une sérieuse erreur en minant l’ONU pendant les quatre dernières
années. Je voudrais espérer que la France essaie de renforcer l’Organisation.
Ce n’est pas ce qu’elle fait?
Je n’en sais rien. Ce que je dis, c’est que la
France et les Etats-Unis ont tous deux utilisé
les Nations Unies comme un endroit où
batailler. Quand Dominique de Villepin a
attaqué Colin Powell, en janvier 2003, au
Conseil de sécurité, un certain nombre de
conservateurs ont blâmé l’ONU, étrangement.
Quand Colin Powell a fait sa présentation
malvenue -des preuves contre l’Irakle
5 février, de nouveau, certains ont blâmé
l’ONU. Etrange, non? L’ONU est un souffredouleur
très pratique.
Début décembre, au plus fort des
attaques contre Kofi Annan, vous l’avez invité à dîner. Pourquoi?
Après la réélection de George-Bush, nous
avons été quelques-uns à suggérer à Kofi
Annan que le moment était venu d’essayer
d’améliorer les relations avec les Etats-Unis. Pour la plupart, nous avions voté
pour le sénateur Kerry. Mais si l’ONU essaie
de fonctionner en opposition à Washington,
elle fonctionne mal. Nous avons insisté
pour qu’il améliore ses relations avec l’administration
Bush. Il voulait parler, lui
aussi.
Depuis, il y a eu beaucoup de changements dans l’état-major de l’ONU...
Kofi Annan a fait deux changements majeurs.
Il a accepté la démission de son chef de cabinet,
Iqbal Riza, qui était l’homme le plus puissant
après lui. Il l’a remplacé par Marc Malloch
Brown, qui est quelqu’un de très
dynamique. Et il a forcé à partir Rudd Lubbers,
chef du Haut-Commissariat des Nations
Unies pour les réfugiés, accusé de harcèlement
sexuel.
Devrait-il démissionner?
Bien sûr que non! Pourquoi démissionneraitil?
Il a encore deux ans. Je ne vois pas pourquoi
on lui demanderait de démissionner.
L’enquête, menée sur l’opération «Pétrole
contre nourriture», n’a montré en aucune
manière qu’il était impliqué dans quoi que ce
soit. Je n’ai aucune raison de penser que Kofi
Annan savait ce que son fils faisait. Et
d’ailleurs, je ne sais même pas ce que son fils
faisait! Si les faits changent, on peut revisiter
la question, mais appeler à sa démission
maintenant n’est pas justifié.
Pour l’ONU, 2005 est-il un moment aussi important que sa fondation, en 1945?
Non. 1945 a été une année décisive. Actuellement,
il s’agit d’un processus de renforcement, de reconstruction. Kofi Annan va finir
son mandat. Et il ne va pas le terminer sous l’éteignoir. Il va continuer à se battre pour ce
à quoi il croit. La grande question est de savoir qui va lui succéder. Cela, c’est une
vraie question.
Certains prédisent que le prochain Secrétaire général devra être beaucoup
plus effacé...
Encore une fois, l’Organisation dépend beaucoup
plus de ce que veulent en faire les grandes
nations que de la personne qui occupe la fonction
de Secrétaire général. Les Etats-Unis et la
France auraient tout intérêt à ce que l’ONU soit
plus efficace, en particulier en Afrique.
Par Corine Lesnes, Le Monde du 09/03/2005.

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