UN Special No 637 February-Février 2005

Tsunami


26 décembre 2004, 10 heures du matin

Un avant et Un après

Nathalie Martin, ONUG

Un lendemain de Noël comme un autre dans ce paradis tropical au sud de l’île de Phuket, en Thaïlande, où je passe pour la sixième fois mes vacances de fin d’année en famille tant j’aime ce pays que j’ai appris à connaître du Nord au Sud. Le soleil est déjà haut dans le ciel bleu mais ses rayons sont encore supportables. Certes, certaines personnes plus matinales que moi témoigneront plus tard avoir senti la terre trembler entre 7 et 8 heures. Certes, à y repenser a posteriori, un étrange silence régnait ce matin-là au petit déjeuner : aucun chant d’oiseau, aucun chat fouineur, aucun bruissement de sauterelle. En fait, les animaux sentant le danger venir grâce à leur instinct avaient déjà fui les rivages.
Par une chance extraordinaire, à l’heure fatale, mon mari et moi nous trouvions dans notre chambre d’hôtel au second étage, bouclant les valises avant de rejoindre la région de Khao Lak pour la fin de nos vacances. Le transfert était prévu à midi. Nous n’y arriverons jamais et ne reverrons plus jamais cette plage sauvage qui nous avait tant plu l’année dernière, car la région a été complètement rasée par la vague.
Soudain un bruit sourd rompt la quiétude matinale. Nous nous précipitons à la fenêtre pour apercevoir une première vague qui emporte les plagistes devant nous. Nous assistons impuissants à l’arrivée d’une seconde masse d’eau d’une hauteur impressionnante tout de suite après et qui atteint l’hôtel jusqu’à hauteur du premier étage, défonçant portes, bâtiments, meubles, brisant tout sur son passage. Une troisième vague viendra encore parachever le désastre. La mer se retire enfin. Sa belle couleur bleue a viré au gris et les hurlements, les appels au secours, les gémissements remplacent le bruit fracassant de l’eau. La panique s’installe dans l’hôtel et le personnel incrédule nous incite à évacuer les lieux et à courir le plus loin possible dans la montagne environnante, chacun aidant de son mieux les malheureuses victimes hagardes à suivre le rythme.

A ce moment, nous n’avons aucune idée de l’ampleur de la catastrophe et des rumeurs de répliques, de retour de vague ne cesseront de circuler jusqu’au moment où, tard le soir, on nous autorisera à redescendre. Ce n’est que lorsque les communications auront été rétablies que nous réaliserons, nous gentils touristes, notre chance d’avoir échappé à un cataclysme qui a frappé une partie de la planète, semant la dévastation, le deuil en
laissant des milliers d’orphelins et de démunis sur son passage, réunissant le pêcheur et le touriste, le roi et ses sujets (le petit-fils du roi de Thaïlande se trouvait parmi les victimes), l’enfant et le vieillard. A propos de pêcheurs, nous nous étions embarqués quelques jours plus tôt à bord d’un vieux tuk-tuk, pour un tour du sud de l’île, loin des
hôtels de luxe et des néons de Patong, et avions découvert un village de pêcheurs niché au bout d’une vallée au-dessus de la plage de Nai-Harn. Il s’agissait d’anciens « nomades de la mer », semi-sédentarisés à cet endroit. Leurs quelques bateaux en bois « longue queue » étaient amarrés dans la petite baie et un bungalow de fortune perché au-dessus de la mer servait de « restaurant » aux rares touristes de passage à qui ils proposaient de griller sur place le produit de leur pêche. L’endroit était empreint de sérénité.
Le jour du tsunami, alors que nous étions sécurisés en altitude, mes pensées sont immédiatement allées vers eux et je n’ai eu de cesse d’y retourner après le séisme. Quelle ne fut pas ma stupeur devant le désastre et le drame que vivaient ces pauvres gens. Notre ami le chauffeur nous a alors raconté que la mer était montée jusqu’au restaurant perché d’habitude à 4 mètres au-dessus de la mer et qu’on ne voyait plus la plage. La vague s’était transformée en un siphon bouillonnant au creux de cette anse, réduisant à néant le fruit de toute une pauvre existence. Eh bien, trois jours après, pour paraphraser Rudyard Kipling, ces gens qui, en un instant, avaient vu détruit l’ouvrage de leur vie, sans dire un seul mot, étaient déjà en train de brûler leurs morts et de se mettre à déblayer les ruines pour reconstruire. Ce courage et cette dignité forcent le respect car ils n’attendaient rien de personne.
J’ai alors fait le voeu de leur venir en aide d’une façon ou d’une autre et depuis mon retour je me démène pour trouver la meilleure façon d’y parvenir, de façon aussi directe et discrète que possible.
Pour terminer, j’aimerais relever le comportement très digne des populations d’Asie prises dans la tourmente, qui met en relief la valeur d’une civilisation empreinte de spiritualité et sa force pour traverser les tragédies. En ce qui concerne mon expérience thaïlandaise, je ne serais jamais assez reconnaissante à ces autochtones qui ont fait preuve d’une bravoure et d’une abnégation sans pareil, volant au secours des touristes avant de se préoccuper de leur propre sort. Une belle leçon de courage !

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