UNSpecial N° 635 — Décembre – December 2004
 

Période sombre pour l’ONU

Kofi Annan

Interview avec le
Secrétaire général de l'ONU.
Interview with the
Secretary-General of the UN.

By Jean Michel Jakobowicz.

Y a-t-il vraiment des scandales à l’ONU comme le rapporte la presse?
La plupart des choses qui ont été écrites récemment à propos des Nations Unies sont très grossièrement exagérées. Ceci dit, nous traversons actuellement une période relativement sombre, avec des allégations qui nous reprochent d’ignorer le génocide du Darfour, des abus sexuels au Congo et ainsi de suite. Et, bien sûr, au centre des controverses actuelles, il y a le programme « Pétrole contre nourriture » pour l’Irak. C’était un programme très complexe, comme vous le savez, impliquant des sommes d’argent bien supérieures à celles dont l’ONU a habituellement la charge. Il apparaît clairement que Sadam Hussein est parvenu à vendre beaucoup de pétrole d’une façon illicite en dépit des sanctions de l’ONU et ceci bien avant que le programme n’ait été mis en place et qu’il n’ait commencé à fonctionner. Lorsque ce programme a été opérationnel, Sadam Hussein a utilisé certaines de ses défaillances pour extorquer illégalement des fonds et des pots-devin. Mais, selon les dires de la presse, tout ceci serait la faute du Secrétariat des Nations Unies comme si les hauts fonctionnaires des Nations Unies mis en cause avaient déjà été jugés et convaincus de corruption. J’en appelle à tout un chacun de ne pas porter un jugement hâtif. J’ai nommé une commission d’enquête indépendante composée de trois experts éminents et très respectés, Paul Volcker, Richard Goldstone et Mark Pieth. Ils sont chargés d’enquêter en profondeur et d’aller jusqu’au bout de la question. Pour ma part, pas un centime de ce qui est passé par le programme « Pétrole contre nourriture » n’aurait dû aller ailleurs que pour venir en aide au peuple irakien. Je fais confiance à M. Volcker pour mettre à jour la vérité. C’est une période très difficile pour nous tous, mais je suis confiant qu’une fois la vérité établie, les choses se calmeront et la couverture médiatique sera beaucoup plus équilibrée. Quant à nous, nous ne devons pas oublier qu’il y a une grande quantité de travail très sérieux qui est accompli chaque jour par vous, le personnel des Nations Unies et ceci ne doit pas être ignoré.

Pourquoi toutes ces critiques surgissentelles tout à coup?
Cela peut être interprété comme une crise de croissance. Les Nations Unies opèrent en première ligne dans toutes les crises du monde. La crise en Irak, l’an dernier, a suscité une attention sans précédent et des espoirs vis-à-vis du Conseil de sécurité de la part des deux groupes de pays en présence et, depuis, il y a eu des débats très animés sur le rôle que nous pouvions et devions jouer en Irak. Nous sommes aussi impliqués directement dans la recherche d’une solution du conflit israélo-palestinien et ceci pour la première fois depuis des décennies. Le Conseil de sécurité libéré des entraves de la guerre froide crée des missions de main- tien de la paix à un rythme vertigineux. Tout cela génère un environnement riche en succès et en échecs potentiels et, aussi, il faut bien le dire, en critiques.

Comment pouvons-nous changer cette attitude négative?
J’encourage chaque membre du Secrétariat à continuer le travail important qu’il ou elle fait pour servir le monde et ses citoyens. Vous travaillez pour une organisation dont l’importance est vitale pour la vie quotidienne de millions de personnes. Vous le savez! Soyez digne de la confiance que les gouvernements mettent en vous, de la confiance que j’ai en vous. Ne vous laissez pas distraire par des critiques sans fondement, mais apprenez des critiques constructives.

Comment voyez-vous le moral du personnel?
Je crois que nous sommes actuellement tous soumis à un très fort stress. De l’Irak au Darfour en passant par le Congo, nous avons à traiter des questions de vie ou de mort et, en même temps, nous devons faire face à de violentes critiques largement sans fondement. Il est très difficile de rester concentré dans de telles conditions. Mais c’est le moment de prouver notre professionnalisme et de rester une équipe soudée. Les nuages au-dessus de nous passeront et en attendant qu’ils passent, notre travail est trop important pour être négligé. C’est maintenant que le moral compte et je compte sur vous tous.

Trouvez-vous qu’il y ait un malaise entre le personnel et l’Administration?
Oui, mais il a tendance à être focalisé sur des sujets très spécifiques tels que : les hauts fonctionnaires ont-ils des traitements privilégiés? Les femmes sont-elles traitées de façon équitable au sein de l’Organisation? En tant que premier Secrétaire général venant de l’intérieur de l’Organisation, j’ai entrepris de réformer le système du personnel, que je connais bien puisqu’en son temps, j’ai été chef du personnel. Mais, franchement, nous n’avons pas fait assez de progrès. Il me reste un peu plus de deux ans pendant mon second mandat et je continuerai à essayer mais j’ai besoin de votre aide, de l’aide de chaque membre du personnel. S’il n’y a pas une coopération effective entre l’Administration et l’ensemble du personnel, nous ne ferons pas de progrès dans ce domaine.

