UNSpecial N° 631 — Juillet-Août – July-August 2004
 

19 août 2003, un an déjà

Dans une atmosphère lourde, pesante, tendue comme l’était celle que connaissait chaque jour le personnel de l’ONU à Bagdad. Cette journée du 19 août avait pourtant commencé comme toutes les précédentes; chacun s’apprêtait à accomplir sa tâche, à donner de soi-même, dans ce contexte aussi difficile soit-il, à faire en sorte que les valeurs de notre Organisation puissent être du mieux possible appliquées et respectées par tous.
Le représentant spécial du Secrétaire général avait semble-t-il lui-même ressenti une tension plus ou moins inhabituelle ce jour-là, un malaise, une sorte de sentiment prémonitoire, l’impression que quelque chose d’anormal se préparait… Mais comment imaginer, alors, quelle allait être l’ampleur de cette catastrophe, de cette tragédie qui allait lui coûter la vie, à lui, et à 21 autres de ses collègues.
Une lueur blanche, la déflagration, puis le chaos! Un chaos indescriptible qui s’offrit alors à la vue des survivants. Au milieu des gravats, d’une poussière si épaisse qu’il était alors impossible de se repérer, au milieu de ces ruines qu’était devenu le deuxième étage de l’hôtel Canal. Des cris, des hurlements, des gémissements, et rien d’autre que la désolation. Plusieurs personnes gisant parmi les débris, mutilées, écrasées, ensevelies. Innocentes victimes de cet acte de barbarie.
D’autres commençant à peine à comprendre ce qui venait de se produire, découvrant seconde par seconde l’ampleur de la catastrophe. En tentant d’abord d’évaluer la gravité de leurs blessures, ils ne pouvaient qu’implorer que quelqu’un leur vienne en aide dans l’espoir de pouvoir abréger leurs souffrances tant la douleur était insupportable et leurs blessures importantes.
D’autres enfin, bien que blessés, choqués et traumatisés par cette situation à laquelle nul ne les avait préparés, allaient encore trouver la force, le courage, et la volonté d’aller secourir leurs collègues, tenter de sauver ceux qui pouvaient encore l’être.
Comment décrire de tels moments, comment savoir combien la souffrance fut grande pour ces hommes et ces femmes, comment mesurer leur courage et leur abnégation et surtout à quoi bon vouloir les mesurer!
Ce 19 août 2003, dans les locaux de l’hôtel Canal de Bagdad, ce sont vingt-deux personnes, toutes dévouées à leur Organisation, qui ont payé de leur vie. Vingt-deux personnes mortes pour avoir voulu défendre leurs convictions, pour avoir voulu apporter leur pierre à l’édifice onusien, pour avoir souhaité au plus profond d’elles-mêmes que tout un chacun puisse, un jour peut-être, vivre de manière équitable, dans un monde juste et droit, ou règnerait paix et démocratie.
Si c’est vers ces hommes et ces femmes que nos pensées se tournent aujourd’hui, il est par ailleurs de notre devoir à tous de rendre un fervent hommage, digne et solennel, à ceux qui en sont revenus, ceux qui bravant la douleur, tant physique que morale, ont su trouver la force de continuer à servir leur Organisation, ceux-là mêmes qui ont secouru leurs collègues blessés et les ont soutenus autant que faire se pouvait, ceux-là même encore qui durent accompagner ceux qui les avaient quittés jusqu’à leur dernière demeure… Ceux-là même qui, chaque jour de leur vie et jusqu’à leur dernier souffle, devront revoir ces images atroces, revivre ces moments de terreur et de souffrance indescriptibles, et à jamais se demander: pourquoi?
Nous célèbrerons prochainement le triste premier anniversaire de cette tragédie. A nos amis et collègues qui ont perdu la vie ce 19 août 2003, mais aussi et surtout à ceux qui sont encore là aujourd’hui pour nous témoigner à jamais de cette journée maudite, exprimons-leur à tous notre gratitude, notre plus profond respect et notre admiration, et rendons leur l’hommage qu’ils méritent!

A Romain… 
A Gabriel…