Vers des sociétés du savoir
Interview avec
Mme Ingeborg Breines,
directrice du bureau de
liaison de l’UNESCO à Genève.
Par Sergio da Silva ONU/STIC.
Grâce aux technologies de linformation,
il devient plus facile daccéder
à linformation et à la connaissance. Quel est votre
regard sur cette démocratisation de la culture?
I. Breines: Il est évident
que pour toute personne qui dispose dun ordinateur et dun
accès à la toile, il lui est possible daccéder
à plus de sources de connaissances quauparavant et son
niveau de connaissance personnelle senrichit. Ceci, indépendamment
de lendroit où la personne se trouve, mais à condition
den avoir les moyens économiques et techniques à
disposition, ce qui nest pas la réalité pour la
majorité des gens à travers le monde.
Sans lexistence dInternet et de la toile (web),
il ny aurait peut-être pas eu le Sommet mondial sur la société
de linformation à Genève en 2003.
Lécart entre les pays les plus favorisés et les
autres au niveau de laccès à linformation,
sest creusé et la communauté internationale sest
mobili sée. La suite de ce Sommet aura lieu à Tunis en
2005, à loccasion de son deuxième volet.
Nous avons créé dès 1999, en commençant
par le Sri Lanka, des Centres multimédia communautaires, animés
par du personnel local formé pour assister la population à
obtenir des informations avec les ordinateurs installés dans
ces centres. On trouve déjà ces centres dans 15 pays.
Est-ce que les Universités peuvent
compter avec votre aide pour leur accès à la toile?
Nous assistons les Universités dans ce contexte, pour le bénéfice
des élèves mais aussi pour les facultés en soi.
Beaucoup de ces facultés ont des programmes qui ne sont pas adaptés
aux besoins actuels, avec des manuels qui ne sont pas réactualisés
et des professeurs qui ont besoin dêtre épaulés
pour assurer une meilleure formation aux étudiants. Il ne leur
faut pas seulement un ordinateur, mais beaucoup plus, pour leur permettre
davancer rapidement dans leur apprentissage ainsi que dune
infrastructure réseau sans goulots détranglement.
Ceci est très important! La fracture numérique ne cesse
de croître et la création rapide de nouveaux Centres multimédia
communautaires dans dautres pays, ainsi que lassistance
aux universités est primordiale.
Est-ce que ces pays sont autrement assistés
par lUNESCO?
Nos Etats membres ont adopté deux textes, établis comme
cadres normatifs pour les sociétés du savoir: le premier
sur le multilinguisme dans le cyberespace et laccès à
lInternet, le second sur la préservation du patrimoine
numérique. Ils visent à aider les décideurs à
préparer des politiques nationales dans la matière de
laccès à linformation, et sont assortis de
principes directeurs, comme ceux pour le développement et la
promotion de linformation du domaine public gouvernemental.
Pour citer un exemple concret, nous mettons à disposition des
pays, des outils tels que CDS/ISIS qui est utilisé depuis le
début des années 70 et mis à jour régulièrement.
Il sagit dun logiciel gratuit, non commercial, de gestion
de bases de données et qui est aussi utilisé par beaucoup
de bibliothèques à travers le monde. Il a été
conçu pour rationaliser les activités de traitement de
linformation et des cours sont organisés pour aider à
son utilisation. Nous assistons aussi les pays en développement
et ceux en transition à travers la défense de médias
libres et pluralistes. Cest le Programme international pour le
développement de la communication (IPDC).
Voyez-vous des inconvénients dans
le développement de cette nouvelle société dinformation?
La Déclaration de principes et le Plan daction, adoptés
à la clôture du Sommet de Genève expriment un consensus
international sur les valeurs fondatrices des societés intégratrices
et pluralistes dans lesquelles chacun pourra tirer parti des possibilités
offertes par les technologies de linformation et de la communication.
Pour lUNESCO, ces textes constituent la reconnaissance par la
communauté internationale des principes que lOrganisation
considère comme étant indispensables à lavènement
des sociétés du savoir équitable: la liberté
dexpression, laccès universel à linformation
et à la connaissance, en particulier à linformation
de domaine public, la préservation et la promotion de la diversité
culturelle, du multilinguisme et des contenus locaux, et légalité
daccès à une éducation de qualité.
