UNSpecial N° 632 — Septembre – September 2004
 

J.M.jakobowicz Les dinosaures ont toujours tort

Ces derniers mois a eu lieu un événement majeur qui est pratiquement passé inaperçu des médias, ainsi que de l’administration de l’ONU. Je veux parler du départ à la retraite d’un collègue… que dis-je d’un collègue… d’un symbole. Ce monsieur, dont par pudeur je tairai le nom, était le nec plus ultra du parasite, inefficace et profiteur à ses heures. UN Special avait dénoncé haut et fort son cas à plusieurs reprises, en vain.

Un bref historique de l’homme : arrivé au début des années 70, il est entré dans l’Organisation grâce à des appuis bien placés, avec un bagage technique minimum, qu’il a très vite oublié. Dès 1975, il s’est lancé dans des affaires qui n’avaient rien à voir avec l’ONU. Il a commencé par spéculer sur les métaux précieux, puis il a acheté des appartements un peu partout en Suisse, qu’il a ensuite loués. Il a vendu des produits périmés que fabriquait un membre de sa famille. Et, comble d’impudence, il a même été jusqu’à escroquer son chef… mais tout cela ne serait pas grave s’il n’avait utilisé son bureau aux Nations Unies comme local pour faire ses petites et grosses affaires.

Pourquoi ses chefs n’ont-ils pas réagi ? En fait, ils ont réagi ! Au début de sa carrière, un de ses superviseurs l’a surpris à travailler pour une entreprise extérieure. Il a documenté ses soupçons et porté le tout devant l’administration. Résultat de l’affaire : le chef a failli être poursuivi pour harcèlement et racisme. Quant à ce monsieur, il a profité d’une réforme administrative pour être promu.

Par la suite, plusieurs de ses chefs ont essayé en vain de lui donner une mauvaise évaluation, mais les effets boomerang de ces tentatives ont été tels en termes de perte de temps et d’énergie que, bien vite, ils ont préféré fermer les yeux et traîner ce boulet sans rien dire. Lorsqu’il est arrivé à quelques années de la retraite, son département lui a proposé un «  petit quelque chose  » pour partir. Mais l’homme était beaucoup trop bien dans le doux giron de l’Organisation : il a refusé.

Cette personne aura coûté au bas mot 4 à 5 millions de dollars à l’Organisation, dont il aura utilisé tous les avantages physiques, fiscaux et financiers sans rien lui apporter. Il est maintenant parti à la retraite et a ouvert un commerce, je ne peux que lui souhaiter bonne chance ainsi qu’à ses clients.

La question que cette histoire soulève est de se demander à quoi servent tous nos beaux systèmes d’évaluation s’ils ne sont pas capables de débarrasser le secrétariat de tels énergumènes qui, certes, ne sont pas nombreux, mais qui existent tout de même.

De plus, quand j’entends quelques dinosaures dire : « De notre temps… les jeunes étaient plus…  », cela me fait sourire. Entre les fonctionnaires qui entraient dans l’Organisation pour des raisons politiques, d’espionnage ou de contre-espionnage et les amis des amis de l’époque, la proportion des inefficaces, même si elle était équivalente à celle des administrations nationales, était très nettement supérieure à ce qu’elle est aujourd’hui. Depuis la fin des années 80, nous assistons à un renouveau du secrétariat. Espérons qu’avec le départ de la vieille garde – dont je fais partie – qui va s’intensifier dans les années à venir, l’ONU gagnera encore en efficacité. 

Le rédacteur en chef, Jean Michel Jakobowicz.