Comment vous sentez-vous?
Je suis totalement concentré sur l’année 2005. Les recommandations du Groupe de haut niveau sur les menaces, les défis et les changements seront rendues publiques jeudi. Je vais travailler avec les États membres de façon à mettre en ouvre la plus grande partie de ces recommandations, si possible l’an prochain. Il y aura aussi la revue quinquennale de la déclaration du millénaire qui résume les objectifs de cette Organisation d’une façon cohérente avec des dates butoirs concrètes. Les gouvernements ont besoin de faire le point et de réaffirmer leur volonté d’atteindre ces buts. J’ai dit l’an dernier que l’ONU était à un carrefour et je le crois toujours. L’an prochain pourrait connaître les changements les plus fondamentaux dans l’histoire des Nations Unies. J’en appelle à vous tous, membres du personnel de l’ONU, pour travailler ensemble et faire que les choses se réalisent.

A dark period for the UN

Are there really scandals in the UN as reported by the press?
Much of what has been written recently about the United Nations is grossly exaggerated. That said, we are going through a bit of a dark period now, with allegations of ignoring the genocide in Darfur and sexual abuse in the Congo and so on. And of course, at the heart of the current controversy is the Oil-for- Food Programme for Iraq. This was a very complex programme, as you know, involving more money than the UN had ever before been responsible for. It seems pretty clear that Saddam Hussein managed to sell a lot of oil illicitly, in spite of UN sanctions, starting well before the Oil-for-Food programme was up and running. And when it was up and running, he exploited some loopholes in it to extort illegal surcharges and kickbacks. But some of the press reporting makes it sound as if all of this was the fault of the UN Secretariat—as if UN officials had already been tried and found guilty of corruption. I am appealing to everyone not to rush to judgment. I have appointed an independent commission of inquiry made up of three eminent and highly respected experts—Paul Volcker, Richard Goldstone and Mark Pieth—to investigate the whole matter and get to the bottom of it. As far as I’m concerned, not a penny of what passed through the Oil-for-Food Programme should have gone anywhere but to relieve the suffering of the Iraqi people. I trust Volcker to get to the truth. This is a difficult time for all of us, but I am confident that once the truth is established, things will settle down and press coverage will become more balanced. And we must not forget that there is lots of solid work being done day in and day out by you, the United Nations staff, and that should not be overlooked.

Why are all these criticisms suddenly cropping up?
It may be growing pains. The United Nations is operating on the front lines of crises worldwide. The Iraq crisis last year focused unprecedented attention and expectations on the Security Council—on both sides of the argument—and since then there has been furious debate about the role we can or should play in Iraq. We are also directly involved in the search for a solution to the Israel-Palestinian conflict for the first time in decades. The Security Council, freed from the shackles of the Cold War, is creating peacekeeping operations at a dizzying pace. There is a richer environment for success, for failure and, yes, for criticism.

How can we change this negative attitude?
I would urge every member of the Secretariat to carry on with the important work he or she is doing to serve the world and its peoples. You work for an Organization that matters to the lives of millions of people every day. You know that. Be worthy of the trust governments put in you; that I put in you. Don’t be distracted by groundless criticism, but learn from constructive criticism.

How do you sense the morale of the staff?
I think all of us are under stress right now. From Iraq to Darfur to the Congo, we’re dealing with life-or-death issues and at the same time we have to put up with wild and largely unfounded criticism. It’s not easy to stay focused. But this is a time to prove our professionalism and to pull together as a team. The clouds over us will pass, and until they do, our work is too important to be neglected. This is a time when morale counts, and I’m counting on all of you.

Do you feel there is a malaise between staff and administration?
Yes, but it tends to be focused on very specific issues. Do senior staff get privileged treatment? Do women get a fair shake in the Organization? As the first Secretary-General to come from the inside, I have moved to reform the personnel system, which I know well from having once been director of personnel. But, frankly, we haven’t made enough progress. I have a little more than two years left in my second term and I will keep trying, but I will need help—from every staff member. Unless there is more effective interaction between management and staff, we won’t make a dent in this thing.

How do you feel?
I’m focused on 2005. The recommendations of the High Level Panel on Threats, Challenges and Change will be made public on Thursday. I will want to work with Member States to get as many of those recommendations implemented as possible next year. There will also be the five-year review of the Millennium Declaration, which sums up the objectives of this Organization in a coherent way, with concrete deadlines. Governments need to take stock and recommit to meeting those goals. I said last year that the UN is at a fork in the road, and I meant it. Next year could see the some of most fundamental changes in the UN since its founding, and I appeal to you, to all the UN staff, to work together to make that happen.