Sous condition que ces valeurs et principes de lUNESCO soient
respectés, nous sommes persuadés que les sociétés
du savoir pour tous se développent. Il est vrai quune des
questions primordiales est celle de la liberté dexpression
sur le web. Il y a toujours le risque dutilisation dune
position dominante pour filtrer linformation, de se faire ce qui
est de linformation valable ou de référence. Qui
devrait avoir ce rôle, sans que cela puisse être affecté
par des considérations dordre politique ? Nous devrons
encore beaucoup discuter sur cette question.
Ces questions liées avec le développement
des sociétés du savoir seront traitées principalement
par lUNESCO ou avec dautres organisations
internationales?
LUNESCO a certainement un mandat aussi large et, si je puis dire,
philosophique et éthique sur la matière. Cependant, les
implications sont tellement vastes et notre budget est si serré,
que nous devrons travailler avec tous les partenaires possibles. Ceci
est également vrai pour des activités dans des domaines
plus concrets. Un répertoire des actions entreprises par lUNESCO,
souvent en partenariat avec dautres organisations après
le Sommet de Genève en décembre dernier, peut par ailleurs
être consulté à ladresse suivante: http://www.unesco.org/wsisdirectory.
A travers un ordinateur connecté
à la toile, on peut accéder à linformation
indépendamment de son origine. Cela permet à toute personne
de suivre des cours à distance, à condition de connaître
la langue utilisée pour ces cours. Quelles peuvent être
les conséquences de cette situation?
Nous devons garder en considération les droits culturels de
chacun et les respecter, puisquil doit avoir le droit et la liberté
de sexprimer, de bénéficier dune diversité
pluraliste et davoir laccès au savoir. Je pense que
nous avons tous souhaité avoir une langue universelle
Esperanto pour que nous puissions facilement communiquer entre
nous. Il y a eu, au départ, une grande utilisation de la langue
anglaise, qui aurait pu devenir un facteur à risque culturel
si rien navait été fait en vue dune plus grande
utilisation des autres langues. Cela aurait pu apporter des influences
culturelles, qui affecteraient à la longue, la manière
de penser ou de communiquer. Cela se serait traduit par une perte des
identités culturelles. Curieusement, un grand nombre de cultures
locales se développent maintenant avec plus denthousiasme
quauparavant. Ceci, semble être dû à une crainte
de perte didentité au milieu de la mondialisation. A loccasion
de la dernière Conférence générale de lUNESCO,
une résolution a été adoptée en vue de la
promotion et de lutilisation du multilinguisme, ainsi quà
laccès universel au cyberespace et à la multiplication
des langues utilisées dans la toile. Nous avons engagé
plusieurs actions pour sassurer quil ny a pas de monopole
sur la toile, et nous avons établi une « Journée
de la langue maternelle », et nous encourageons les institutions
et les écoles à la célébrer. Quand il sagit
du patrimoine culturel, lUNESCO dispose surtout de deux instruments
normatifs: la convention de 1973 pour lhéritage naturel
et culturel et la convention de 2003 pour la préservation de
lhéritage culturel immatériel. De la convention
de 1973, il y a une liste de lHéritage mondial avec un
grand nombre de sites et de monuments, qui sont un motif de fierté
pour beaucoup de pays. LUNESCO aide ces pays à préserver
leurs sites et monuments. En outre, la conférence générale
de lUNESCO de 2003 a décidé dinitier une convention
à la base de la Déclaration de 2001 sur la diversité
culturelle.
Un savoir-faire
à préserver et à faire savoir
Cest lhistoire et lidentité
de chaque peuple que vous contribuez à préserver
Oui! Il y a aussi une liste avec des monuments en danger. Plusieurs
pays demandent à lUNESCO dorganiser des campagnes
pour sauvegarder des monuments contre la pollution, de la modernisation
incontrôlée ou tout simplement pour des raisons politiques.
