La révolution du pianiste
Nicolas Emilien
Jeudi 21 octobre 2004. 18h30. Salle XIV. Monsieur Pierre Le Loarer, Président du comité des activités culturelles des Nations Unies à Genève ouvre la soirée. Introduction succincte et précise des trois artistes: Moïsé Finalé et Augustin Bejarano, peintres cubains reconnus internationalement. Et Jorge Luis Prats, pianiste classique incontournable pour son élégance de jeu et sa virtuosité. Une salve dapplaudissements retentit. Passage du microphone. Monsieur lAmbassadeur de Cuba, Monsieur Jorge Ivan Morá Godoy prend à son tour la parole. Discours élogieux sur lart graphique et musical des trois protagonistes. Les applaudissements résonnent. Place au dialogue entre les civilisations. 18h47. Seul sur scène, la gueule grande ouverte, linstrument attend le maître. Soudain, un homme de petite taille jaillit de derrière une cloison. La foule se lève. Bien en chair, engoncé dans son habit de concertiste, il salue tel un moine et sassoit. Le soliste au costume obscur transforme chacune de ses impulsions en rayon de lumière. Ses doigts en poussière détoiles transportent la solitude sur le cour du monde. Touchées, caressées, effleurées et martelées, les notes sont des bulles de savon sévaporant dans latmosphère. Derrière chaque morceau, lartiste se lève. Devant chaque compositeur son cour est lâme de Ravel, Granados, Schumann et Litz. Les yeux fermés, la nuit de lincertain danse dans la ronde de la cohérence dun interprète de génie. Va et vient de puissance et de tendresse, de pause et de silence, de blanche et de noire, délan et de retenue, de violence et de douceur Sous la main du musicien, emportés par un flot dénergie, certains se laissent tomber la tête en avant, dautres à la croche ou au demi-soupir battent linstant dune vague divague. Lindividu nest plus. Lassemblée nest plus. La musique est légion. Toute chose est musique. Langage universel qui élève les êtres et les choses dans une communion de matière et de divin. Le buste dIgnacy J. Paderewski, le Steinway ne sont plus. Ne sont plus. La toile dAugustin Bejarano, astre de feu dont les cordes solaires pénètrent lHomme au centre dune cosmologie entre le clair-obscur et une obscurité diaphane. Plus de chaises en plastique, de rideaux tirés, de costumes gris, de corps tendus, de bâtiments empruntés, de cris agonisants, de conflits fatigués, de compromis indigestes et de mots surréalistes Juste un son: Celui dun bouquet de fleurs fraîches, radieuses et astrales qui se reflètent dans la noirceur éclatante de linstrument. Juste une couleur: Celle dun homme qui retourne à son piano tel un artisan à son pétrin. Pour le meil- leur et le pire de lhumanité.