UN Special No 638 March-Mars 2005

Globe


Savoir et développement

Dr Ezdine Ferjani

On peut affirmer, sans gros risque d’erreurs, que le XXème siècle fut celui de la recherche scientifique (forme raffinée de la violence créatrice de l’homme). Le travail des éminents savants des XVIIIème et XIXème siècle tenait plus à la passion et à la curiosité d’hommes avides surtout de découvertes des lois de la matière et de l’harmonie globale. Le savoir allant vers le détail, vers le complexe et vers l’interconnexion, le gigantesque savoir humain est aujourd’hui surtout investissement économique. Aussi incroyable que cela paraisse, il est incontestable que 60-70% des savants de tous les temps sont actuellement en vie et en activité…aux Etas-Unis d’Amérique.
Aujourd’hui, à l’ère de la grande révolution en biotechnologie, en informatique et en télécommunications, à l’ère des grands enjeux de protection de l’environnement vital, de la survie de l’espèce par l’assurance de nourriture suffisante de qualité acceptable pour les 6 milliards d’humains, à l’ère des grands enjeux de combats médicaux contre le SIDA , le cancer et les maladies génétiques, l’humanité affronte un tournant décisif de son histoire: assurer le présent, conquérir l’espace et assurer un futur meilleur sur la planète Terre.
Il va de soi que le savoir et son exploitation sont un centre d’intérêts des peuples de la planète: je ne parlerai pas ici des enjeux et des affrontements ethniques, raciaux et politiques qui représentent un thème autre…
La recherche scientifique est aujourd’hui un outil puissant pour la promotion de l’intelligence humaine mais aussi pour la résolution de problèmes cruciaux actuels et la conquête d’une place honorable dans le futur. L’adéquation actuelle est claire: les peuples nantis de savoir scientifique puissant se portent le mieux, s’assurent prospérité, confort et sérénité. Pour cela, des choix philosophiques, économiques et stratégiques ont été adoptés: primauté du savoir exact, investissement en formation, culte de l’intelligence et de la compétition vers l’efficacité et la rentabilité, sacrifices lourds en moyens financiers, osmose tous azimuts entre les branches de la connaissance et l’utilisation concrète, massive et rapide des résultas de la recherche.
Dans le monde d’aujourd’hui, les choses sont avant tout réflexion, choix et travail. Le monde à des peuples Leaders, des prétendants Leaders, des peuples travailleurs acharnés, des peuples naturellement riches et…des oubliés de l’histoire. La place qui pourrait être celles des pays du Sud -dotés de moyens modestes- existe bel et bien. Ces pays disposent souvent de bonne position géopolitique , pays jeunes, à fort taux de scolarisation, avec une croissance démographique plus ou moins bien maîtrisée et un
choix irréversible de promotion du savoir, de la formation tous azimuts; ces pays disposent actuellement de spécialistes de bon niveau dans beaucoup de domaines du savoir et de l’activité. Des moyens, souvent importants, sont consentis par les contribuables et imposent un devoir de rationalisation des choix des thèmes développés, de l’injection des résultats de la recherche dans l’amélioration de la technicité, de la qualité, de la quantité et pour la conquête de nouveaux horizons dans l’échange international mais aussi de la participation active à l’effort universel pour la promotion de la connaissance fondamentale.
Sur un autre plan, après près d’un demi siècle d’indépendance, ces pays peuvent être fiers de l’existence de structures, de matériel et d’appareillage en quantités et de qualité appréciables dans les divers centres, institutions et facultés de sciences, de médecine, d’agronomie et de technologie. Un travail important est en train de se réaliser. Des scientifiques ont des contributions de plus en plus remarquées dans des parutions scientifiques prestigieuses. La formation de la jeunesse pour la garantie de l’alternance va bon train et un effort important est consenti vers l’implication des résultats de la recherche dans l’amélioration de la qualité, de la productivité et simplement du quotidien des gens. Ces efforts restent à intensifier afin que des améliorations tangibles soient de plus en plus ressenties parmi toutes les franges de la société. Il va de soi que la recherche dans les différents domaines des sciences humaines, de société, de communication, d’information, du relationnel et de la santé mentale revêt la plus haute importance car on n’améliore pas l’inanimé sans passer par l’amélioration des femmes et des hommes.
