Globe
Le bus de la Saint-Valentin
Nicolas Emilien, ONUG
Hier, il n’y avait rien ni personne au fond
de ce bus, mais aujourd’hui elle est là et
demain je serai parti. Je ne sais plus. Je ne
suis plus. Faut-il briser la chrysalide de l’imaginaire
pour ouvrir la porte de l’Homme ? Le
bus file vers sa note finale, l’histoire est sur le
point de s’achever avant même d’avoir commencé.
Vais-je une fois de plus laisser le
silence gagner la bataille face à la voix intérieure
? Les uns après les autres, les arrêts
ressemblent à des planètes inhabitées. La dernière
chance. Mais enraciné à mon siège, je
ne bouge pas. C’est la fin, le livre se referme
sur le sentiment de sécurité de ne pas savoir
et de ne pas connaître. Non ! Pas cette fois !
D’un geste, je repousse les spéculations de
mon imagination, de l’autre je retiens les
portes de mon avenir. Loin de mes principes
et de mes idées, je cours derrière le chemin
de ma vérité. Elle me sent venir et déjà elle
rigole de ma maladresse. Son sourire a la
puissance d’une lame de fond et la douceur
d’un voile de satin. J’arrive sur son flanc et
l’accoste comme on arrime un galion pour lui
dérober ses trésors. Je tire ma langue de son
fourreau de ronces. Je parle vite comme pour
ne pas réfléchir à mes peurs, au passé, à
l’éclat qui se dégage de sa personne.
D’ailleurs, je ne pense pas pour ne pas penser
faux. Je me présente et lui dis que je suis saltimbanque
dans un humanisme universel sans
filet. Elle me rétorque à son tour qu’elle est
une poupée de paille dans l’art du jeu de la
fortune et ne fait pas ce qu’elle aurait voulu
faire. Je me répète, l’invite à je ne sais quoi,
lui tends la carte de visite de je ne sais qui.
Elle me dit qu’on a déjà vu des vrais fous être
de grands sages et de véritables sages être
d’authentiques fous. Je lui dis à jamais, elle
me répond à bientôt. Je lui dis qu’un lapin
nain ne se marie pas avec une panthère des
neiges. Elle me répond qu’aucune citadelle
n’est imprenable. Elle me regarde, je la
regarde. J’ai tellement rêvé d’elle que je n’ai
plus la force de m’extraire de la nuit. Je la
salue, elle me salue. J’ai tellement rêvé d’elle
que mes bras s’enroulent autour de son
ombre et de l’apparence réelle des contours
de son corps. Elle est là devant moi et je dors
debout tout habillé sur une ligne de vie. J’ai
tellement rêvé d’elle que mes rêves sont devenus
les siens.

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