Tsunami
26 décembre 2004, 10 heures du matin
Un avant et Un après
Nathalie Martin, ONUG

Un lendemain de Noël comme un autre dans ce paradis tropical au
sud de l’île de Phuket, en Thaïlande, où je passe pour la sixième
fois mes vacances de fin d’année en famille tant j’aime ce pays que j’ai
appris à connaître du Nord au Sud. Le soleil est déjà haut dans le ciel
bleu mais ses rayons sont encore supportables. Certes, certaines personnes
plus matinales que moi témoigneront plus tard avoir senti la
terre trembler entre 7 et 8 heures. Certes, à y repenser a posteriori, un
étrange silence régnait ce matin-là au petit déjeuner : aucun chant d’oiseau,
aucun chat fouineur, aucun bruissement de sauterelle. En fait,
les animaux sentant le danger venir grâce à leur instinct avaient déjà
fui les rivages.
Par une chance extraordinaire, à l’heure fatale, mon mari et moi
nous trouvions dans notre chambre d’hôtel au second étage,
bouclant les valises avant de rejoindre la région de Khao Lak pour la
fin de nos vacances. Le transfert était prévu à midi. Nous n’y
arriverons jamais et ne reverrons plus jamais cette plage sauvage qui
nous avait tant plu l’année dernière, car la région a été complètement
rasée par la vague.
Soudain un bruit sourd rompt la quiétude matinale. Nous nous
précipitons à la fenêtre pour apercevoir une première vague qui
emporte les plagistes devant nous. Nous assistons impuissants à
l’arrivée d’une seconde masse d’eau d’une hauteur impressionnante
tout de suite après et qui atteint l’hôtel jusqu’à hauteur du premier
étage, défonçant portes, bâtiments, meubles, brisant tout sur son
passage. Une troisième vague viendra encore parachever le désastre.
La mer se retire enfin. Sa belle couleur bleue a viré au gris et les hurlements, les appels au secours, les
gémissements remplacent le bruit fracassant
de l’eau. La panique s’installe dans
l’hôtel et le personnel incrédule nous incite
à évacuer les lieux et à courir le plus loin
possible dans la montagne environnante,
chacun aidant de son mieux les malheureuses
victimes hagardes à suivre le
rythme.

A ce moment, nous n’avons aucune idée de
l’ampleur de la catastrophe et des rumeurs de
répliques, de retour de vague ne cesseront de
circuler jusqu’au moment où, tard le soir, on
nous autorisera à redescendre. Ce n’est que
lorsque les communications auront été
rétablies que nous réaliserons, nous
gentils touristes, notre chance
d’avoir échappé à un cataclysme qui
a frappé une partie de la planète,
semant la dévastation, le deuil en
laissant des milliers d’orphelins et
de démunis sur son passage, réunissant
le pêcheur et le touriste, le roi
et ses sujets (le petit-fils du roi de
Thaïlande se trouvait parmi les victimes),
l’enfant et le vieillard.
A propos de pêcheurs, nous nous
étions embarqués quelques jours
plus tôt à bord d’un vieux tuk-tuk,
pour un tour du sud de l’île, loin des
hôtels de luxe et des néons de
Patong, et avions découvert un village
de pêcheurs niché au bout
d’une vallée au-dessus de la plage de
Nai-Harn. Il s’agissait d’anciens
« nomades de la mer », semi-sédentarisés
à cet endroit. Leurs quelques
bateaux en bois « longue queue »
étaient amarrés dans la petite baie
et un bungalow de fortune perché
au-dessus de la mer servait de
« restaurant » aux rares touristes de
passage à qui ils proposaient de
griller sur place le produit de leur
pêche. L’endroit était empreint de
sérénité.
Le jour du tsunami, alors que
nous étions sécurisés en altitude,
mes pensées sont immédiatement
allées vers eux et je n’ai eu de
cesse d’y retourner après le
séisme. Quelle ne fut pas ma stupeur
devant le désastre et le drame
que vivaient ces pauvres gens.
Notre ami le chauffeur nous a
alors raconté que la mer était montée
jusqu’au restaurant perché
d’habitude à 4 mètres au-dessus de
la mer et qu’on ne voyait plus la
plage. La vague s’était transformée en un
siphon bouillonnant au creux de cette anse,
réduisant à néant le fruit de toute une pauvre
existence. Eh bien, trois jours après,
pour paraphraser Rudyard Kipling, ces gens
qui, en un instant, avaient vu détruit l’ouvrage
de leur vie, sans dire un seul mot,
étaient déjà en train de brûler leurs morts
et de se mettre à déblayer les ruines pour
reconstruire. Ce courage et cette dignité
forcent le respect car ils n’attendaient rien
de personne.
J’ai alors fait le voeu de leur venir en aide
d’une façon ou d’une autre et depuis mon
retour je me démène pour trouver la
meilleure façon d’y parvenir, de façon aussi
directe et discrète que possible.
Pour terminer, j’aimerais relever le comportement
très digne des populations d’Asie
prises dans la tourmente, qui met en relief la
valeur d’une civilisation empreinte de spiritualité
et sa force pour traverser les tragédies.
En ce qui concerne mon expérience thaïlandaise,
je ne serais jamais assez reconnaissante
à ces autochtones qui ont fait preuve
d’une bravoure et d’une abnégation sans
pareil, volant au secours des touristes avant
de se préoccuper de leur propre sort. Une
belle leçon de courage !

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