UNSpecial N° 634 — Novembre – November 2004
 

La révolution du pianiste

Nicolas Emilien

Jeudi 21 octobre 2004. 18h30. Salle XIV. Monsieur Pierre Le Loarer, Président du comité des activités culturelles des Nations Unies à Genève ouvre la soirée. Introduction succincte et précise des trois artistes: Moïsé Finalé et Augustin Bejarano, peintres cubains reconnus internationalement. Et Jorge Luis Prats, pianiste classique incontournable pour son élégance de jeu et sa virtuosité. Une salve d’applaudissements retentit. Passage du microphone. Monsieur l’Ambassadeur de Cuba, Monsieur Jorge Ivan Morá Godoy prend à son tour la parole. Discours élogieux sur l’art graphique et musical des trois protagonistes. Les applaudissements résonnent. Place au dialogue entre les civilisations. 18h47. Seul sur scène, la gueule grande ouverte, l’instrument attend le maître. Soudain, un homme de petite taille jaillit de derrière une cloison. La foule se lève. Bien en chair, engoncé dans son habit de concertiste, il salue tel un moine et s’assoit. Le soliste au costume obscur transforme chacune de ses impulsions en rayon de lumière. Ses doigts en poussière d’étoiles transportent la solitude sur le cour du monde. Touchées, caressées, effleurées et martelées, les notes sont des bulles de savon s’évaporant dans l’atmosphère. Derrière chaque morceau, l’artiste se lève. Devant chaque compositeur son cour est l’âme de Ravel, Granados, Schumann et Litz. Les yeux fermés, la nuit de l’incertain danse dans la ronde de la cohérence d’un interprète de génie. Va et vient de puissance et de tendresse, de pause et de silence, de blanche et de noire, d’élan et de retenue, de violence et de douceur… Sous la main du musicien, emportés par un flot d’énergie, certains se laissent tomber la tête en avant, d’autres à la croche ou au demi-soupir battent l’instant d’une vague divague. L’individu n’est plus. L’assemblée n’est plus. La musique est légion. Toute chose est musique. Langage universel qui élève les êtres et les choses dans une communion de matière et de divin. Le buste d’Ignacy J. Paderewski, le Steinway ne sont plus. Ne sont plus. La toile d’Augustin Bejarano, astre de feu dont les cordes solaires pénètrent l’Homme au centre d’une cosmologie entre le clair-obscur et une obscurité diaphane. Plus de chaises en plastique, de rideaux tirés, de costumes gris, de corps tendus, de bâtiments empruntés, de cris agonisants, de conflits fatigués, de compromis indigestes et de mots surréalistes… Juste un son: Celui d’un bouquet de fleurs fraîches, radieuses et astrales qui se reflètent dans la noirceur éclatante de l’instrument. Juste une couleur: Celle d’un homme qui retourne à son piano tel un artisan à son pétrin. Pour le meil- leur et le pire de l’humanité.