Les fantômes du Palais
Il avait le visage rose, légèrement poupin, loil vif. Il était tiré à quatre épingles et aurait pu ressembler à nombre de ses congénères si vers le milieu de la réunion il navait pris la parole pour débiter un long discours sur la culture de la betterave sucrière. Intervention fort intéressante si ce nest que la réunion avait pour thème la restructuration de lindustrie sidérurgique. Ce brave délégué dun pays dont je tairai le nom est resté deux jours entiers à écouter des discours nombreux et variés sur les problèmes de cette industrie en grande difficulté. Lors de ladoption du rapport, il a malgré tout insisté pour quun paragraphe mentionne expressément les problèmes liés à la betterave sucrière. Personne na jamais su si ce délégué sétait trompé de réunion ou bien sil sagissait dun ouvrier sidérurgique reconverti...
Nous assistons aussi fréquemment à larrivée de délégués fantômes qui envoient leur formulaire denregistrement et ne viennent pas à la réunion ou bien encore font une brève apparition le premier jour de façon à ce que leur nom apparaisse sur la liste des participants puis disparaissent à jamais. Cela permet à nombre dentre eux davoir un visa quils auraient par ailleurs beaucoup de difficultés à obtenir.
Un cas sest récemment présenté où deux délégués ont failli en venir aux mains. Lun, à la renommée douteuse, avait été mandaté par un ministre démissionnaire alors que lautre lavait été par son successeur. Ces deux « représentants » avaient des avis très divergents sur le projet en discussion.
Le secrétariat fait de gros efforts pour être certain que ces délégués qui viennent des quatre coins du monde sont bel et bien nommés par leur gouvernement. Mais à cause des délais et du statut de certains de ces délégués, il est parfois difficile à un membre du secrétariat de barrer lentrée des salles à un intrus. À une époque où la sécurité avec un grand « S » est au cour de tous les soucis, ce système vétuste demanderait à être amélioré. Pourquoi ne pas demander aux missions permanentes de tatouer leurs délégués à un endroit discret de façon à ce que nous les reconnaissions sans erreur possible ou, plus simplement, de vérifier qui vient et pourquoi.