UN Special No 637 February-Février 2005

Globe


Le bus de la Saint-Valentin

Nicolas Emilien, ONUG

Hier, il n’y avait rien ni personne au fond de ce bus, mais aujourd’hui elle est là et demain je serai parti. Je ne sais plus. Je ne suis plus. Faut-il briser la chrysalide de l’imaginaire pour ouvrir la porte de l’Homme ? Le
bus file vers sa note finale, l’histoire est sur le point de s’achever avant même d’avoir commencé. Vais-je une fois de plus laisser le silence gagner la bataille face à la voix intérieure ? Les uns après les autres, les arrêts ressemblent à des planètes inhabitées. La dernière chance. Mais enraciné à mon siège, je ne bouge pas. C’est la fin, le livre se referme sur le sentiment de sécurité de ne pas savoir et de ne pas connaître. Non ! Pas cette fois ! D’un geste, je repousse les spéculations de mon imagination, de l’autre je retiens les portes de mon avenir. Loin de mes principes et de mes idées, je cours derrière le chemin de ma vérité. Elle me sent venir et déjà elle rigole de ma maladresse. Son sourire a la puissance d’une lame de fond et la douceur d’un voile de satin. J’arrive sur son flanc et l’accoste comme on arrime un galion pour lui dérober ses trésors. Je tire ma langue de son fourreau de ronces. Je parle vite comme pour ne pas réfléchir à mes peurs, au passé, à l’éclat qui se dégage de sa personne. D’ailleurs, je ne pense pas pour ne pas penser faux. Je me présente et lui dis que je suis saltimbanque dans un humanisme universel sans filet. Elle me rétorque à son tour qu’elle est une poupée de paille dans l’art du jeu de la fortune et ne fait pas ce qu’elle aurait voulu faire. Je me répète, l’invite à je ne sais quoi, lui tends la carte de visite de je ne sais qui. Elle me dit qu’on a déjà vu des vrais fous être de grands sages et de véritables sages être d’authentiques fous. Je lui dis à jamais, elle me répond à bientôt. Je lui dis qu’un lapin nain ne se marie pas avec une panthère des neiges. Elle me répond qu’aucune citadelle n’est imprenable. Elle me regarde, je la regarde. J’ai tellement rêvé d’elle que je n’ai plus la force de m’extraire de la nuit. Je la salue, elle me salue. J’ai tellement rêvé d’elle que mes bras s’enroulent autour de son ombre et de l’apparence réelle des contours de son corps. Elle est là devant moi et je dors debout tout habillé sur une ligne de vie. J’ai tellement rêvé d’elle que mes rêves sont devenus les siens.

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