UNSpecial N° 634 — Novembre – November 2004
 

Année internationale du riz

Ambivalence et dualité de la filière « riz »

Olivier Matringe, CNUCED*, photos Pierre Virot

Base de l’alimentation de nombreux pays, le bol de riz revêt un double enjeu économique et social au regard de la commercialisation, de la sécurité alimentaire et de la lutte contre la pauvreté. Il constitue en effet la principale, voire l’unique source de revenu pour près d’un milliard de personnes, dont un grand nombre de femmes, et permet de satisfaire plus du quart des besoins nutritionnels de la population mondiale. D’une part, les rizières forment un écosystème intéressant avec le fourmillement d’espèces animales et végétales indispensables à l’équilibre rural de nombreuses régions. D’autre part, leur fonctionnement, combiné à l’interaction de l’Homme avec son milieu rizicole, induit des effets contrastés sur l’environnement. La gestion de l’eau constitue une bonne illustration de ce phénomène puisque l’équilibre hydrique idoine peut entraîner des externalités aussi bien négatives (excès de drainage, accumulation de la salinité, saturation du sol en eau, etc.) que positives (recyclage d’une partie de l’eau pour d’autres utilisations, reconstitution des nappes phréatiques, maîtrise des inondations, etc.).

Avec plus de 3 milliards de consommateurs, le riz est paradoxalement constitué d’un ensemble de marchés segmentés, avec une forte composante régionale influencée tant par les habitudes culturelles et alimentaires que par les fondamentaux de la filière.

En effet, il ne faut pas sous-estimer l’importance des habitudes séculaires en matière d’utilisation des différentes variétés de riz, en particulier eu égard aux préférences de certaines populations accoutumées à un goût, à une texture ou à une couleur donnés. La grande diversité de culture permettra d’accommoder les nombreuses recettes en s’acclimatant aux propensions individuelles, pour promouvoir un riz collant au Japon, un riz rouge en Inde ou un riz long en Indonésie. Les différentes formes de production et les décisions en matière de politiques agricoles, économiques et commerciales vont également jouer un rôle majeur dans le fonctionnement du secteur en question. En effet, le riz constituant la base de l’alimentation d’une grande partie de la population, l’objectif de la plupart des producteurs est d’assurer une autosuffisance alimentaire, dont le seuil critique est estimé à 18% de la consommation annuelle escomptée. Dans un contexte de forte baisse des stocks de riz, qui sont passés de plus de 168 millions de tonnes pour la période 1999/2000 à environ 97 millions pour la campagne 2004-2005, la légitimité de cette politique ne semble pas chimérique. Néanmoins, le pendant de cette approche se traduit par la forte tendance à recourir aux barrières commerciales (tarifs douaniers élevés, clauses spéciales de sauvegarde, etc.) pour protéger les marchés rizicoles domestiques.

Le riz est très majoritairement produit par de petits exploitants dans les zones rurales à faible revenu des pays en développement. Cependant, la concurrence d’économies industrialisées existe également, avec en particulier les États-Unis, qui disposent d’un large territoire pour la riziculture. Les conditions de production seront alors foncièrement divergentes selon les méthodes de culture utilisées: séculaires fortement consommatrices de main d’ouvre dans les pays du sud, elles intègrent, pour le troisième exportateur mondial que sont les Etats-Unis, les dernières avancées en matière de technologies modernes (en particulier en recourant à la mécanisation tant au niveau du labourage, du nivellement et de l’ensemencement – fréquemment réalisé par avion – qu’à celui des traitements et de la récolte).

A la lumière de ces informations de marché, il paraît plus aisé de saisir la spécificité de la filière rizicole dont le commerce mondial est extrêmement étroit. Pour illustration, seules 25 à 27 millions de tonnes de riz sont échangés chaque année au niveau international, ce qui représente à peine 4 à 5% de la production mondiale! Du fait de l’atomisation de la filière rizicole, il n’existe pas de prix de référence international représentatif. La transparence de marché n’est donc pas optimale et les écarts entre les cours nationaux et régionaux peuvent être relativement importants. Sur la moyenne de ces derniers mois de 2004, les prix à l’exportation du riz américain étaient respectivement 28% et 33% supérieurs aux cours correspondants en Thaïlande et au Vietnam (toute raison gardée des différences de variétés et de qualité). Les conditions de commercialisation et en particulier l’exiguïté du marché international auront également un effet majeur sur la vulnérabilité des petits producteurs face à la volatilité des prix du riz, dont l’indice d’instabilité calculé sur la période 1979-2003 est de 19.1%.

La prise en compte de l’ensemble de ces facteurs est indispensable à la bonne marche de la filière et influencera les décisions des différents acteurs en présence, de la rizière au consommateur. Afin de renforcer la compréhension du fonctionnement des marchés de matières premières, la CNUCED a mis en place un programme d’assistance technique aux pays connu sous le vocable d’INFOCOMM. L’une des composantes de cette initiative est la création d’un portail électronique qui peut être consulté à l’adresse suivante: www.unctad.org/infocomm. L’objectif originel est de fournir, en temps réel, les informations clés en matière de production et de commercialisation pour les principaux produits de base. Des synergies sont créées pour mettre à jour les informations de ce portail et dans ce cadre, chaque mois, une note de conjoncture sur l’évolution internationale du marché du riz est mise à la disposition des internautes en français, anglais et espagnol. Environ 3,5 millions de requêtes sont adressées mensuellement à ce portail qui offre, à ce jour, des entrées par produits pour plus de 20 matières premières agricoles, énergétiques ou minières (une quarantaine de produits seront disponibles en 2005). Le développement de cet outil correspond à une nouvelle manière participative de travailler, dans laquelle des connaissances spécifiques (dans ce cas précis une expertise particulière développée par la CNUCED sur le fonctionnement des marchés internationaux des produits de base) sont réunies en combinant les efforts de la CNUCED avec ceux de partenaires spécialisés.

* L’auteur est économiste à la CNUCED et a rédigé cet article à la demande du Comité de rédaction d’UN Special dans le cadre de l’année internationale du riz.