Nous encourageons les états membres à répertorier
leurs propres valeurs culturelles et aussi celles qui sont en danger:
que ce soit la musique, la fabrication dinstruments musicaux traditionnels,
les musiciens qui jouent de ces instruments, sans oublier ceux qui nont
pas délèves à qui transmettre leur art. Cela
peut aussi toucher leurs valeurs historiques, folkloriques ou avec la
danse. Enfin, tout ce qui est immatériel.
Est-ce que cela nest pas trop ambitieux
comme programme?
Les pays membres y tiennent! Même si à loccasion
de la dernière conférence de lUNESCO les thèmes
principaux sont toujours restés valables: éducation et
instruction pour tous, qui sont parmi les priorités de lOrganisation.
Cependant, la mise en évidence a été surtout portée
sur la convention sur lhéritage culturel immatériel
et pour une nouvelle recommandation sur la diversité culturelle
qui touche aux technologies de linformation, aux valeurs culturelles
et aux droits en relation avec la culture. La culture nest pas
statique. Elle se transforme sans cesse et senrichit dessences,
de couleurs et dingrédients, des gens qui ont migré
ou voyagé, des effets de la navigation sur la toile ou pour dautres
raisons. Lorigine dune culture peut se développer
différemment dans le même pays ou dans un autre. Il est
normal quun auteur bénéficie de ses droits, et en
particulier sil y a un aspect commercial en cause.
Est-ce que la création numérique
(à laide dun ordinateur) pourra obtenir
ses lettres de noblesse au même titre
quune peinture à lhuile ou une photographie sur papier?
Cest un domaine qui est déjà bien ficelé
par lUNESCO à travers la collaboration avec des organisations
professionnelles tels que le Conseil international des musées,
le Conseil international des monuments et des sites, ou pour ce cas
de figure en particulier, lAssociation internationale des artistes
(AIA) qui a accepté lart numérique comme une forme
dexpression artistique. Nous avons par ailleurs créé
« Digi-Arts » une plate-forme numérique qui vise
à faciliter les rencontres entre les artistes dans ce domaine.
Limportant, pour lUNESCO est la promotion de la créativité.
Nous voulons aussi aider tous les garçons et toutes les filles
à développer leur potentiel et leur identité personnels.
Si lordinateur peut aider à le faire, cela est de notre
intérêt. Quand les associations professionnelles attirent
notre attention sur de nouvelles formes dexpression, nous restons
avec nos oreilles et nos yeux grands ouverts pour suivre lévolution
de ces tendances artistiques. Lart photographique est entretemps
devenu très populaire.
Quel sera votre cheval de bataille dans
cette nouvelle fonction?
Ce bureau est un bureau de liaison avec lensemble du système
de lONU. Je dois tout dabord appliquer les directives de
la part de lUNESCO, discuter avec lensemble des partenaires
et définir la stratégie à suivre.
Qui sont vos partenaires?
Ce sont les institutions principales de lONU, comme lHCDH
(Droits de lhomme), le BIT (Travail), lHCR (Réfugiés),
lOMS (Santé), lOMPI (Proprieté intellectuelle),
lUIT (pour les nouvelles technologies), et les autres bureaux
de liaison de lONU à Genève, ainsi que les ONG qui
ont des activités de la plus grande importance en relation avec
notre programme de travail, tel que lUnion inter-parlementaire.
Il sera intéressant dautre part de suivre aussi les travaux
de lOMC (Commerce).
Quel est en quelques mots lessence
du mandat de lUNESCO?
Notre mandat a un éventail très large, puisquil
nous permet de travailler pour des activités en relation avec
la paix et la sécurité, la coopération internationale,
léducation, la culture, la science et la communication:
le tout basé sur la coopération intellectuelle et dans
une dimension éthique du développement.
Dans son préambule, lActe constitutif de lUNESCO
proclame que « les guerres prenant naissance dans lesprit
des hommes, cest dans lesprit des hommes que doivent être
élevées les défenses de la paix ». Tout y
est, cela nous permet de bien nous situer, de savoir où nous
sommes et où nous voulons aller. Il est dautant plus important
de savoir que nous sommes en train de faire un travail utile pour beaucoup,
et jespère avoir été en mesure dapporter
avec vous un peu de la vision, du programme daction et des projets
de lUNESCO à Genève.