Quelques suggestions d’ordre général restent à proposer d’un point de vue personnel et à la lumière de mon vécu de prés de 20 ans dans ce domaine:
— il est d’abord primordial de dynamiser et de moderniser en continu l’appareil administratif accompagnant l’activité de recherche. Les délais de livraison de produits sont à écourter au maximum, les démarches à simplifier et la paperasse inutile et encombrante à éliminer. Il est inconcevable que l’acquisition d’un produit dans certains pays en développement demande un an pour des projets qui durent généralement trois ans (par exemple) alors que le même produit est acquis dans les 24 heures, dans les pays développés.
— le souci de transparence dans la gestion des budgets de recherche et la démocratisation de leur emploi doivent être autant que possible des impératifs majeurs. Ces denrées si ardues doivent être gérées avec le maximum d’efficacité et dans le cadre de choix découlant directement de l’intérêt général, de la justice, de l’égalité des chances et de promotion de la jeunesse.
— l’utilisation de l’équipement lourd devrait faire l’objet d’une optimisation maximale. On ne peut pas se permettre le luxe de faire passer quoti-diennement 10 échantillons sur un appareil conçu pour en faire passer 100. Un appareil à 400 000 ou 800 000 dollars qui reste en panne pendant des années représente un manque à gagner et une perte sèche devant les sacrifices de la communauté. Rentabilisation, fréquence d’emploi élevée et surtout formation de cadres compétents pour la garantie de la maintenance et
de la sécurité. (Ces maîtres mots sont aussi valables pour l’industrie dont l’amélioration du taux d’encadrement et de scientificité est aujourd’hui plus qu’hier à l’ordre du jour).
— le culte de l’équité, de la récompense de l’effort et de l’excellence est à continuer et à dynamiser au plus haut point. Il serait fort détestable, dissipateur d’énergies et contraire aux intérêts stratégiques du pays que des luttes d’influence stériles soient orchestrées autour de la conquête des postes de responsabilités administratives. Direction collégiale et/ou alternance, compétition loyale, contrôle continu à différentes échelles et culture de l’excellence sont les maîtres mots dans ce domaine. Le mandarinat, le copinage, l’arrivisme, le sectarisme le régionalisme, la manipulation individualiste et la malhonnêteté scientifique sont des fléaux à combattre avec vigilance et vigueur. Il est important de rappeler clairement que les hommes et les femmes sont ce qu’ils apportent à leurs semblables et non ce qu’ils acquièrent même dans la légalité. Le domaine du savoir est par excellence celui du don de soi, de la générosité et de l’amour de l’autre.
— la question de la langue (à la même enseigne que les mathématiques) – véhicule premiers du savoir-reste d’une grande actualité. Si la langue nationale reste un objectif identitaire inévitable et incontournable, le français – souvent- une fenêtre vitale donnant sur l’extérieur, l’anglais couvre aujourd’hui 80 à 90 % des parutions scientifiques du monde moderne. Le chercheur moderne est appelé demain plus qu’aujourd’hui à maîtriser parfaitement 3 langues. Les générations futures ont un effort certain à investir pour manier librement et correctement ce premier outil de la communication et de la science.
Quels mots d’ordre pour conclure ? D’abord confiance et optimisme pour l’avenir. Ensuite, considération , reconnaissance et gratitude pour les maîtres pionniers qui ont instauré dans des conditions souvent difficiles, les traditions de savoir et de recherche dans nos contrées. Culte inlassable et indéfectible du labeur, seule garantie de réussite et de suprématie. Vulgarisation, continuité et promotion de la science et du savoir parmi toutes les franges de nos sociétés et surtout parmi la jeunesse, bâtisseurs de demain et dignes héritiers des valeurs nobles tant défendues par leurs prédécesseurs.

L’auteur est à la Faculté des sciences de Monastir, Tunisie.

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